Tannoia, liv. II, cb
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tion, et les exercices ordinaires de dévotion qui lui prenaient plusieurs heures, il donnait audience ou se remettait à l’étude . Le soir, malgré son extrême fatigue, il continua de réunir autour de lui toute la famille épiscopale pour réciter en commun le rosaire, les litanies de la sainte Vierge, et les autres prières accoutumées.
Une seule chose l’attristait, c’est que, depuis sa maladie, il n’avait pu monter au saint autel. Courbé comme il l’était, il lui paraissait difficile et même impossible de prendre le précieux sang. Malgré son absolue résignation, ses lettres et ses conversations laissaient percer de temps à autre la douleur qu’il éprouvait de cette très dure privation, lorsqu’il plut à Dieu d’y mettre fin. En août 1769, un religieux augustin , touché de son affliction , lui suggéra l’heureuse idée de communier assis, l’assurant que dans cette position il parviendrait assez facilement à vider le calice. Alphonse reçut ce conseil avec des transports de joie, le trouva praticable, et offrit dès le lendemain le saint sacrifice. Le jour même, 27 août, il fit part au père Villani de cette grâce insigne. « Aujourd’hui, dit-il, j’ai recommencéàdire la messe, et j’espère qu’il me sera possible de continuer. Toute la difficulté était de prendre le précieux sang; heureusement on m’a suggéré un moyen qui m’a parfaitement réussi. Gloria Patril »
Depuis ce temps il célébra tous les jours. Exact à observer les moindres rubriques, il ne se dispensait pas d’une génuflexion. Avec de grands et pénibles efforts, il parvenait à ployer le genou jusqu’à terre, mais souvent les forces lui manquaient pour se relever. Alors il retombait lourdement sur le marchepied et ne parvenait à reprendre l’équilibre qu’à l’aide d’un bras étranger. « Par la grâce de Dieu, écrivait-il le 1er septembre, je continue à dire la messe, bien qu’avec de telles fatigues qu’en descendant de l’autel je suis épuisé et baigné de sueur. » Son àme ne se ressentait nullement de cette défaillance corporelle. « Quand j’assistais à la messe du saint évêque, dit le primicier don Jacques Margillo, je croyais voir un séraphin. Au moment de prendre le précieux sang, sa figure s’enflammait et rayonnait comme s’il eût été ravi hors de lui-mème. Pendant la messe d’action de grâces que lui disait son chapelain , il restait assis, mais à YIncarnatus est comme à la consécration, il se laissait tomber à terre et restait profondément incliné jusqu’au moment où son serviteur venait l’aider à se replacer sur son fauteuil. »
Aux souffrances que Dieu lui imposait, le saint ne manquait jamais d’ajouter les pénitences volontaires. Couché sur un pauvre lit, il s’accordait à peine cinq heures de sommeil. Son unique
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repas, composé d’une mines tra ou de quelques légumes grossiers, suffisait à peine à entretenir ses forces. C’était du reste pour lui un véritable supplice que d’introduire les mets dans sa bouche, et il ne pouvait boire qu’au moyen d’un chalumeau. Il se servait d’abord de tuyaux de bois ou de fer, parce que la règle défend l’usage de tout métal précieux; mais comme ces instruments se rompaient ou se rouillaient, on finit par lui faire accepter un chalumeau en argent sous le nom de je ne sais quel métal étranger. Le soir, il ne prenait qu’un peu de café ou de limonade, la montre à la main, en homme pressé de se remettre au travail.
Cependant les médecins jugèrent nécessaire de lui ordonner une promenade quotidienne en voiture. Au temps de la disette, il avait vendu son carrosse et ses chevaux, et jamais depuis il n’avait songé à les remplacer; aussi cette proposition des médecins lui occasionna de grands troubles. Sans doute il leur devait obéissance, mais pouvait-il dépenser à l’achat d’un carrosse l’argent dont les pauvres avaient tant besoin? « Pourquoi ces promenades, disait-il, maintenant que, grâces à Dieu, je me porte bien? » Son entourage ne tint pas compte de ses scrupules et fit acheter à Naples, à son insu, une voiture et deux chevaux. 11 crut d’abord que c’était un cadeau de son frère Hercule, il lui écrivit même pour l’en remercier; mais ayant appris que le tout lui avait coûté cent treize ducats, somme plus que modique, il se plaignit aux siens de l’avoir entraîné dans une pareille dépense. « Vous auriez pu économiser, dit-il, en achetant une voiture et un attelage plus modestes. » C’eût été difficile, car l’équipage divertissait déjà grandement les gentilshommes d’Arienzo. Quand le pauvre infirme passait dans les rues, traîné par ses chevaux de luxe, il eût pu entendre, s’il n’eût été sourd, des réilexions comme celles-ci : Vieil évêque, vieux cocher, vieux carrosse et vieilles rosses!... Tout était si vieux en effet que les accidents fréquents faisaient des promenades un nouveau supplice. Tantôt un trait se rompait, tantôt un cheval s’abattait, tantôt le cocher maladroit heurtait contre une borne avec tant de violence qu’ Alphonse, selon ses propres expressions, croyait sentir sa tête se détacher de ses épaules. Un soir une des roues se brisa, le carrosse versa, et l’évêque faillit être tué sur le coup. Le frère et le domestique qui l’accompagnaient le prirent dans leurs bras et le ramenèrent demi-mort. Malgré toutes ces mésaventures, jamais il ne témoigna la moindre impatience, jamais il ne pensa à se procurer un autre équipage.
