Procès oriin. de Sainte- Agathe, fol
LE CHEVALIER DE LA SAINTE ÉGLISE
car sa tète restait forcément inclinée sur sa poitrine. Ils n’entendaient que sa voix affaiblie, mais toujours pénétrante, et ne voyaient que ses bras tendus vers eux comme pour les attirer à lui ; et cependant ils restaient des heures entières au pied de la chaire, captivés par l’onction de sa parole, et plus encore peut-être par le touchant spectacle qu’ils avaient sous les yeux.
Chaque année, quand revenait la solennité du samedi-saint, il annonçait au peuple la fête de Pâques, et conjurait tous ses enfants de ressusciter avec Jésus-Christ. A cette occasion il ne manquait jamais de rappeler à tous le devoir pascal, pressant les retardataires de le remplir au plus tôt, surtout si leur conscience était chargée de quelque péché grave.
Pénétré de l’obligation qu’ont les curés d’enseigner la doctrine chrétienne à tous les fidèles, il revenait à chaque instant sur ce grave devoir de la prédication aux adultes et du catéchisme aux enfants. De plus, fidèle à son programme, tous les deux ou trois ans il faisait prêcher la mission dans toutes les paroisses du diocèse, même dans les villages et les hameaux. En 1768, au moment de sa mortelle agonie, il écrivait au père Villani : « Par la grâce de Dieu, j’ai réglé les missions pour tout le diocèse. 11 me reste le village de Lajano, peu distant de Sainte-Agathe, village composé de campagnards et de gens simples. Vous devrez envoyer sans faute deux ou trois de nos pères prêcher cette mission à l’époque du carnaval ou pendant le carême. » Trois ans après, nouvelle mission générale, à laquelle prirent part des religieux de tous les ordres, des missionnaires de toutes les congrégations. Lui-même s’occupa du logement des missionnaires, spécifia le nombre de prédicateurs nécessaires à chaque paroisse, et prescrivit les moyens à prendre pour assurer le succès.
En même temps qu’il travaillait ainsi à convertir les pécheurs, il s’efforcait de conduire les justes à la vraie sainteté. De là un nouvel ouvrage, qui parut en 1773 sous ce titre : Réflexions sur la Passion de Jésus-Christ. « J’ai souvent écrit sur la Passion, dit-il, et cependant je ne crois pas inutiles ces nouvelles Réflexions , qui me sont venues à l’esprit ou que j’ai puisées dans divers auteurs. J’ai composé ce livre pour les âmes pieuses, et surtout pour mon propre avantage. Mes soixante-dix-sept ans m’avertissent de me préparer au jour prochain de la reddition des comptes. C’est pourquoi je lis de temps en temps quelques-unes de ces pensées, j’en fais le sujet de mes pauvres méditations, afin que la mort, quand elle viendra me saisir, me trouve appliqué à considérer Jésus cru-
LE BON PASTEUR
cifié, ma seule espérance. » Et afin de pénétrer tous les cœurs des sujets qu’il traite, il les présente sous toutes les formes : c’est une Octave de Méditations sur la Passion; ce sont des Considérations sur la Passion envisagée comme stimulant de l’amour divin; ou bien encore de Doux entretiens d'une âme aimante aux pieds de Jésus crucifié.
