‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 2Chapitre 73 sur 222 · Lettre du 18 juillet · texte numérisé non relu

Lettre du 18 juillet

LE CHEVALIER DE LA SAINTE ÉGLISE

gèrent une consultation , donnant pour raison au grand vicaire et au père Villani que, le cas étant très grave, on les rendrait, en cas de malheur, responsables delà mort de leur saint évêque. Alphonse, lui, ne pensait plus qu’à se mettre en état de paraître devant Dieu. Un père étant venu le voir avant de célébrer la messe, il l’appela près de son lit et lui dit avec un sentiment de profonde humilité : « Priez Dieu qu’il me fasse miséricorde. J’ai pleine et entière confiance, en Jésus et en ma bonne mère Marie, mais, hélas! j’ai si peu correspondu aux grâces divines! » Tremblant à la pensée du jugement, on l’entendait s’écrier : « 0 mon Dieu, n’entrez pas en jugement avec votre serviteur, mais usez envers lui de votre grande miséricorde : Non intres in judicium cum servo tuo. »

Les douleurs devinrent si aiguës et si continuelles que, vers le 1 5 août, les médecins jugèrent le moment venu de lui administrer les derniers sacrements. Le saint vieillard fit alors son testament, ce qui ne demanda pas de longues écritures. Son intendant venait de lui remettre quatre cent vingt-huit ducats, provenant des fermages delà mense. Le testateur déposa cette somme entre les mains de l’archiprètre, fixa là-dessus le nombre de messes qu’on devait célébrer pour le repos de son âme tant à Aricnzo qu’à Sainte-Agathe, et ordonna que, deux heures après sa mort, on distribuât le surplus en partie aux pauvres et en partie à ses serviteurs; enfin il demanda que son corps fût transporté à Sainte-Agathe pour y être enseveli dans la cathédrale.

Du 15 au 20 août, l’état du malade paraissait désespéré, au point que les habitants d’Arienzo commencèrent à s’occuper de ses funérailles. Des honneurs extraordinaires devaient être rendus à cet homme de Dieu, qui laissait bien loin derrière lui tous ses prédécesseurs. 11 fut donc convenu qu’après le service funèbre célébré à Arienzo, le corps serait transporté jusqu’au village voisin, escorté de tout le clergé en habit de chœur et de toutes les confréries, flambeaux allumés; le clergé de ce village continuerait la procession jusqu’au village suivant, et ainsi sur tout le parcours des trois lieues qui séparent Arienzo de la ville épiscopale. Aux portes de Sainte-Agathe, le clergé séculier et régulier, accompagné de toutes les confréries de la cité, prendrait la tête du convoi pour se rendre à la cathédrale, où l’on célébrerait les funérailles avec la plus grande pompe.

On n’attendait donc plus que le dernier soupir du saint, quand il plut au ciel de le rappeler à la vie. Une lettre du père Mazzini à la supérieure desrédemptoristines de Scala se termine par l’annonce

LE NOUVEAU JOB

d’un changement inattendu. « Notre père, dit-il, se trouve tellement sous l’étreinte de la fièvre et de douleurs sciatiques qu’il doit rester assis sur un fauteuil sans pouvoir se mettre au lit. Il ne dit pas la messe, il ne peut pas même réciter le chapelet. Bien que tout nous fasse craindre que le Seigneur veuille le rappeler à lui, nous ajoutons neuvaines à neuvaines pour qu’il nous le laisse encore quelque temps si la prolongation de ses jours doit être utile à la gloire de Dieu et à notre chère congrégation. Recommandezle, s’il vous plaît, à Jésus et à Marie. Pour moi, qui suis désormais un serviteur inutile à cause de mes infirmités, je prie le Seigneur d’abréger ma vie si cela peut prolonger celle de notre père bienaimé. » Cette lettre désolée se terminait par ce joyeux post-scriptum : « Bonne nouvelle reçue de Naples ce matin : notre père est hors de danger; il a pu prendre un peu de nourriture et sommeiller quelques instants, ce qui jusqu’ici lui était absolument impossible. » Touché sans doute par les prières de la congrégation, dont Alphonse était le seul soutien dans ce temps de persécution, Dieu lui laissa la souffrance, mais calma la fièvre qui le brûlait, et de là l’amélioration qui s’était manifestée.