De crainte de perdre du temps, à peine était-il installé dans sa
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voiture qu’il commençait à réciter certaines prières accoutumées. Puis il se faisait lire la vie d’un saint ou quelque autre ouvrage traitant de matières ecclésiastiques. Souvent il dirigeait sa promenade vers Sainte-Marie de Vico pour y faire sa visite au très saint Sacrement. Les fidèles venaient se grouper autour de lui, et le saint vieillard ne manquait pas de ranimer leur ferveur par quelque pieuse allocution. Aussitôt remonté en voiture, il reprenait sa lecture et la continuait jusqu’à l’entrée du palais.
Après deux ans de ce régime, comme il se trouvait mieux, ses scrupules au sujet de l’équipage revinrent le tourmenter et il proposa de le vendre au profit des pauvres. En vain son vicaire général, les médecins et les gens de sa maison représentèrent-ils la nécessité où il se trouvait de prendre l’air et de se donner un peu de mouvement : il ne céda qu’au commandement du père Villani.
Ainsi vécut Alphonse, toujours souffrant et toujours résigné, aussi pauvre et mortifié en maladie qu’en santé, laborieux et pénitent comme avant d’être couché sur la croix. Dominique Spato, chanoine de Girgenti, en Sicile, ayant eu l’occasion de le voir, écrivait au père Blasucci : « J’ai admiré Naples, j’ai admiré les magnificences de Rome, mais rien ne m’a fait autant d’impression que l’admirable vie de M** de Liguori. Ce saint m’a fait oublier toutes les beautés de ces deux capitales. J’ai vu un grand évêque des premiers siècles, gisant sur un lit où l’ont cloué ses cruelles infirmités, le visage radieux, l’intelligence pleine de vigueur, uniquement occupé d’œuvres concernant la gloire de Dieu et le bien de son diocèse, mortifié dans la nourriture, plus encore dans le sommeil, d’une pauvreté telle que sa simarre lui sert de couverture sur son petit lit d’indigent. L’anneau qu’il porte au doigt est orné d’une pierre fausse, et sa petite croix pectorale n’a guère plus de valeur. »
Une inquiétude cependant troublait le saint évêque depuis sa maladie. Devait-il donner sa démission ou continuer à porter, infirme et impotent, le poids d’un diocèse? La question devenait d’autant plus grave que sa congrégation, poursuivie par des ennemis puissants, réclamait tous ses soins. Aussi longtemps que vécut Clément XIII, il eût été inutile de présenter une démission que le pontife avait refusée ; mais quand, au mois de juin 1769, Clément XIV fut appelé à lui succéder, Alphonse se demanda quel était son devoir. Abandonner son diocèse, n’était-ce pas chercher son repos, peutêtre au grand détriment de ses ouailles? Quel serait leur pasteur, et même, à cause de la guerre persistante entre Naples et Rome, auraient-elles un pasteur? Il prit conseil de plusieurs évêques, il con-
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sulta maintes et maintes fois le père Villani, sans parvenir à se décider. Son ami, don Salvatore Tramontana, au courant de ces incertitudes, l’engageait à donner sa démission, d’autant plus, disait-il, qu’à Naples on commençait à critiquer l’administration du diocèse; mais il répondit : « Mon cher Salvatore, je ne dors pas et ne laisse pas dormir les affaires. S’il faut avertir ou châtier un coupable, je le fais sans aucun retard. Hors les affaires de la curie, dont sont chargés mes deux vicaires tant à Sainte-Agathe qu’à Arienzo, tout passe par mes mains. Je ne fais qu’arracher des ronces et des épines; mais il en croit de nouvelles, ce qui, je suppose, arrive dans tous les diocèses. Il y a donc toujours matière à critiques; mais Dieu n’at-il pas à se plaindre de moi? voilà ce qui me préoccupe. Pour le reste, il m’est bon d’être humilié, méprisé, déchiré. Que les autres soient plus saints que moi, c’est tout ce que je demande à Dieu. Priez Notre-Seigneur de me faire connaître sa volonté, surtout au sujet de cette démission. Ces jours derniers j’ai traité la chose avec Villani, et nous sommes arrivés à cette conclusion qu’après avoir exposé au pape mon grand âge, l’état de ma santé et du diocèse, je le laisserais juger de la situation et me conformerais à sa volonté, qu’il me dise de me démettre ou de rester à mon poste, tout infirme que je suis1. »
Il attendit encore quelques mois, dominé par la crainte de voir son diocèse sans pasteur; mais enfin le différend entre les deux cours paraissant arrangé, il écrivit à son confesseur : « On me dit que les évêques nommés par le pape reçoivent Y exequatur : ce serait le moment de négocier l’affaire de ma démission. Comme je vous l’ai dit, je ne proposerai aucun sujet pour me remplacer, ni ne donnerai ma démission formelle. Je me contenterai d’exposer l’état dans lequel je me trouve, en ajoutant que je suis prêt à envoyer, au moindre signe, ma renonciation pleine et entière. »
Donc, au commencement de 1770, par l’entremise du cardinal Castelli, il représenta au pape les motifs qui lui paraissaient militer pour ou contre sa démission, protestant devant Dieu qu’il voulait dépendre en tout de Sa Sainteté, qu’elle lui demandât de quitter son Église ou de continuer à la gouverner. Clément XIV fut grandement édifié de cet acte de parfaite soumission. Après avoir pris des informations sur l’état de santé de l’évêque de Sainte- Agathe et sur le bien qu’il opérait malgré son âge et ses infirmités, il décida qu’il devait continuer à porter le poids du diocèse et lui