Ce livre contient aussi, en l’honneur du saint Sacrement, le récit détaillé d’un fait miraculeux arrivé l’année précédente aux environs de Naples. Le 28 janvier 1772, des voleurs pénétrèrent dans l’église Saint-Pierre à Paterno et emportèrent deux ciboires remplis d’hosties consacrées. Ce sacrilège mit en deuil toute la paroisse. Or, le 17 février, au soir, un passant aperçut, sur un terrain assez distant de l’église, un grand nombre de lumières semblables à des étoiles resplendissantes. Ce prodige se renouvela pendant dix jours devant une multitude de témoins, hommes, femmes, enfants, prêtres, bourgeois, ouvriers, qui n’en pouvaient croire leurs yeux, quand tout à coup plusieurs de ces lumières s’abattirent vers le sol et semblèrent s’y enfoncer. On creusa la terre à cet endroit et l’on retrouva les hosties, que les voleurs y avaient enfouies. On les reporta processionnellement dans le tabernacle, aux chants d’allégresse du peuple et du clergé. Alphonse raconte toutes les particularités de ce fait mémorable sous le titre : Un grand miracle relatif au saint Sacrement de l'autel, puis il ajoute : « Ce récit est absolument digne de foi, et c’est pourquoi j’ai voulu le publier. Je n’en connais pas qui mérite plus de croyance d’après les informations que j’ai puisées au procès authentique rédigé par la curie archiépiscopale. On y trouve le témoignage, non pas de quelques femmes crédules, mais de dix-sept hommes, prêtres et séculiers, qui ont déposé sous la foi du serment avoir vu de leurs yeux tous les faits que je viens de rapporter. Il faut donc confesser la vérité, à la plus grande gloire du Sacrement de l’autel. »
Pour exciter l’amour envers Jésus-Christ, il institua en cette même année 1773 une fête solennelle de la Sainte-Croix dans l’église collégiale de Saint-André, à Arienzo. Cette fête, qui devait se célébrer le troisième dimanche après Pâques, était précédée de trois jours de prédications destinées à préparer le peuple à la confession et à la communion. 11 avait voulu prêcher lui-même ce triduum, mais il tomba malade après le premier sermon. La seconde année, le père Villani le remplaça : « L’église de Saint-André, lui écrivit-il, est trop grande pour ma voix. Avec ma tète penchée, j’ai de la peine à m’y faire entendre. Venez donc prêcher ce tri-
LE CHEVALIER DE LA SAINTE ÉGLISE
duum. Quant aux sermons, ne vous inquiétez pas. Sans doute vous parlerez de la croix, c’est-à-dire de l’amour que Jésus nous a témoigné en mourant pour nous sur la croix, mais en réalité les sermons doivent consister principalement à exciter l’horreur du péché, du blasphème, de l’impureté, des occasions dangereuses, des confessions sacrilèges, car ce sont là les choses qui attachèrent Jésus à la croix. C’est pour détruire le règne du péché que j’ai institué cette fête. »
Témoin des grands fruits de salut que produisit à Saint- And ré cette solennité de la Sainte-Croix, le curé de Saint-Félix d’Arienzo demanda la permission de l’instituer dans sa paroisse. Alphonse y consentit volontiers, et la fixa au premier dimanche de juillet. 11 y prêcha lui-même le premier triduum avec tant de force que l’assistance croyait entendre Tardent missionnaire d’autrefois. L’année suivante, le curé vint lui demander la permission d’exposer le saint Sacrement à l’occasion de la fête. Le cœur du saint se remplit de joie : « Je donnerai les trois sermons, lui dit-il. — Mais vous n’aurez pas le temps de vous préparer, reprit le curé : le triduum commence demain. — Soyez tranquille, répondit le saint : prêcher sur la sainte croix ou contre le péché, c’est tout un. » De fait, il présenta pendant ces trois jours la passion de Jésus-Christ comme effet du péché.
A l’occasion de ce dernier triduum, son cocher Vertucci raconta au procès de béatification un trait qui montre la bonté et l’humilité du saint. « En le voyant si contrefait, dit-il, les enfants riaient et se moquaient de lui. Un jour, je les réprimandais vertement : « Laissez-les donc faire, me dit-il, ils s’imaginent voir un vieux hibou, et cela les amuse. » Je restai stupéfait d’une pareille réflexion. 11 allait justement prêcher dans la paroisse de Saint-Félix d’Arienzo, où l’on célébrait la fête de la Sainte-Croix. Voilà que les espiègles sautent sur le derrière de la voiture. Furieux, je prends la canne que Monseigneur avait entre les mains, et je la brise sur le dos d’un de ces vauriens. Le serviteur de Dieu me fit une forte admonition, d’abord pour avoir battu l’enfant, et ensuite pour avoir cassé son bâton, qui ne valait pas deux sous. Je me souviens que ce jour-là il fit à Saint-Félix un sermon vraiment attendrissant. Tous les assistants se mirent à pleurer et à pousser de tels cris que tout le quartier en fut ému1. »
C’est avec cette sainte et juvénile ardeur que le vieil évêque de