Lettre du 6 septembre
du scandale qu’il a donné au public. Il ne rougit pas de paraître le soir sur la scène et le matin à l'autel. Néanmoins, comme il a commis cette inconvenance dans le palais môme de Votre Excellence, je n’ai pas voulu le châtier sans vous prévenir. Vous comprenez trop bien les exigences de l’état sacerdotal pour vouloir que je laisse impunie une désobéissance de cette gravité. » Le prince de la Riccia ne voyait sans doute rien de condamnable dans l'équipée du prêtre-comédien, mais il aurait eu mauvaise grâce à s’opposer à la correction, car il était un de ceux qui prêtaient main-forte au saint évêque quand il s’agissait de réprimer un désordre.
Alphonse poursuivait à outrance les blasphémateurs. Un de ces maudits, qui pullulent en Italie, se montrait plus effronté que les autres. L’évèque ne savait comment l’entreprendre : il le fit prier un jour par son serviteur Alexis de passer chez lui, laissant entendre qu’il avait un renseignement à lui demander sur le prix des grains. Benvenuto (c’était son nom) courut au palais, ne se doutant nullement de la scène qui l’attendait. ^ Malheureux, lui dit Alphonse, ce n’est pas le prix du grain que j’ai à vous demander, j’ai à vous faire rendre compte des blasphèmes que vous vomissez journellement contre Dieu et ses saints. » Et il le menaça de la prison s’il ne se corrigeait de sa criminelle habitude. La leçon porta coup. Benvenuto prit peur, se convertit, et ne proféra plus un seul blasphème. Depuis lors, quand il apercevait le serviteur Alexis, il lui demandait en souriant si son maître était suffisamment renseigné sur le prix des grains. 11 mourut peu après dans des sentiments de vive componction.
Jusqu’à sa mort le zélé pasteur fit une guerre sans merci aux femmes de mauvaise vie. Après les avoir averties, il leur donnait le choix entre la conversion, ou la prison et l’exil. Chaque année, plusieurs de ces malheureuses étaient ainsi livrées à la vindicte des lois. Deux d’entre elles avaient entrepris de séduire successivement tous les jeunes gens d’Arpaia. Le 7 février 1770, l’évêque écrivit au prinee de la Riccia : « Le scandale n’a plus de bornes, et il n’y a nul espoir d’amendement. C’est une épine qui me perce le cœur. Ne sachant quel remède apporter à un mal aussi grave, je recours une fois encore à votre bras puissant. Écrivez, je vous prie, une lettre pressante au gouverneur, afin que par la prison ou la déportation il mette fin à cet abominable scandale. Pardonnez-moi mes importunités, mais il s’agit de la gloire de Dieu, que Votre Excellence a tant à cœur. » Les deux femmes furent emprisonnées, puis exilées comme absolument incorrigibles.
Impitoyable à l’égard de ces pécheresses obstinées, le saint était
LE BON PASTEUR
plein de miséricorde à l’égard des repenties. Il pleurait de joie à la pensée qu’une de ces brebis perdues était rentrée au bercail. Il dépensait des sommes considérables en subsides mensuels pour aider celles que l’indigence aurait pu reconduire au crime. Une de ces malheureuses qu'il avait fait exiler revint, après onze ans, dans le diocèse. Il écrivit à son curé le 3 décembre 1774 : « Faites-lui savoir en mon nom que, si désormais elle se conduit bien, je lui donnerai six carlins tous les mois; mais je veux auparavant m'assurer de sa persévérance. » — Une autre, au grand désespoir de sa mère, s’était abandonnée à tous les désordres. Réduite enfin à la dernière misère, elle avait trouvé un refuge à la maison des Incurables de Naples. Alphonse, qui ne la perdait pas de vue , la recommanda au prêtre qui desservait cet établissement. Le malheur et la maladie ouvrirent les yeux à cette infortunée. Elle pleura ses égarements comme une autre Madeleine. Vivement ému lui-méme en apprenant cette nouvelle, Alphonse fit venir la mère et lui promit de subvenir aux besoins de la convertie : « La pauvre mère viendra chercher sa fille, écrit-il à SalvatoreTramontana. Je lui ai promis un secours mensuel. La malheureuse est dans le plus grand dénûment. Il faudra la vêtir de la tête aux pieds. Ayez la charité d’y pourvoir à mes frais bien qu’avec le moins de dépenses possible !. » Le grand vicaire et les curés d’Arienzo attestèrent au père Tannoia que le bon pasteur soutenait ainsi de ses deniers des centaines de ces filles repenties pour les empêcher de reprendre leur honteux métier et de redevenir ainsi pour les jeunes gens des causes de perdition.
Après les pécheurs, qui doivent être avant tout l’objet de la sollicitude et de la commisération de l'évêque, les pauvres et les malades avaient toujours été ses privilégiés. Plus il avançait dans l'union divine, plus il s’affectionnait aux membres souffrants de Jésus-Christ. S’il vivait très pauvrement, c’était afin de donner davantage aux indigents. Pour les secourir, il se serait volontiers ôté le pain de la bouche. Un jour qu’il prenait à Arienzo son chétif repas, il entendit la voix plaintive des mendiants qui stationnaient sans cesse autour de son palais. Aussitôt les larmes lui vinrent aux yeux, il rejeta le plat qui était devant lui, ôta sa serviette, et, se levant de table, il dit au frère qui le servait : « Comment voulezvous que je continue à manger pendant que ces malheureux demandent un morceau de pain? Portez-leur de quoi apaiser leur faim, ou bien donnez-leur cette minestra. »