Lettre à D. Salvatore Tmmontana
LE CHEVALIER DE LA SAINTE ÉGLISE
Au début de sa maladie, sa plus grande privation était de ne plus pouvoir visiter les infirmes. Il chargea le frère Romito et le serviteur Alexis de leur porter les aumônes ordinaires. Mais quand il fut sur pied, on le trouva bien vite à leur chevet. Les habitants d’Arienzo contemplaient avec émotion ce saint vieillard s’en allant , à peine convalescent, visiter et consoler des personnes bien moins souffrantes que lui. « A mon retour de Sicile, en 1773, écrit le père Mancusi, je fus saisi d’admiration quand je vis Monseigneur se traîner avec des peines infinies auprès des malades. Il était alors âgé de soixante-dix-sept ans, perclus et tellement faible que, pour monter en voiture ou en descendre, il avait besoin de mon bras et de celui de son domestique. Je ne pouvais voir ce prélat vénérable entrer dans les plus pauvres chaumières ni entendre ses charitables exhortations sans verser des larmes d’attendrissement. « Monseigneur, lui disais-je après une de ces visites, vous êtes réduit à un si pitoyable état que deux médecins sont obligés de vous donner leurs soins journaliers, et voilà que vous affrontez des fatigues vraiment excessives pour aller voir ces pauvres gens! — Quelle belle charité serait la mienne, me répondit-il, si je ne savais supporter quelque incommodité pour le bien du prochain ! Un évêque a des obligations bien plus grandes que tout autre chrétien, même que tout autre ecclésiastique. Le pasteur vigilant n’oublie pas les brebis malades : elles ont plus besoin de ses soins que toutes les autres. »
« Et ces visites, continue le pieux narrateur, n’étaient pas stériles. La vue de leur évêque defaillant et si compatissant faisait plus d’impression sur les malheureux que les plus éloquents discours. Il les exhortait doucement à la patience, leur apprenait à considérer tous les maux de cette vie comme venant de Dieu en expiation de nos péchés, et les disposait ainsi à recevoir les sacrements. Il ne manquait jamais de les exciter à la confiance envers Marie, et leur laissait l’image de cette bonne Mère pour les consoler et une aumône pour adoucir leur misère. Je ne passai qu’un temps très court à Arienzo, et trois fois je fis ainsi avec lui le tour du pays. »
S’il s’agissait de quelque malade tourmenté par le scrupule ou victime d’un accident quelconque, il quittait tout et se rendait à l’instant même, comme un bon père, auprès de son enfant affligé, afin de lui porter secours ou de le disposer à faire une bonne confession. Il lui arriva même à cette occasion une aventure assez singulière. Des fenêtres du palais épiscopal il s’aperçut un jour qu’un prêtre sortait de la collégiale, portant le saint viatique. « Qui donc va recevoir les derniers sacrements? demanda-t-il. — Peccatore,
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lui répondit-on. » Ace mot de Peccatore, Alphonse s'imagina qu’il s'agissait d'un grand pécheur à qui le peuple avait donné ce surnom comme on avait appelé Madeleine peccatrice, la pécheresse. Là-dessus il se trouble, s’effraie, et veut savoir quels signes de repentir a donnés cet insigne pécheur. Un chanoine s’aperçoit du quiproquo, et lui dit : « Il s’appelle Peccatore, mais cela ne l’empèche pas d’être un parfait honnête homme. » Cette parole ne le rassura qu’à moitié. 11 se traîna comme il put jusqu’à la maison du malade et ne retrouva son calme qu'après avoir constaté que Peccatore était en effet un excellent chrétien. Il l'excita à la résignation, lui promit de le secourir dans tous ses besoins, le bénit affectueusement, et retourna content à l’évêché, où l'on riait encore de sa méprise.
Le saint évêque avait aussi grande pitié des prisonniers. Souvent il allait les visiter dans leurs cachots pour les encourager, les exhorter à la résignation, et soulager leurs misères. Tous les samedis il distribuait cinq grains àchacun, jusqu’au jour où on l’avertit que ses honnêtes clients profitaient de cette aumône pour se livrer au jeu. Au lieu d’argent, il leur fit alors des dons en nature. Les prisons d’Arienzo regorgeaient de détenus, et personne n’y entendait la messe, même le dimanche, car il n’y avait ni chapelle ni service religieux d'aucune sorte. L’évêque obtint des autorités l’érection d’une église où les hommes et les femmes, placés séparément, pussent entendre la messe, assister à Instruction, et recevoir les sacrements. Il devint ainsi le grand bienfaiteur des prisonniers tant pour l’àme que pour le corps.
