CHAPITRE III
L’ANTI-FEBRON'IL'S
Maladies et remèdes. — Nicolas de Ilontheim, dit Febronius. — Son livre contre l'autorité du pontife romain. — Négation de l'infaillibilité du Saint-Siè^e. — Le pape et le concile œcuménique. — Réponse de notre saint à Febronius. — Les doctrines fébroniennes jusqu’à nos jours. — Saint Alphonse et le concile du Vatican. — V Instruction au peuple. — La Pratique de C amour envers Jésus-Christ.
De retour à Arienzo, Alphonse se prit à réfléchir sur les maux dont souffrait l’Église et sur les moyens d’y remédier. Les derniers événements avaient démontré que le régalisme des princes constituait pour la religion le danger suprême. Usurpateurs du pouvoir spirituel, les rois abusaient de leur omnipotence pour étrangler la papauté, asservir les évêques, détruire les ordres religieux, et renverser ainsi le règne de Jésus-Christ sur cette terre. La formule du décret de Ferdinand IV bannissant les jésuites était ainsi conçue : « Le repos, la sûreté, la félicité de nos peuples bien-aimés nous faisant un devoir de nous conformer aux avis de la Chambre des Abus et aux sentiments de personnes recommandables par leur caractère ecclésiastique, leur science et leur piété, en vertu du pouvoir suprême et indépendant que nous tenons de Dieu et de notre omnipotence souveraine, nous voulons et commandons que la compagnie de Jésus soit pour toujours abolie dans nos États. » D’après ce décret, dicté au jeune prince, le roi serait donc souverain spirituel et temporel. Sans consulter le pape, il supprime d’un trait de plume les ordres religieux établis par l’Église, et, si le pape réclame contre cette usurpation des pouvoirs qu’il tient de Jésus- Christ, on le punit de son audace en confisquant ses provinces. C’est le césarisme des plus mauvais jours.
A cette plaie de l’Église s’en joignait une autre : l’ignorance de
LE CHEVALIER DE LA SAINTE ÉGLISE
la religion. Des pasteurs peu instruits ou séduits par la secte laissaient la foi s’endormir et les mœurs dépérir. Trop souvent les peuples, abandonnés ou trompés, ne connaissaient ni les dogmes, ni les préceptes, ni les pratiques de notre sainte religion.
Une troisième plaie, plus profonde encore, c’était le refroidissement des âmes, même des Ames religieuses, à l’égard de Jésus- Christ. L’esprit janséniste avait pénétré partout et desséché jusqu’aux livres qui traitent ex professo de l’amour de Dieu.
Cette lamentable situation, au lieu de décourager notre saint, ne fit que l’exciter à combattre plus intrépidement que jamais les ennemis de Dieu et du peuple chrétien. A peine rentré dans son diocèse, il se mit à composer simultanément, pour parer aux maux que nous venons de signaler, trois petits chefs-d’œuvre qui parurent dans les six premiers mois de 1768.
Parmi les docteurs régalistes se distingua, dans cette seconde moitié du dix-huitième siècle, l’allemand Nicolas de Ilontheim, suffragant de l'archevêque-électeur de Trêves. Homme de talent et d’érudition , il avait publié en 1764. un ouvrage intitulé : De la constitution de l'Eglise et du pouvoir légitime du pontife romain !, dans le but, disait-il, de ramener à l’Église les diverses sectes chrétiennes. C’est toujours sous ce beau masque de charité que les novateurs abritent leurs attaques contre la papauté. De Hontheim avait tellement conscience de son crime qu’il n’osa publier l’ouvrage sous son nom. Il se cacha sous le pseudonyme de Justinus Fcbronius , du nom de sa nièce Justine, qu’on appelait en religion sœur Fébronia.
D’après lui, le gouvernement de l’Église n’est nullement monarchique. Le pouvoir des clés a été communiqué par Jésus-Christ au collège des Apôtres et dans leur personne à l’Église universelle, en sorte que le pouvoir se trouve originairement et radicalement dans le corps des fidèles. C’est donc de l’assemblée des fidèles, et non de Jésus-Christ, que chaque évêque tiendrait son pouvoir.
Le pape ne jouit pas dans le corps épiscopal d’une plus grande autorité que les autres évêques. Ils sont tous aussi bien que lui les vicaires du Christ et les pasteurs de son troupeau. C’est du Christ et non du pape qu’ils tiennent les pouvoirs d’ordre et de juridiction. Le privilège de l'infaillibilité n’a pas été conféré au pontife romain, mais à l’Église représentée par le concile général, auquel d’ailleurs le pape est complètement subordonné. La primauté du
1. De statu Ecclesiæ et légitima potestate Romani Pontificis , 5 vol. io-4°.
LANTI-FEBRONIUS.
successeur de Pierre, dont il est parlé dans l’Évangile et dans la tradition , n’est qu’une simple autorité de direction et nullement de juridiction sur les autres évêques.
