‹ Saint Alphonse de Liguori, 1696-1787, Volume 2Chapitre 90 sur 222 · CHAPITRE YII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YII

LE BON PASTEUR 1769-1773

L’évêque et ses prêtres. — Les Dominicales. — La Traduction des Psaumes. — Vigilance du pasteur. — Séminaristes et ordinands. — Visites pastorales. — Répression des abus et des scandales. — Les pécheresses converties. — Soin des pauvres, des malades et des prisonniers. — Cinq soldats déserteurs. — Les prédications du saint. — Miésions générales. — Réflexions sur la Passion. — La fête de la Sainte- Croix. — Une extase à l’autel. — Prophéties et miracles. — Les aventures de Vertucci. — Troisième relation de Pévèque sur son administration.

En voyant le saint évêque multiplier ses savants ouvrages, certains critiques se demandaient si sa grande préoccupation du bien général ne lui faisait pas oublier le bien particulier de son diocèse. Avant tout, disaient-ils, le pasteur se doit à son troupeau. Villani se fit l’écho de ces observations, mais la conscience d’Alphonse, pourtant si délicate, ne s’en émut point. « Je ferai remarquer à mes censeurs, répondit-il, que des évêques connus pour leur grande sollicitude pastorale ont prêché et publié des ouvrages tout en gouvernant leur diocèse. Saint Jean Chrysostome, saint Augustin, saint François de Sales, m’ont donné l’exemple. Je vis enfermé dans ma cellule, je ne m’entretiens avec personne, et personne ne recherche ma conversation, fort peu agréable du reste. Je fais trois oraisons par jour, une heure d’action de grâces après la messe, une lecture spirituelle. Et quand j’ai expédié les affaires courantes, s’il me reste du temps, je l’emploie à des travaux qui me paraissent utiles. »

Cependant, comme s’il eût à se disculper, le saint ajoute : « Les livres que j’ai fait imprimer depuis mon épiscopat sont, au moins pour la plupart, utiles sinon nécessaires aux prêtres et aux fidèles de mon diocèse. » Et en effet si l’évêque doit l’instruction aux pasteurs comme aux ouailles, quel bien n’a t-il pas fait à ses prêtres

LE CHEVALIER DE LA SAINTE ÉGLISE

par ses ouvrages de morale, de dogme et d’ascétisme? Que de volumes accumulés pour en faire de bons confesseurs, d’utiles prédicateurs, des pasteurs selon le cœur de Dieu! 11 était du reste fortement persuadé qu’il se devait avant tout à ses prêtres, et c’est pourquoi, à l’époque où nous sommes arrivés, il écrivit à leur intention deux nouveaux ouvrages, pour les aider l’un à bien prêcher, et l’autre à bien prier.

Le premier contient un cours de Sermons pour tous les dimanches de l’année. Ces sermons se composent des riches matériaux rassemblés par lui et utilisés dans ses missions. L’amour et la crainte s’y unissent pour entraîner les âmes aux pieds de Dieu, malgré le monde et les vices qui les sollicitent au péché. Il y a dans ce volume tous les sujets et l’on peut dire les seuls sujets qui convertissent. Qui les prêchera en s’aidant des pensées de saint Alphonse fera immanquablement une profonde impression sur les auditeurs. Qui les dédaigne pourra faire du bruit, mais produira peu de fruit. C’est en toute vérité que le censeur royal a pu dire de notre saint à propos de cet ouvrage : « Avant d’être évêque il a parcouru nos provinces en semant partout la divine parole; et maintenant que Dieu l’a placé à la tète d’un diocèse, l’illustre prélat, non moins distingué par sa science que par sa piété, fait imprimer ses sermons afin d’ètre utile à toute lTtalie par ses prédications vraiment apostoliques. »

Mais s’il ne cessait d’enseigner à ses prêtres l’art de bien prêcher, Alphonse tenait bien plus encore à leur apprendre l’art de bien prier. Le livre « qui prie toujours », comme dit Joseph de Maistre, c’est le psautier. Sept fois par jour les ministres de Dieu le prennent en main pour s’associer aux chœurs angéliques et offrir au Seigneur des louanges dignes de lui. Or, se disait l’évêque, combien d’ecclésiastiques, de religieux, de religieuses, obligés à réciter l’office, et pour qui le livre des psaumes reste un livre fermé! Le sens sublime de ces célestes cantiques leur échappe totalement. Donc, en 1773, il entreprit de traduire les Psaumes en langue vulgaire , et d’expliquer les passages obscurs au moyen de simples notes. Laissant à d’autres le soin d’approfondir les questions philologiques et historiques, il ne poursuivit qu’un but : rendre les psaumes intelligibles, comme le déclare la Dédicace à Clément XIV : « J’ai voulu venir en aide à tous ceux qui récitent l’office divin. Parmi eux, il s’en trouve beaucoup qui, peu familiers avec la langue latine, ne comprennent ni les mots ni le sens des psaumes, lesquels d’ailleurs offrent souvent de si grandes difficultés que les doctes eux-mêmes ne parviennent pas à les éclaircir; j’ai donc travaillé de mon mieux à

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rendre ces prières intelligibles à tous, afin qu’on les récite avec plus d’attention. »