Il est difficile de peindre le martyre que Dieu fit subir à son serviteur, et plus difficile encore de comprendre la sainte impassibilité du patient durant ces jours d’inexprimables douleurs. De l’os de la hanche, où il s’était d’abord localisé, le mal avait gagné la jambe, puis s’était répandu dans toutes les articulations. Bientôt il atteignit jusqu’aux vertèbres du cou et les courba, de manière que, la tête inclinée et comme collée à la poitrine, on se demandait comment le malade pouvait encore respirer. De là l’impossibilité de rester étendu sur un lit, ce qui l’obligeait à passer le jour et la nuit sans mouvement sur un fauteuil. De plus, la forte pression du menton sur la poitrine y occasionna une plaie vive que le saint souffrit sans rien en dire. Quand les médecins l’aperçurent, la gangrène menaçait de l’envahir. Ils voulurent alors lui relever la tète pour sonder cette effrayante cavité, mais on fut obligé d’empêcher leurs efforts, car la moindre violence lui eût brisé le cou. Cependant, à force de soins et de précautions, ils parvinrent à cicatriser la plaie. Ce qu’ils n’obtinrent par aucun remède, c’est le redressement des nerfs : Alphonse resta perclus durant les dix-neuf ans qu’il vécut encore, la tête enfoncée dans la poitrine, sans que son regard pût un instant s’élever jusqu’au ciel. Job, couvert d’ulcères et couché sur un fumier, souffrit-il un martyre plus douloureux? Nous pouvons ajouter qu’Alphonse l’égala en patience.

LE CHEVALIER DE LA SAINTE ÉGLISE

Pendant que s’opérait cette déformation de tout son être au milieu d’indicibles tortures, on ne l’entendit jamais pousser une plainte. S’adressant au grand crucifix placé devant lui, il s’écriait : « Je vous remercie, Seigneur, de me donner quelque part aux souffrances que vous endurâtes dans vos nerfs, lorsqu’on vous cloua sur la croix. — Je veux souffrir, ô mon Jésus, comme vous voudrez et autant que vous voudrez; seulement donnez-moi la patience. — ‘ Brûlez, coupez, ne m’épargnez pas ici-bas, mais épargnez-moi dans l’éternité. — Malheureux damnés, vous souffrez des peines atroces : comment pouvez -vous souffrir sans mérite? » Aux prises avec la mort, il s’écriait joyeux : « Oh! qu’il est bon de mourir en embrassant la croix ! »

Les médecins ne se lassaient pas d’admirer cette patience surhumaine. « A le voir ainsi calme et serein, racontait le docteur Mauro, on eût dit que les tourments ne l’entamaient pas. Rien que cette horrible plaie qui lui creusait la poitrine jusqu’à l’os, quel courage ne fallait-il pas pour en supporter l’infection? Je l’ai assisté dans toutes ses maladies , principalement dans cette dernière qui lui causa un véritable martyre, et jamais, je puis l’attester, je n’ai entendu ni une plainte ni un gémissement. Toujours unie à la volonté divine, son âme maîtrisait complètement son pauvre corps. » — « S’il m’eût fallu supporter de pareils tourments, disait un des chirurgiens de la capitale, qui avait soigné la plaie de la poitrine, j’aurais éprouvé certainement des accès de frénésie. » Les témoins de cette crise aussi longue que cruelle ne purent jamais comprendre l’inaltérable sérénité du saint vieillard. La seule explication de ce phénomène, saint Augustin l’a donné : « Quand on aime, on ne souffre pas, ou si l’on souffre, on aime la souffrance. »

Après cette longue semaine d’agonie passée sur un fauteuil, on parvint à l’étendre, vêtu de sa soutane, sur un pauvre matelas où il dut rester jour et nuit dans la même position. Cela dura du 22 août au 2 octobre, c’est-à-dire quarante jours, « pendant lesquels, dit le grand vicaire Rubini, on le vit toujours immobile, toujours invincible, résister à la souffrance sans manifester le moindre désir de soulagement; il trouvait même moyen, en se couchant sur les grains de son rosaire, d’ajouter à ses tortures et de suppléer ainsi aux flagellations quotidiennes qu’il ne pouvait plus s’infliger. »