11 s’ensuit que le pape inspecte, dirige, préside les évêques, mais ne possède aucune juridiction ailleurs que dans son diocèse. 11 n’a par conséquent le droit ni de se réserver l'absolution de certains cas, ni d’accorder des dispenses, ni d’octroyer aux ordres religieux le privilège d’entendre les confessions dans les autres diocèses, ni d’exempter qui que ce soit de la juridiction épiscopale.
Les conciles généraux n’ont besoin, pour être légitimes, ni de la convocation, ni de l’approbation, ni de la confirmation du pape. On peut toujours en appeler des sentences du pape au futur concile, la seule autorité supérieure et infaillible. Si le pape refuse de convoquer le concile général, les princes séculiers sont investis de ce droit.
Les prérogatives et privilèges dont les papes jouissent sont des usurpations qu’il faut annuler. Les évêques doivent revendiquer devant le concile leurs droits perdus, mépriser les censures, interdire dans leurs diocèses la publication des bulles pontificales contraires aux saints canons ou préjudiciables à la sainte Église.
De leur côté, les princes ont le droit de convoquer le concile, d’en appeler des sentences du pape, de prononcer qu’il y a abus dans ses décisions, d’y opposer le placet royal, et de se maintenir dans cet état de désobéissance au pontife romain sans sortir de sa communion.
C’est le gallicanisme poussé jusqu’à ses dernières conséquences, c’est le schisme et l’hérésie érigés en théorie. Cette doctrine, qui dépouillait le pape de toute autorité, fut accueillie avec enthousiasme par les régalistes, et condamnée par Clément XIII en 1766 et 1767 comme attentatoire aux droits du Saint-Siège et subversive du gouvernement de l’Église. Elle n’en fit pas moins son chemin dans les esprits. On ne lisait guère les épais volumes de Febronius, mais ses propositions hérétiques se propageaient comme la peste. Les docteurs catholiques y opposaient des in-folio qu’on achetait peu et qu’on lisait encore moins; de sorte que ces énormités doctrinales, soutenues et pratiquées par les princes, infectaient toute la chrétienté. En France, en Autriche, en Italie surtout, on regardait Febronius comme un réformateur hardi, mais venu en son temps pour délivrer les évêques et les princes de la tyrannie des papes.
C’est contre ce prétendu réformateur qu’ Alphonse résolut de
défendre les prérogatives du pontife romain. Certes il lui fallait une certaine audace pour mettre en relief l'autorité suprême du Saint-Siège au moment même où le roi de Naples proclamait sa propre omnipotence absolue et indépendante du pouvoir spirituel, où il écrasait les jésuites en vertu de sa volonté souveraine , où quatre rois confédérés entreprenaient de forcer le pape à retirer un décret d’excommunication et à se dépouiller lui-même de ses privilèges. N’allait-il pas, en réfutant leurs prétentions, provoquer les régalistes de la cour à couper le fil léger qui rattachait à l’existence sa pauvre congrégation? Le saint envisagea parfaitement la grandeur et l’imminence du danger, mais il n’en poursuivit pas moins son dessein avec une noble intrépidité, parce que, selon l’énergique expression employée par lui dans une autre circonstance, pour défendre le pape, il faut savoir mourir.
Cette détermination de combattre le régalisme était tellement ancrée dans son esprit, qu’à son retour de Naples il entreprit d’abord la réfutation d’un ouvrage français hostile aux droits des papes. L’impression de ce travail était même déjà commencée quand il se vit tout à coup forcé de l’abandonner. Le différend entre la cour de Rome et celle de Naples s’accentuant de plus en plus, le reviseur et l’imprimeur refusèrent de lui continuer leur concours *. Laissant donc de côté l’opuscule inachevé, il se proposa d’en utiliser les matériaux contre Febronius et de faire paraître à l’étranger son nouveau travail. « Si vous consentez à vous en charger, écrivit-il à Remondini, faites-lc moi savoir. Je l’imprimerai même à mon compte si vous le désirez, car il s’agit d’un ouvrage qui intéresse au plus haut point la gloire de Dieu et l’honneur de son Église, persécutée et foulée aux pieds 2. » — « Je n’aurai guère que dix ou douze feuilles d’impression, mais la brièveté même de l’opuscule exige que j’épluche chaque syllabe, car tous voudront le lire, et même Febronius, à la différence de tous ces gros volumes qui moisissent dans les bibliothèques 3. »
L’ouvrage terminé, restait la difficulté très grande de faire passer le manuscrit à Remondini. On ne pouvait l’expédier sans s’exposer à le voir saisi, tant était active la surveillance des employés du gouvernement. « Ils s'empareront du manuscrit, observa le saint, et jetteront au feu ces pages qui m’ont coûté huit mois de travail, et que je ne pourrais jamais recomposer. J’en ferai donc imprimer
1. Corrispondenza spéciale , p. 314. — Lettre du 18 février 1768.