‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 2Chapitre 80 sur 222 · Lettre du 8 août · texte numérisé non relu

Lettre du 8 août

LE CHEVALIER DE LA SAINTE EGLISE

M** Lucchesi. Les missionnaires trouvèrent en lui un soutien et un défenseur. Il leur procura une maison, pourvut à leur entretien et leur témoigna une confiance pleine et entière. Il choisit même Blasucci pour son confesseur, heureux d’avoir auprès de lui un homme de ce mérite pour l’aider de ses conseils. Alphonse se réjouit de ces bonnes nouvelles, mais il les trouvait jusqu’à un certain point trop bonnes. « Défiez-vous, écrivit-il à Blasucci : la faveur des grands excite trop souvent la jalousie des petits. Si M** Lanza voulait se choisir un autre confeseur, il vous rendrait un grand service, car il se verra contraint de prendre des mesures qui mécontenteront l’un ou l’autre, et c’est vous qui devant le public en porterez la responsabilité. » Le confesseur en convenait, mais il ne put décider l’évêque à revenir sur son choix. « M** Lanza est, du reste, disait Blasucci, l’homme le moins compromettant du monde, car il est discret comme la tombe et si secret que les gens de ce pays l’appellent « le puits de saint Patrice. » Il arriva cependant que les prévisions d’Alphonse se réalisèrent de point en point, grâce à la méchanceté janséniste, avec laquelle il fallait toujours compter.

L’évêque portait à son séminaire le plus tendre intérêt. Or, deux ans après sa prise de possession, il découvrit, au milieu de ses brebis les plus chères, un loup qui fc’y était glissé en qualité de professeur d’Écriture sainte. Cet audacieux sectaire enseignait aux futurs prêtres que Jansénius seul avait bien compris saint Augustin, et que les Réflexions de Quesnel étaient le meilleur commentaire de l’Évangile. En condamnant Quesnel, ajoutait-il, l’Église romaine a condamné tous les Pères. A son avis, la bulle Unigenitus n’était qu’une longue impiété, contre laquelle les prélats français avaient eu parfaitement le droit d’en appeler au futur concile. L’Église de Borne était tombée dans l’erreur, parce que, au lieu de s’attacher à Jésus-Christ, elle s’était inféodée aux jésuites. On craignait cet hérétique à cause des nombreux amis dont il était entouré, ce qui lui permit de débiter assez longtemps ses poisons sans être inquiété; mais enfin maîtres et élèves dénoncèrent à l’évêque des blasphèmes qu’ils ne pouvaient plus supporter. Le vénérable pasteur, justement irrité, chassa du séminaire ce disciple de Jansénius et lui interdit le ministère de la confession.

Celte exécution, dont l’évèque ne publia point les motifs pour ne point trahir le secret des dénonciations, révolta les nombreux amis et partisans de Cannella, c’était le nom de l’hérétique. Ils attribuèrent cet acte à un caprice du prélat, mal conseillé par son confesseur. Évidemment c’était Blasucci, c’étaient ses missionnaires

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probabilistes, molinistes, jésuites de la pire espèce, qui avaient attiré sur Cannella les foudres épiscopales. L’hérétique lança toutes sortes d’accusations contre ces corrupteurs du dogme et de la morale, enrôla dans son parti plusieurs personnages importants, et, muni de quatorze lettres de recommandation, se rendit à Palerme pour se plaindre au conseiller Targiani de la persécution dont il était victime. On lui fermait les portes du séminaire, raconta-t-il audit conseiller, parce qu’il n’avait pas craint de flétrir les funestes enseignements des missionnaires, lesquels circulent impunément à travers la Sicile, altérant la doctrine et les bonnes mœurs. De plus, il les accusa d’établir à Girgenti une maison religieuse sans la moindre autorisation du roi et même à l’encontre de tous les statuts royaux, ce qui suffisait pour faire bannir du pays ces audacieux perturbateurs de la religion et de l’État.

De telles accusations firent impression sur les ministres, et la dernière surtout parut les émouvoir. Déjà les partisans de Cannella voyaient leurs adversaires hors du royaume et chantaient victoire. L’évêque s’empressa de représenter au vice-roi et à son conseil la fausseté du réquisitoire lancé contre les missionnaires ainsi que les méfaits de l’hérétique. A Girgenti, les uns prenaient parti pour les pères, les autres pour leur ennemi. Déjà on parlait de la suppression de la maison et du prochain départ des religieux. Afin de conjurer ce malheur, les personnes pieuses priaient, jeûnaient, et multipliaient les aumônes. Les persécutés s’unissaient à ces bonnes âmes et demandaient à Dieu la victoire sur le démon. « Soyez tranquilles, leur dit un jour un célèbre oratorien, les prières . de Mgr de Liguori sauveront votre maison de Girgenti. Ne vous découragez pas : l’ignominie du moment se changera en gloire, et votre congrégation, délivrée de ces épreuves, se verra plus honorée qu’auparavant. »

