Ibid., p. 323.— Lettre du 28 avril
L’ANTI-FEBRONIUS.
ici clandestinement dix ou douze exemplaires, ce qui me permettra d’en corriger les épreuves. Vous travaillerez sur un des imprimés, que je vous ferai passer. S’il est confisqué en route, je vous en expédierai un autre. Cette première impression m’occasionnera un surcroît de dépense, mais qu’à cela ne tienne! Il s’agit de défendre l’Église au milieu de l’épouvantable crise que nous traversons. »
La tempête croissant chaque jour, l’ouvrage parut sans nom d’auteur ni d’imprimeur. Signer en ce moment cet opuscule antirégaliste équivalait à signer l’arrêt de mort de la congrégation ; révéler le nom de l’imprimeur, c’eût été non seulement mettre la police sur les traces de l’auteur9 mais encore indiquer l’endroit d’où partirait louvrage et en préparer la confiscation. « On ne peut réussir, écrivait Alphonse, qu’en prenant toutes sortes de précautions. » Ce volume, intitulé Vindiciæ pro suprema Romani Pontificis potesiate contra Justinum Febroniam !, ftemondini le répandit partout au moyen de correspondants secrets qui se chargèrent chacun d’un certain nombre d’exemplaires.
Dans sa réfutation, Alphonse poursuit pied à pied son adversaire. Il commence par faire bonne justice du pitoyable motif invoqué par Febronius pour justifier son mauvais livre. S’il a entrepris d’abattre la suprématie papale, c’est parce que cette suprématie empêche le retour des hérétiques à l’unité catholique. — Profonde erreur! répond notre saint. Ce qui sépare les hérétiques de l’unité, ce n’est nullement la suprématie du pape, mais bien l’orgueil, qui réclame la liberté de conscience, et l’amour des plaisirs que l’Église condamne. Les hérétiques ne se soumettent pas plus aux conciles, que vous dites investis de l’autorité suprême, qu’à l’autorité pontificale. Luther, condamné parla Sorbonne, en appela au pape; puis du pape mal informé au pape bien informé ; ensuite du pape bien informé au concile général; enfin du concile général à son propre jugement. Tous les hérétiques suivent le même chemin, tous se moquent des conciles aussi bien que du pape. Febronius aurait donc été plus sincère en attaquant le pape purement et simplement, au lieu d’alléguer de mauvaises raisons pour expliquer sa conduite.
Quant au fond, il s’agit de savoir quelle est la constitution divine de l’Église, si l’Église est une monarchie, si le pape a le pouvoir suprême, si par conséquent il est infaillible, s’il est supérieur aux conciles, s’il possède la juridiction ordinaire et immédiate sur tous
1. La Suprématie du Pontife romain vengée des attaques de Justin Febronius .
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les fidèles et tous les pasteurs, sil a le droit d’évoquer à son tribunal toutes les causes majeures, d’édicter des lois qui obligent toute l’Église, et de recevoir les appels de toute la chrétienté. Febronius le nie, les catholiques l’affirment : qui sera juge?
Il ne s’agit pas de fabriquer une charte plus ou moins fantaisiste comme toutes ces constitutions éphémères qui sortent chaque jour de nos ateliers législatifs, mais de reconnaître la charte immuable donnée par le Christ à son Église. II. n’y a donc pas d’autre moyen, pour se renseigner sûrement, que d’interroger le Christ lui-même parlant par l’Évangile et la tradition. Febronius cherche donc à étayer ses hérésies sur des textes des Écritures ou des saints Pères, qu’il interprète, selon la méthode protestante, d’après son sens particulier. Sur chaque question, Alphonse confond l’hérétique en expliquant le sens traditionnel des textes dont abuse son adversaire. Plus de six cents citations tirées des Pères, des conciles, des saints docteurs, viennent tour à tour déposer en faveur des prérogatives pontificales et battre en brèche les pauvres arguments de Febronius. L’hérétique soutient que les paroles du Christ — Tu es Petnis , et super hanc pe tram ædificabo Ecclesiam meam. Ego rogavipro te ut non deficiat fides tua . Pasce agnosy pasce oves — ne prouvent ni la suprématie ni l’infaillibilité du pape, mais seulement le pouvoir de l’Église universelle. Alphonse lui oppose l’interprétation de tous les Pères : saint Cyprien, saint Maxime, saint Grégoire de Nysse, saint Grégoire de Nazianze, saint Épiphane, saint Basile, saint Jean Chrysostome, Origène, saint Augustin, saint Léon, saint Athanase, saint Cyrille, saint Hilaire, Tertullien, saint Damase, saint Optât, saint Lucien, saint Agathon, saint Léon IX, saint Bernard, saint Bonaventure, saint Thomas, Innocent III, auxquels il ajoute la longue série des conciles et des écrivains ecclésiastiques. Toutes ces autorités n’ont qu’une voix pour proclamer que Pierre est le fondement sur lequel repose l’Église, et qu’il possède en cette qualité l’autorité suprême et infaillible. Les cinq premiers chapitres du livre sont remplis de leurs témoignages.