Parmi eux se trouvaient parfois de pauvres gens, condamnés plus ou moins justement. Un malheureux homme de Sainte-Marie de Vico, Dominique Carchia, était en prison depuis trois mois pour un délit de contrebande. Il y tomba malade et recourut à la charité du saint. Comme il s’agissait de contrebande de sel, Alphonse écrivit le 23 février 1769 à don Carlo Pavone, administrateur des salines, cette lettre touchante, où il épanche son cœur dans un cœur ami : « Mon cher Charles, je vous prie de libérer cet homme, car il meurt de faim et de misère. Il est dans le plus complet dénûment et ne vit que d'aumônes. Par égard pour moi, vous le gracierez, vous ne laisserez pas mourir au cachot un innocent, car on m'assure qu’il fut arrêté par suite d’une fausse dénonciation. Tenez compte de ma supplique, mon cher Charles, et je ne cesserai de vous recommander à Dieu. » L’administrateur lui ayant demandé un certificat du médecin, Alphonse le lui envoya avec ce petit
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mot : « Pour toute réponse mettez en liberté mon vieux protégé, vous ne sauriez faire un plus bel acte de charité. Je le soutiens de mes aumônes, mais je ne puis remédier au malaise de la prison. Donnez-moi la consolation de le voir libre. Vraiment j’aurais trop à souffrir si j’apprenais qu’il est mort en prison, privé peut-être de tout secours spirituel. »
Un autre malheureux fut surpris par les sbires ayant sur lui quelques feuilles de tabac. Ceux-ci voulurent l’incarcérer pour délit de contrebande, mais il réussit à s’échapper de leurs mains et s’enfuit dans une église. Sans égard au droit d’asile, les sbires l’arrachèrent à son refuge et le traînèrent en prison. A cette nouvelle, l’évêque appelle son grand vicaire et envoie son majordome réclamer la restitution du prisonnier. « Dressez immédiatement l’acte d’excommunication, leur dit-il. Il s’agit d’immunité, et pour faire respecter le droit de l’Église, je vendrais ma mitre s’il le fallait. » Il ne s’apaisa qu’en voyant arriver le prisonnier dans sa chambre, et après avoir reçu l’assurance qu’il ne serait passible d’aucuue peine.
A l’occasion de ce même droit d’asile, son âme se trouva un jour singulièrement à l’étroit entre la justice et la charité, qui réclamaient également satisfaction. En l’année 1772, cinq soldats déserteurs, aggravant leur faute, tournèrent leurs armes contre les officiers mis à leur poursuite. Deux de ces révoltés furent tués, et les trois autres n’échappèrent à la mort qu’en se réfugiant dans une petite église de campagne. Après le procès, qui aboutit naturellement à une condamnation capitale, le jugement fut envoyé à l’évêque, et l’on s’en remit à lui pour décider si l’église où s’étaient abrités les coupables comptait, d’après le concordat, parmi celles qui jouissaient du droit d’asile. Or l’église en question n’avait pas ce privilège. On n’en conseillait pas moins à l’évêque de le lui reconnaître afin de sauver les trois condamnés. Abhorrant jusqu’à l’ombre du mensonge, il rejeta cette proposition; d’un autre côté, répondre négativement, c’était signer la mort de ces infortunés. Un combat terrible s’engagea au fond de son âme entre la justice qu’il ne pouvait frustrer de ses droits, et la charité qui faisait valoir les siens. Ne sachant comment sortir de cette impasse, il ne donna aucune réponse. Le délai légal expiré, un officier vint réclamer les pièces du procès et annoncer que les trois prisonniers allaient subir leur peine. « Il n’y a donc pas moyen de les sauver? demanda l’évêque, ému jusqu’aux larmes. — Monseigneur, répondit l’officier, il n’y a que votre médiation qui puisse désarmer la justice. — En ce
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cas, reprit Alphonse, restez chez moi jusqu’au retour du courrier de Naples. » Et il congédia tout le monde. Alors, après une fervente prière, il écrivit sous l’inspiration de son bon cœur plusieurs suppliques destinées au marquis Tanucci, au ministre de Marco, à don Antoine de Rio, ministre de la guerre. Il y sollicitait avec les plus vives instances la grâce des condamnés, puis ajoutait : « Qu’ils soient punis, mais qu’ils aient la vie sauve. Je vous le demande pour l’amour de Jésus et de Marie. Si vous me refusez, c’est ma propre vie que vous mettez en danger, car, tout perclus que je suis, je me traînerai jusqu’à Naples pour me jeter aux pieds du roi. » Il obtint plus qu’il ne demandait : on accorda aux trois déserteurs une grâce pleine et entière. Trois jours après, par ordre des ministres, ils allèrent à Arienzo, accompagnés d’un officier, remercier leur sauveur. Alphonse ne se sentait plus de joie. Il fit aux soldats des remontrances paternelles, les exhorta vivement à ne plus manquer aux devoirs de leur profession, et voulut qu’ils restassent deux jours auprès de lui pour se remettre en grâce avec Dieu par une bonne confession. Il les renvoya aux ministres avec des lettres de profonde gratitude. Au procès de béatification1, le prêtre Clément Crisci raconta ce fait, « qui excita, dit-il, l’admiration générale. En voyant le singulier amour du serviteur de Dieu pour la justice et en même temps la tendresse de sa charité, tous comprirent la haute estime dont il jouissait à caus2 de sa sainteté. »
L’évêque de Sainte-Agathe resta donc jusqu’à la fin de son gouvernement le gardien vigilant de son troupeau et l’on pourrait dire de chacune de ses brebis, car on remplirait un volume des menus détails qui prouvent jusqu’où s’étendait sa paternelle sollicitude. Mais ce qui montre plus que tout le reste combien il aimait ce troupeau confié à ses soins, c’est l’incomparable dévoûment avec lequel il continua, malgré ses graves infirmités, à lui distribuer le pain de la parole de Dieu.
Tout autre que l’héroïque vieillard se serait certainement cru dispensé du ministère de la prédication, mais la chariti du Christ et l’amour des âmes ne lui permirent pas de se taire. A peine eutil repris un peu de force qu’il oublia pour ainsi dire le coup qui l’avait brisé. Le dimanche, il se faisait conduire dans l’une ou l’autre paroisse, là surtout où, à l’occasion de quelque fête, il y avait concours de peuple. Ses gens le descendaient de voiture et le portaient en chaire. En vain les assistants cherchaient à contempler son visage,