Depuis un mois qu’avait éclaté cette bourrasque, Blasucci s’était contenté d’intéresser le ciel à sa cause. Près des hommes, il avait laissé faire l’évèque. Comme les nouvelles de Palerme dénotaient un péril urgent, le vaillant supérieur se décida à intervenir de nouveau près de Targiani, le protecteur de tous les jansénistes, et par conséquent l’avocat de Cannella. « On m’apprend de Palerme, lui écrit-il, que le prêtre Cannella m’a dépeint aux yeux de Votre Excellence sous les couleurs les plus noires. D’après cet homme inventif, il paraîtrait que je suis un moliniste et un probabiliste, bien que je ne me rappelle pas m’ètre jamais nourri de cette farine avariée. Si mon accusateur voulait être sincère, il dirait aujour-

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d'hui ce quil disait autrefois, que je suis un homme de saine doctrine, dégagé de tout préjugé d’école, ami de la droite raison. Mais, chose singulière ! pour des motifs à lui connus, Mgr Lanza congédie Cannella, et voilà que je deviens subitement moliniste, probabiliste, jésuite, et pire encore. Tout cela parce que Cannella s’imagine que j’ai eu quelque part à sa disgrâce. Depuis ce temps, il s’efforce par tous les moyens possibles de me rendre odieux à Girgenti, et maintenant il travaille à me discréditer à Palerme auprès de Votre Excellence. Déjà il nous fait savoir par ses parents et amis qu’il a gagné à son parti bien des personnages de distinction, et que les missionnaires n’en ont pas pour longtemps. Et vraiment je m’effraierais si je ne savais que notre cause se trouve entre les mains d’un ministre trop judicieux, trop intelligent, trop juste aussi, pour se laisser surprendre et influencer par les impostures d’un Cannella. J’en ai pour garant la loyauté dont Votre Excellence a fait preuve quand une première fois j’eus à me justifier devant elle de semblables accusations. »

Après cet exorde, qui dut flatter Targiani, l’habile supérieur répond en quelques mots aux ridicules diatribes de Cannella contre son prétendu molinisme et contre son laxisme. Il le fait avec force, mais avec plus de réserve sur les doctrines morales. On voit que la leçon du saint docteur lui a profité. Ensuite il aborde le second grief, celui d’avoir fait une fondation en Sicile sans l’autorisation du roi, ce qui serait un crime irrémissible s’il était prouvé. Blasucci sent qu’il marche ici sur des charbons ardents : aussi ne traite-t-il qu’indirectement la question.

« Pour donner à Votre Excellence une idée de notre manière de vivre à Girgenti, je vous dirai que nous y sommes campés comme des étrangers dans une auberge. Nous habitons une maison qui sert de lieu de réunion pour les exercices spirituels. A une assez grande distance de cette maison se troyve une chapelle dans laquelle l’évêque nous permet de prêcher et d’entendre les confessions. Sans aucun revenu, nous vivons grâce à la charité de l’évêque qui fournit pour l’entretien de chaque missionnaire une aumône de deux carlins par jour. Et à quelle fin cette aumône? Excellence, c’est la pitance qu’on donne au cheval avant de lui mettre la charge sur le dos et d’entreprendre un long pèlerinage. Chaque année, pendant sept mois consécutifs, nos missionnaires parcourent ce vaste diocèse de Girgenti, prêchant partout des missions et autres exercices spirituels, sans exiger quoi que ce soit des populations, et entièrement à nos frais, tant pour le vivre que pour les

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voyages. C’est à cela que nous employons le subside que nous fournit l’évêque. 11 n’est pas besoin d’ajouter que nous ne faisons aucune acquisition. Ouvriers évangéliques, nous voulons vivre de la vie des apôtres. Ce diocèse est vaste et compte très peu de prêtres occupés au ministère actif. C’est pourquoi, sur la demande et sous la juridiction de l’évêque, nous sommes venus, et avec joie, nous dévouer par ces durs travaux à la gloire de Dieu et au salut des âmes.

« Voilà la vérité, et j’ai tenu à la montrer tout entière à Votre Excellence afin qu’elle ne se laisse pas tromper par les machinations d’un ennemi qui, pour satisfaire ses injustes rancunes, voudrait ruiner notre ministère apostolique. Cela fait, je m’abandonne entre les mains d’un ministre que je sais incorruptible, et qui se fera un devoir de protéger l’innocence contre ses détracteurs. »

Cette lettre troubla Targiani, qui naturellement, en vrai régaliste, avait pris fait et cause pour Cannella, et méditait déjà quelque bonne loi d’exil contre les missionnaires, peut-être même la suppression des maisons du royaume si M** de Liguori avait réellement fait une fondation à Girgenti sans autorisation. Mais comment qualifier de fondateurs ces missionnaires qui, d’après Blasucci, n’avaient ni maison, ni église, ni revenus, vivaient de deux carlins par jour, et couraient le pays, en quête non de ducats à gagner mais d’âmes à sauver? Targiani se promit de vérifier minutieusement tous ces faits, mais en même temps il fit à Blasucci une réponse qui, bien que très réservée, pouvait passer pour une défaite. « Vous avez pensé, disait-il, que le prêtre Cannella, par des rapports désavantageux, a pu altérer la bonne opinion que je m’étais formée de Votre Bévérence et de ses compagnons; mais vous devez savoir que je ne me hasarde pas à condamner un homme ou une doctrine avant d’avoir constaté que l’homme ou la doctrine méritent condamnation. Vous pouvez donc compter sur mon impartialité. Si j’ai plaidé pour Cannella, c’est parce que l’on m’avait fait croire qu’il était persécuté en haine de la bonne doctrine. Du reste, je me réjouirai toujours de voir prêcher la vraie morale du Christ, selon les maximes du saint Évangile et des Pères de l’Ég*lise. »