Allant plus loin, l’auteur établit contre Febronius que, pour constituer une Église dont tous les membres devaient être unis dans une môme foi, Dieu a dû préposer à cette Église un chef suprême et infaillible pour trancher les controverses et prévenir ainsi les divisions et les schismes. Le gouvernement monarchique , dit saint Thomas, est le plus parfait des gouvernements, parce qu’un chef unique est plus apte à maintenir la paix et l’unité dans les sujets. Or sur les questions de foi, dit-il, que d’opinions surgiraient dans
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l’Église et la diviseraient, si les esprits n’étaient ramenés à l’unité par une autorité unique et suprême. « Unus eligitur , dit saint Jérôme, ut, capite constituto > schismatis tollatur occasio :un seul chef, une seule tête, afin d’empêcher toute division. » — Febronius attribue le pouvoir suprême et l’infaillibilité au seul concile général. — Mais si le concile ne peut s’assembler, comme cela est arrivé pendant les premiers siècles, qui tranchera les questions et maintiendra l’unité? De plus, si un concile peut être œcuménique sans convocation ni confirmation du pape, supposé que les évêques se divisent, où sera l’infaillibilité et le pouvoir suprême? Dans la majorité? mais il est de fait que la majorité de pareilles assemblées a donné plusieurs fois dans des erreurs. Supposez même que les évêques parviennent à s’entendre, on attaquera la légitimité du concile, on prétendra que les votes n’ont pas été libres ni les questions suffisamment débattues, ou bien on alléguera vingt autres prétextes de nullité, et jamais on n’arrivera à trancher les questions de foi, si l’on n’admet pas en dernier ressort l’autorité suprême du pape et son jugement irréfragable.
11 n’y a donc dans l’Église qu’un seul chef, chef suprême et infaillible, qui possède toute juridiction sur le bercail du Seigneur, de qui les pasteurs particuliers reçoivent leurs pouvoirs, et à qui tous doivent être soumis comme les simples fidèles. S’il le juge convenable, il assemble des conciles pour examiner avec les évêques des questions graves, pour étouffer des discussions , pour réprimer les contumaces, pour donner plus de publicité à ses définitions; mais si ces assemblées sont parfois utiles, elles ne sont jamais indispensables. D’ailleurs les conciles ne sont légitimes que s’ils sont convoqués , dirigés, confirmés par le pape, qui reste le chef de l’Église assemblée aussi bien que de l’Église dispersée. Ni les évêques ni les princes n’ont le droit de convoquer un concile œcuménique ; ni archevêque ni patriarche n’a le droit de le présider sinon comme légat du pape; nul décret n’a force de loi s’il n’est confirmé par le pape. De même nul n’a le droit d’appeler du pape au futur concile, dit saint Antonin, parce que ce serait nier le pouvoir suprême du pontife romain ou constituer deux autorités suprêmes, et par là même briser l’unité. Ce serait une hérésie de croire, ajoute-t-il, qu’on puisse appeler du pape au concile : sentire ergo rjuod ad concilium a papa appel lari potesty hæreiicum est . C’est pourquoi Pie 11 et Sixte IV ont frappé d’excommunication les appelants au futur concile.