Les difficultés de ce travail, qu’il n’avait pas prévues dès l’abord, faillirent l’accabler. « J’y ai consacré plus d’une année, dit-il, et avec des peines incroyables. Il y a pour perdre la tète au milieu de tous ces commentateurs dont chacun présente son sens particulier Souvent je restais des heures en suspens devant un verset sans savoir à quel parti m’arrêter ni à quel interprète donner la pré férence. J’adoptais enfin le sens le plus généralement admis et le plus conforme à la Vulgate. Du reste, on doit reconnaître que certains versets restent enveloppés d’une mystérieuse obscurité. Sans une illumination particulière de l’Esprit-Saint, nulle intelli gence créée n’en saurait sonder la profondeur. »

Le saint docteur a-t-il réussi là où tant d’autres ont échoué? Voici l’opinion du chanoine Massa, professeur de théologie, qui fut chargé par l’archevêque de Naples de reviser le livre. « Considérant l’inattention avec laquelle nombre de clercs, par suite de l’ignorance, récitent la divine psalmodie, le très vénérable Msr deLiguori a voulu remédier à ce mal par ce travail sur les psaumes. Ni son âge avancé, ni l’affaiblissement de sa santé, ni les labeurs de l’épiscopat n’ont pu arrêter les efforts de son zèle et de sa piété. 11 a réussi à nous donner une œuvre de tous points admirable. Dans cette traduction des psaumes, il explique avec tant de clarté les passages les plus obscurs, il en dévoile si bien les profondeurs cachées que, sans rien ôter à la pureté de la parole inspirée, il illumine l’esprit et enflamme le cœur de tous ceux qui la lisent. » Le censeur royal, Benoit Cervone, s’unit au reviseur ecclésiastique pour combler d’éloges l’heureux traducteur. « Tout le monde sait, dit-il, les immenses travaux entrepris pour la religion et l’Église par cet évêque des premiers siècles; mais n’eAt-il accompli que cette dernière œuvre, il laisserait un nom immortel. » Le poète Maffei, qui avait traduit le psautier en vers italiens, félicita chaudement l’évêque de Sainte-Agathe : « Votre travail sera béni de Dieu, lui dit-il, parce que vous avez écrit pour les ignorants qui trop souvent demandent du pain sans trouver l'homme qui consente à le leur rompre . Je me réjouis surtout de voir avec quelle fidélité vous suivez le sens littéral, l’accompagnant toujours des réflexions morales et spirituelles qui en dérivent, mais sans l’étoufTer sous la fausse érudition et les spéculations plus fausses encore dont n’a nullement besoin la simplicité du verbe divin, plus pénétrant que le glaive à deux tranchants. »

En plaidant la cause du doctorat de saint Alphonse, Tavocat a fait de la Traduction des Psaumes un éloge plus significatif encore. « Certainement, dit-il, Dieu prêta son assistance à l’écrivain, adstilit profecto illi scribenti Deus. 11 remarque lui-même que beaucoup de versets sont tellement impénétrables que, sans une illumination particulière de T Esprit-Saint, on ne saurait en découvrir le sens caché. Or il a, dans sa traduction, si heureusement vaincu toutes les difficultés, que le lecteur peut croire qu’il n’en existe aucune. Ceux-là seuls comprendront ce prodige, qui ont médité les psaumes et pâli sur leurs innombrables commentaires1. »

En travaillant ainsi pour le clergé du monde entier, l’évêque de Sainte-Agathe travaillait avant tout à instruire et à édifier les prêtres de son diocèse. Quant aux autres devoirs du pasteur, jamais la composition de ses nombreux ouvrages ne l’induisit à les négliger. A Arienzo comme à Sainte-Agathe, il s’occupait avec soin de tous les détails de l’administration diocésaine, malgré sa maladie et l’infirmité qui en fut la suite. On se le représente volontiers comme un reclus, étranger au monde, et ne conversant qu’avec les livres : c’était, au contraire, l’homme le plus accessible que l’on connût. « Ainsi que Job, dit Tannoia, il n’avait plus que Ja peau sur les os, il ne lui restait qu’un souffle de vie, mais ce dernier souffle, il voulait l’employer au salut de ses diocésains. » Afin d’être à la portée de tous, il habitait une chambre de facile accès où chacun pouvait l’aborder et l’entretenir librement. C’est là qu’il prenait ses repas, étudiait, composait, et donnait audience à tout venant. La porte était toujours ouverte, sauf le temps de ses exercices spirituels. Assis dans son fauteuil ou couché sur son pauvre lit, toujours serein, toujours d’humeur égale, il recevait les visiteurs, gentilshommes ou mendiants, avec bonne grâce et affabilité. Jamais il ne manifestait la moindre impatience, fût-ce à l’égard des plus importuns. Cette imperturbable possession de luimême, dit un de ses familiers, nous étonnait et nous confondait.

Chaque jour il traitait des affaires ou des besoins du diocèse. Le vicaire général exécutait ses ordres sans aucun respect humain, qu’il s’agit des seigneurs ou des ministres : aussi Tanucci ne l’avaitil qu’en médiocre estime. « L’évêque est un saint, dit-il un jour, mais son vicaire est indigne du poste qu’il occupe. » Ce propos fut rapporté au bon vieillard qui répondit : « Tanucci a dit en une phrase deux faussetés : je ne suis pas un saint, et mon vicaire

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