Le dénoûment ne se fit pas attendre. A force de blasphémer et de calomnier, Cannella tomba dans le mépris public, et fut déféré au Saint-Office comme hérétique notoire. Ses amis baissèrent la tête, et les missionnaires, abandonnés et décriés tout à l’heure, furent portés en triomphe.

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La tempête avait duré du 16 février au 3 avril, et pendant tout ce temps, pour ne pas renouveler les angoisses d’Alphonse, Blasucci ne lui avait pas écrit le moindre mot. L’orage passé, il lui raconta tous les détails de cette persécution. « Et maintenant que tous connaissent la culpabilité de Cannella, disait-il en finissant, on rend justice à l’évêque ainsi qu’à votre serviteur. Après avoir crié quarante-cinq jours durant Crucifige , ils n’ont pas assez de voix pour chanter YHosanna. Je viens de prêcher les saints exercices à toute la noblesse de Girgenti au milieu d’un concours extraordinaire et d’acclamations sans fin. Les malédictions se sont changées en bénédictions, grâce à la protection de Dieu, que nous ne saurions assez remercier. »

On se figure la joie du saint fondateur en recevant cette lettre que rien n'avait fait prévoir. « Que je vous remercie, écrit-il à Blasucci, de ne m’avoir appris qu’après coup les dangers que vous avez courus ! D’un côté, je n’aurais pu y remédier, et de l’autre j’aurais passé de longs jours dans des transes terribles. Ce matin j’ai dit une messe d’action de grâces à Notre-Seigneur, car nos amis de là-bas ne se sont pas trompés sur la vraie route à prendre pour nous ruiner. Pas de moyen plus sûr que de nous imputer des doctrines jésuitiques, et surtout une fondation non autorisée. »

Puis il s’indigne de voir renouveler sans cesse les mêmes accusations. « Comment donc ose-t-on affirmer, s’écrie-t-il, que nous enseignons les doctrines des jésuites, après que, dans mes diverses publications, j’ai réprouvé formellement ces doctrines en morale comme en dogmatique? Faudra-t-il donc, pour leur plaire, nous faire les disciples de Jansénius et de Quesnel? Voilà donc où l’on en arrive : à enseigner à de pauvres séminaristes que les vrais maîtres ce sont ces deux hérétiques! Voilà où aboutit ce siècle si fier de ses lumières. Belle lumière en effet! les âmes s’en vont partout à la perdition, Naples abandonne la foi, on ne se confesse plus, on méprise la prédication, les séculiers dissertent sur la théologie, et chacun interprète à sa manière la sainte Écriture, les dogmes et les commandements. »

Et le vrai soldat de l’Église raconte à son fils qu’il travaille précisément à défendre les dogmes de la sainte Église et à réfuter les hérésies qui l’ont désolée dans tous les siècles. Nous parlerons de ces grands travaux au chapitre suivant. « Il enverra, dit-il, un exemplaire de ce livre sur les hérésies au conseiller Targiani pour le remercier de s’être montré favorable à la bonne cause, car, ajoute-t-il, s’il nous eût fait opposition, la ruine était imminente.

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Bénis soient Jésus et Marie dont la protection nous a sauvés! » La lettre se termine par les recommandations d’un tendre père à des fils affectueux : « Par charité, suppliez tous Notre-Seigneur de m’accorder une bonne mort. Je suis sur le bord de la fosse, et vraiment le poids de l’épiscopat est trop lourd pour moi. Mes enfants, je bénis votre supérieur, et je vous bénis chacun en particulier. Surtout que l’observance régulière, la paix et la charité fraternelle régnent toujours parmi vous. Pensez qu’à Naples comme à Girgenti, nous sommes environnés d’ennemis, acharnés à notre perte. Si jamais nous cessions d’etre bien avec Dieu, c’en serait fait de notre congrégation. »

Rien de plus vrai que cette dernière parole. Alphonse avait entrepris de fonder un ordre religieux au moment où le régalisme abolissait les ordres existants et défendait d’en instituer de nouveaux. Il était donc toujours et partout en contravention avec les lois, et par là même environné d’ennemis. Sa congrégation ne vivait que par un miracle de Dieu. A Girgenti, la paix dura une année, après laquelle, par suite de nouveaux troubles, Alphonse se vit forcé, pour éviter de plus grands maux, de rappeler momentanément ses pères de la Sicile.

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