Il obéissait comme un enfant aux ordonnances du médecin. Remèdes désagréables, vésicatoires douloureux, tout était accepté sans

LE NOUVEAU JOB

la moindre observation, non point par le désir de prolonger sa vie, mais uniquement pour faire acte d’obéissance religieuse. « Je ne suis qu’un vieillard décrépit, disait-il un jour aux médecins : que puis-je espérer et que puis-je prétendre? Si je prends vos remèdes, c’est parce que vous obéir c’est obéir à Dieu. »

D’une intarissable bonne humeur, il lui arrivait de plaisanter ses médecins sur le mal qu’ils se donnaient pour restaurer son pauvre corps en ruines. « Vous voulez à toute force, disait-il, me soutenir au moyen d’ étais et d’appuis de tout genre, mais un beau jour vous élèverez uu peu trop haut l’un de ces supports, et tout l’échafaudage croulera. De même il dissimulait fréquemment sous une réponse joviale ses cruelles douleurs. « Reposez-vous la nuit? lui demandait un de ses curés. — Mon cher curé, lui répondit-il, le jour je chasse les mouches, et la nuit je prends les araignées. » LTn chanoine le plaignait en le voyant ainsi la tête adhérente à la poitrine : « Soyez tranquille, lui dit-il en riant, ma tête ne descendra pas plus bas : elle est arrivée au nec plus ultra. On m’a si souvent appelé estropié qu’à la fin je le suis pour tout de bon. » Les lettres d’Alphonse datées de ces jours de douleur respirent toutes la plus admirable résignation. Le 18 août, au plus fort du danger, il écrivait à son ami Salvatore Tramontana : « Voilà six jours que je ne dis plus la messe, et ma jambe est couverte de vésicatoires; mais si cela plaît à Dieu, je veux rester dans cet état toute ma vie. Demandez-lui qu’il m’accorde une conformité parfaite à sa sainte volonté. » 11 ajoutait peu après : « Quinze jours sans dire la messe et nulle amélioration. Mon estomac ne fonctionne plus. Malgré tout, j’éprouve un grand contentement en songeant que cela plaît à Dieu. » Alamême date, il exposait son état à la sœur Brianna Carafa : « Ces jours derniers je me suis trouvé tellement mal qu’on m’a donné le saint viatique : j’étais vraiment aux portes du tombeau. Aujourd’hui je vais mieux, la fièvre a disparu; néanmoins je reste nuit et jour cloué sur un fauteuil, en proie à d’affreuses douleurs. Si je vous dis tout cela, ce n’est point pour vous apitoyer sur mon sort, c’est pour vous prier de m’obtenir la grâce d’offrir à Dieu mes souffrances avec la plus entière résignation. » Au mois d’octobre commença la convalescence, si l’on peut appeler de ce nom un perpétuel crucifiement. Il lui fut alors permis de se lever durant quelques heures, de faire quelques pas à l’aide de béquilles, et de sortir de sa chambre, traîné sur un fauteuil à roulettes, pour respirer l’air pur pendant quelques instants. « On a beau me charrier, écrivait-il à Villani le 8 octobre, on a beau me pro-

LE CHEVALIER DE LA SAINTE ÉGLISE

mener sur des béquilles, je ressens toujours les mêmes souffrances, et je n’en passe pas moins les nuits blanches. Si la nature pâtit, la volonté reste soumise à la volonté de Dieu. » — « Je ne suis plus en danger de mort, disait-il le 19 à la sœur Brianna, mais je reste perclus, et le corps tellement endolori que je ne puis me mouvoir. Que Dieu soit béni pour m’avoir envoyé ce petit cadeau. Vous me faites rire en me demandant si j’irai à Naples en novembre. Comprenez donc que je suis paralysé des pieds à la tète. Voilà trois mois que je me trouve dans cet état, et j’en tiens certainement pour tout l’hiver, sinon pour toute ma vie. Je répète que je remercie Dieu du présent qu’il m’a fait, et ne désire nullement guérir. Seulement priez pour moi : un pareil crucifiement ferait de moi un grand saint, mais j’en profite si peu! » Le 8 décembre, il répondit à une dame qui lui demandait une messe : « Si vous voulez que je dise une messe pour vous, c’est à vous de m’obtenir cette faveur. Voilà quatre mois que Dieu m’a plongé dans un océan de douleurs. Je ne dis plus la messe, et suis privé de tout mouvement. Le bon Jésus a bien voulu me faire partager sa croix. Je ne cesse de fen bénir, car c’est pour moi un signe évident qu’il veut me sauver. Cette infirmité est le commencement de mon purgatoire. Puissent vos prières m’obtenir la grâce de tout souffrir avec une complète résignation ! »

