Lettre à Remondini, 18 août
L’ANTI-FEBRONIUS.
torités, des similitudes, des exemples authentiques, mais évitez la multiplicité des citations et les questions scolastiques, auxquelles vos auditeurs ne comprendraient rien.
« Gardez-vous d’exposer certaines doctrines qui induiraient au relâchement. Autre chose est d’instruire au confessionnal, où les circonstances et la qualité des personnes dictent ce que l’on peut dire sans danger, autre chose de parler en chaire devant des multitudes d’ignorants, toujours prêts à tirer de vos paroles les conséquences les plus nuisibles.
« Éclairez les auditeurs sur certains péchés qu’ils ne considèrent pas comme tels, car autrement ils contracteront des habitudes vicieuses dont ils se corrigeront difficilement, même quand leur conscience mieux formée leur en révélera toute la gravite. De même enseignez à tous l’obligation de fuir les occasions prochaines de péché.
« Ne remplissez pas vos entretiens de facéties et d’anecdotes sous prétexte d’attirer le peuple et d’exciier son attention. Sans blâmer le mot plaisant quand il naît naturellement du sujet, je n’admets pas qu’on transforme la chaire en tréteaux et l’instruction en pur amusement. Les saints s’appliquaient plus à faire pleurer qu’à faire rire.
« Employez un langage populaire mais digne. La parole de Dieu n*a pas besoin de vains ornements : plus elle est simple, plus elle produit de fruit. Si le langage n’est pas à la portée du peuple, orateur et auditeurs perdent leur temps. D’un autre côté , évitez la trivialité, qui déshonore la chaire et le prédicateur.
« Terminez par une moralité dans laquelle vous exhorterez vos auditeurs à fuir le péché, à lutter contre les tentations, à fréquenter les sacrements, à prier Jésus et Marie. Souvenez-vous toujours que le but est moins de faire connaître la religion que de la faire pratiquer. »
V Instruction au peuple eut un succès prodigieux. On s’en servit dans toutes les missions pour le catéchisme aux adultes qui précédait toujours le sermon du soir et auquel Alphonse attachait une souveraine importance, car, disait-il, si les auditeurs ignorent les vérités nécessaires au salut, les commandements qu’ils doivent pratiquer, et les dispositions nécessaires pour recevoir avec fruit l’absolution, on pourra par les sermons sur les fins dernières les ébranler passagèrement, mais non les convertir sérieusement. Les curés profitèrent de Y Instruction pour les grands catéchismes et prônes du dimanche. En peu de temps, il s’en fit un tel débit que l’éditeur Remondini pria le saint évêque de la traduire en la-
tin, afin que l’excellent petit livre se répandit en Italie et dans toute la chrétienté. La traduction latine parut au mois de juin 1768 en même temps que les Vindiciæ contre Febronius et un traité d’ascétisme dont il nous reste à parler pour clore ce chapitre.
11 est à remarquer que les écrivains, même les plus féconds et les plus zélés, ne sortent pas généralement d’une certaine* catégorie d’ouvrages plus en harmonie avec leur caractère. Alphonse, lui, écrit sur toutes les matières, dogme, morale, histoire, ascétisme, non selon ses goûts, mais selon que les âmes ont plus ou moins besoin de tel ou tel secours. Depuis vingt ans il a presque toujours trois sortes d’écrits sur le métier : un premier pour les prêtres, un second pour le peuple, un troisième pour les âmes retirées du monde. C’est ainsi que, pendant cette année 1768, tout en réfutant Febronius, il rédigea l'Instruction au peuple , et publia l’admirable Pratica di amar Geste Cristo{ , qu’il appelle lui-même « le plus pieux et le plus utile de ses livres ascétiques2 ».
Commencé en octobre 1767, sa Pratica était déjà sous presse en mars 1768. « Cet ouvrage, écrivait-il, sera, je l’espère, bien accueilli du public> et surtout des personnes pieuses, en particulier des religieuses, car j’y traite de toutes les vertus, ayant bien soin de rapporter sur chacune les maximes et les exemples que m’a fournis la vie des saints. Me voici sur le bord de la tombe, la mort me guette. Je suis donc obligé de me presser, afin qu’à son arrivée je puisse lui dire : Soyez la bienvenue3. » Quinze jours après, il envoyait un exemplaire de son livre à la sœur Brianna Carafa. « A Naples, disait-il, on applaudit ce nouvel ouvrage, mais peu m’importent les applaudissements. Mon seul désir est de faire aimer Jésus-Christ dans ces tristes temps où Naples semble l’avoir complètement oublié. Si le monde ne l’aime plus, au moins aimons-le beaucoup, nous qui lui sommes consacrés4. »
Ces dernières paroles nous révèlent l’idée qui inspira la Pratica . Le jansénisme a desséché tous les cœurs, desséché les livres de piété, desséché la vie des saints. En méconnaissant la grande loi de l’amour, source de toutes les vertus, principe de tous les sacrifices, il a tué l’ascétisme chrétien. De fait, les écrivains jansénistes ou jansénisants ne cherchent pas à faire des saints, mais des sages à la façon de Socrate ou d’Épictète. Ils exaltent les vertus morales