Lettre du 30 octobre
LE NOUVEAU JOB
adressa un bref plein d éloges et d’encouragements. Comme le cardinal Castelli suppliait le pape de décharger le saint vieillard d’un pareil fardeau : « Il me suffit, lui dit le pontife, qu’il gouverne son diocèse du lit où Dieu l’a couché. — Mais il est incapable de faire les visites pastorales, ajouta le cardinal. — Une prière, reprit le pape, une seule prière qui montera vers Dieu de son lit de douleur, fera plus de bien à ses ouailles que s’il parcourait pendant cent ans son diocèse. »
Sous la volonté de Dieu manifestée par celle de son vicaire, Alphonse courba la tête, mais il n’en fut pas moins comme écrasé par cette décision, car il avait espéré une autre solution. Émus de compassion, ses amis, parmi lesquels plusieurs évêques, lui conseillaient de revenir à la charge auprès du pontife et de lui envoyer une démission formelle. « Non, dit Alphonse, la voix du pape est pour moi la voix de Dieu. Je mourrai content si, par la volonté de Dieu, je tombe accablé sous le faix de l’épiscopat. » On lui suggérait mille raisons en faveur de la démission : « Tout cela, dit-il en plaisantant malgré sa tristesse, n’empêcherait pas Clément XIV de maintenir sa décision. C’est un moine, et les moines ont la tête dure. Prenons patience, et attendons, pour faire une autre démarche, celui qui lui succédera. » A ce mot de l’évêque perclus et à demi-mort, on ne put s’empêcher de pousser un éclat de rire, car le nouveau pape, fort et robuste, comptait dix-sept années de moins que lui. L’événement prouva cependant que ces paroles étaient prophétiques : quatre ans après, Clément XIV descendait au tombeau, et l’évêque de Sainte- Agathe adressait à Pie VI la demande que n’avait pas exaucée son prédécesseur.
Du reste, une raison majeure lui ôta la tentation de renoncer pour le moment à son diocèse. De nombreux prétendants briguaient sa succession. Or, il apprit que, si son siège devenait vacant, le pape, entraîné par un parti puissant et impérieux, se verrait presque contraint d’y faire monter un homme indigne de l’épiscopat. « J’aimerais mieux mourir de n’importe quel martyre, s’écria-t-il, que de voir mes brebis dans la gueule du loup. » En pensant au personnage qui devait le remplacer, ses plus chauds amis, ceux qui par pitié pour sa vieillesse lui conseillaient d’abdiquer, vinrent lui déclarer que, vu les circonstances, il ne pourrait donner sa démission sans se rendre coupable de péché mortel. Il portera donc sa lourde charge cinq ans encore, pendant lesquels il rendra les plus grands services à son diocèse, à sa congrégation, à la sainte Église, et au pape Clément XIV lui-même.