On voit par ces lettres que la vie d’Alphonse, à partir de cette terrible maladie, ne fut plus qu’une longue agonie. Confiné dans sa cellule, assis sur son fauteuil ou couché sur son lit, il n’avait de libre que la tête et la main. Avec cette force héroïque que l’amour seul peut donner, il se dit que, malade ou bien portant, il devait son temps à Dieu et aux âmes. Et puisque Dieu lui laissait la tète pour penser et la main pour écrire, il résolut de continuer le cours de ses travaux, quand il n’en serait pas empêché par des douleurs trop cuisantes. Déjà le 9 octobre, il écrivait à Remondini : « Au mois d’août j’ai été envahi par des douleurs nerveuses qui ne finiront qu’avec ma vie. Je ne puis marcher ni faire un mouvement. Dieu m’a fait la grâce de me confiner dans mon lit, ce dont je le remercie. » Et il entretient son éditeur de ses travaux littéraires entrepris malgré ses souffrances. Déjà « il a composé un opuscule sur les Cérémonies de la messe . Dans la première partie, il expose avec clarté toutes les rubriques que le prêtre doit observer dans la célébration du saint sacrifice ; dans la seconde, il traite longuement de la préparation et de l’action de grâces.. Le livre, ditil, est déjà sous presse. »

LE NOUVEAU JOB

Un bénédictin français avait publié une dissertation contre les honoraires de messe, ou plutôt contre le saint sacrifice de la messe. La traduction de cette diatribe janséniste venait de paraître à Naples. L’auteur prétendait montrer que les honoraires offerts au célébrant étaient une source de simonie, de sacrilèges et de scandales, et, pour mettre un terme à ces abus, il proposait non seulement d’abolir toute rétribution pécuniaire, mais de reprendre la coutume des premiers siècles, c’est-à-dire de ne plus célébrer qu’une seule messe à laquelle assisteraient les fidèles. On y ferait les oblations comme autrefois, pour subvenir aux besoins des prêtres, des pauvres, et de l’Église.

Alphonse pénétra bien vite les tendances secrètes de l’auteur, et de sa main tremblante encore il se mit à le réfuter. La première partie de son opuscule, toute historique, montre quel a été, dans chaque siècle, le mode employé par l’Église pour subvenir aux besoins du clergé.. 11 accumule à ce sujet de nombreuses citations tirées d’une multitude d’auteurs et d’une quantité d’in-folio. Il montre ensuite la parfaite légitimité du mode actuel, et l’impossibilité de revenir au système des oblations tel qu’il était pratiqué dans la primitive Église. « Si l’on supprimait, dit-il, les honoraires de messe, on ne verrait pas revenir les anciennes offrandes, et bon nombre de prêtres qui vivent au moyen de ces rétributions de chaque jour, seraient réduits, pour subsister, aux plus vils emplois et aux plus indignes métiers. S’il y a des abus, continue-t-il, que les évêques y remédient en n’admettant aux ordres, selon les prescriptions du concile de Trente, que des clercs détachés des biens de ce monde et uniquement préoccupés de gagner des âmes à Dieu. Mon adversaire répond que jamais l’évêque ne pourra constater dans l’ordinand cette bonne intention ni s’assurer de sa persévérance. Je réponds à mon tour : si l’évêque doit avoir la certitude physique que les ordinands sont animés de bonnes intentions et qu’ils y persévéreront jusqu’à la mort, il s’ensuit qu’il ne pourra plus ordonner de prêtres. La certitude morale suffit pour tranquilliser la conscience des évêques1. » Ce petit traité Sali' Onorario delle messe , Alphonse l’ajouta au volume sur les Cérémonies, dont il forma la troisième partie.

En même temps il travaillait à une autre dissertation contre un régaliste ennemi des immunités de l’Église, car le 2 octobre il écrivait à Villani : « Toujours les mêmes douleurs. Fiat volunlas

Page 1