Après avoir ainsi appuyé le pouvoir suprême du pontife romain sur le témoignage universel et perpétuel de l’Église elle-même, et
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poursuivi son adversaire dans tous ses retranchements, Alphonse lui porte un dernier coup. « Pour infirmer l’autorité de cette nuée de témoins, dit-il, Febronius prétend qu’il ne faut point prendre à la lettre les expressions des saints Pères, parce qu’ils se servent de locutions emphatiques ou figurées; ni trop au sérieux les décisions des conciles, parce que, dans les siècles de ténèbres et d’ignorance où intervinrent ces décisions, la vérité ne s’était pas encore fait jour. — Or je me demande s’il s’est jamais rencontré un homme jouissant de ses facultés qui ait ainsi parlé des saints Pères et des conciles. Avec un pareil argument on peut fouler aux pieds toute la tradition, attendu qu’on ne la puise qu’à ces deux sources, les conciles et les saints Pères. Quant à nous, nous croyons avec saint Bernard à l’infaillibilité pontificale, parce qu’elle nous est affirmée par la tradition constante et perpétuelle de l’Église, et nous disons avec Melchior Cano : « Ceux-là sont la peste et la ruine de l’Église qui prétendent le contraire , et veulent que le pasteur suprême puisse errer dans ses jugements en matière de foi. »
La peste et la ruine de l’Église! Ces qualifications de la doctrine gallicane et fébronienne, soutenue par nombre d’évêques et de docteurs, pratiquée par les rois catholiques, auraient pu à cette époque paraître audacieuses et exagérées, mais les faits ont démontré qu’ Alphonse n’avait que trop bien vu les terribles conséquences de l’ hérésie régalienne se dressant contre la suprématie pontificale. Aux attentats déjà commis contre les droits du pape et les institutions religieuses devaient s’en ajouter de plus graves encore. Bientôt Joseph II se fit en Autriche le porte-étendard du fébronianisme, le régulateur de la foi dans ses États, le directeur du culte et le sacristain de toutes les paroisses. Son frère Léopold, grand-duc de Toscane, marcha sur ses traces et trouva un complice dans l’évêque Scipion Ricci, le trop fameux président du synode schismatique de Pistoie. En France, la doctrine régalienne enfanta la Constitution civile du clergé, qui conduisit les prêtres et les fidèles à l’apostasie ou au martyre. Napoléon releva l’Église de ses ruines, mais, en bon régaliste, il voulut en faire une Église fébronienne. Il l’emprisonna dans les Articles organiques qu’il ajouta frauduleusement au concordat, déféra aux officialités les causes majeures réservées au pape, ordonna aux métropolitains d’instituer canoniquement les évêques nommés par lui et refusés par le pape, et finit par convoquer un concile à Paris pour trancher les plus graves questions sans le pape et contre le pape, dont il avait envahi les États et qu’il tenait captif. Frappé d’excommunication, il se moqua des censures, selon la recommandation de
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Febronius, jusqu’au jour où, prisonnier lui-même sur le rocher de Sainte-Hélène et sur le point de paraître devant Dieu, il demanda pardon au vicaire de Jésus-Christ. Malgré ce terrible châtiment du plus grand des régaliens, l’hérésie continua d’infecter les princes, soutenus eux-mêmes par des évêques qui continuaient à qualifier de libertés gallicanes les quatre articles de 1682. Jusque sous le second Empire on osa prétendre que le pape n’avait pas juridiction immédiate dans les diocèses, ce qui était tout simplement, ainsi que Pie IX le déclara publiquement, renouveler l’hérésie fébronienne.
Mais le temps allait venir où Dieu mettrait un terme à ce délire des catholiques révoltés contre leur chef. Au concile du Vatican, devant huit cents évêques, se dressa cette grande question du pouvoir souverain et de l’infaillibilité du successeur de Pierre, niés effrontément depuis deux siècles, et hardiment défendus pendant vingt ans par saint Alphonse. Dieu voulut qu’il défendit encore devant l’auguste assemblée ces vérités pour lesquelles il aurait donné son sang. Sous ce titre Le Pape et le Concile , un de ses fils réunit en un volume les divers écrits du saint publiés de 1748 à 1768 sur la primauté et l’infaillibilité du pape , à la grande joie de Pie IX qui déclara « très utile et très opportune cette publication en un seul tout des divers ouvrages du très docte et très saint Alphonse de Liguori concernant le pontife romain et le concile. En effet, ajoutaitil, le concile œcuménique venant de s’ouvrir,... il est souverainement à propos que, dans cette suprême assemblée de toute l’Église, on ait devant les yeux, unis et coordonnés, sur la primauté, le pouvoir et les prérogatives du Saint-Siège , les arguments fournis par la raison théologique, les enseignements des saintes Lettres, la tradition perpétuelle et constante de ce Siège Apostolique, des conciles, des docteurs, des Pères, ainsi que les victorieuses réfutations des sophismes anciens, sophismes qu’on ne craint pas de rééditer aujourd’hui dans les brochures et les journaux comme autant de découvertes de la science moderne. C’est pourquoi nous vous féli- . citons d’avoir publié à nouveau les écrits d’un saint si remarquablement dévoué à ce Siège Apostolique. Ils porteront des fruits qui répondront aux désirs du très sage et très pieux auteur. »
Alphonse prêcha donc après sa mort plus utilement encore que pendant sa vie l’infaillibilité du pontife romain; et certes il dut tressaillir d’une nouvelle allégresse quand du haut du ciel il entendit définir comme dogme de foi le pouvoir souverain et infaillible dont il s’était constitué le défenseur, et anathématiser les er-
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reurs gallicanes et fébronicnnes , tant de fois l’objet de sa réprobation. 11 avait été à la peine, il était juste qu’il fût à l’honneur : un an après, Pie IX proclamait Alphonse de Liguori docteur de l’Église. Parmi ses nombreux mérites, il signalait « celui d’avoir mis en pleine lumière et défendu avec la plus grande énergie la doctrine de l’infaillibilité du pontife romain enseignant ex cathedra, doctrine aujourd’hui dogmatiquement définie. »
Tout en travaillant à désabuser les grands de leurs erreurs, Alphonse n’oubliait pas les classes populaires plongées dans l’ignorance des vérités saintes par la faute des pasteurs qui ne prêchaient pas ou prêchaient d’une manière inintelligible. En même temps qu’il écrivait les pages érudites des Vindiciæ contre Febronius, il publia, au commencement de 1768, un autre ouvrage, intitulé Instruction au peuple sur les préceptes du décalogue pour les bien observer, et sur les sacrements pour les bien recevoir. Déjà dès 176i, il en avait conçu le plan, mais le temps lui manqua pour le composer. Trois ans après, il exécuta son dessein. « Ce livre, écrivait-il à Remondini, sera court, substantiel, d’un style familier et tout à fait populaire. J’ai lu sur ces matières de gros volumes, mais précisément parce qu’ils sont gros et dispendieux, ils trouvent peu d’acheteurs et surtout peu de lecteurs1. »
Dans une série d’instructions détaillées, ce livre renferme toute une théologie du décalogue et des sacrements à l’usage des pasteurs et des missionnaires qui veulent ramener les chrétiens à la pratique sérieuse de la religion. Sur chaque commandement Alphonse enseigne les devoirs que Dieu nous impose et énumère les péchés que l’on peut commettre. En parlant des sacrements, des grâces qu’ils confèrent et des dispositions qu'ils exigent, il s’appesantit principalement sur les dispositions nécessaires pour recevoir avec fruit le sacrement de pénitence. Partout et toujours, à l’abondance et à la sûreté de la doctrine, à la discrète réserve des applications, on sent le théologien consommé, le missionnaire expérimenté, et le saint brûlant de charité pour ses frères.
Quant au fond et à la forme de ces instructions, on peut s’en former une idée par les recommandations qu’il fait au catéchiste, car elles ont pour objet les règles qu’il a lui-même observées en composant son livre.
« Que vous parliez d’un mystère, d’un commandement ou d’un sacrement, dit-il, confirmez votre doctrine par des raisons, des au-