CHAPITRE VIII
LA LUTTE POUR LA VIE 1770-1774
Reprise du procès. — L’acte d’accusation. — Recours à Dieu. — Circulaire sur l’observance régulière. — La terreur dans l'institut. — Prédictions du saint. — Persécution en Sicile et rappel des missionnaires. — Un pamphlet de l’abbé Magli. — Dichiarazione del sislema. — Ouverture du procès. — Mémoire justificatif. — Les débats. — Intervention hostile de Tanucei. — Craintes et espérances d’Alphonse.
Au milieu des sollicitudes pastorales et des travaux de notre saint pour la défense de l’Église, une tempête plus terrible que toutes les précédentes éclata contre la congrégation. Nos lecteurs se rappellent qu’en 1768, Maflei d’Iliceto et Sarnelli de Ciorani, dans un recours k la Chambre royale, avaient prétendu que les missionnaires du Très Saint-Rédempteur foulaient aux pieds le décret de 1752, accaparaient des biens considérables, et organisaient de véritables communautés religieuses. Se basant sur ce double motif, Sarnelli revendiquait la vigne léguée par son frère à la communauté de Ciorani, et, de concert avec son complice Maflei, demandait au nom des lois la suppression de la congrégation. 11 avait fallu un long séjour d’Alphonse à Naples et tout son prestige sur les ministres comme sur le peuple pour forcer les deux accusateurs, non pas à se désister, mais à ajourner le procès.
Furieux de leur échec, ils passèrent deux ans à se procurer, à force de démarches et d’argent, les preuves des délits et illégalités qu’ils reprochaient aux pères. Quand les Napolitains eurent enlevé au pape le duché de Bénévent, la maison de Saint-Ange de la Coupole tomba dans le domaine du roi. Maflei put alors explorer cette maison, jusque-là en dehors de la juridiction royale. 11 y trouva les documents qu’il cherchait et en particulier un exemplaire de la règle approuvée par Benoit XIV, un exemplaire des privilèges accor-
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dés par le Saint-Siège à la congrégation, et d’autres pièces plus ou moins compromettantes pour un institut non approuvé. Là-dessus les deux accusateurs se déclarèrent, en 1770, prêts à soutenir devant la Chambre royale les assertions suivantes :
« En dépit du décret de 1752, qui interdit formellement à don Alphonse de Liguori l'érection de communautés religieuses, ses maisons sont de véritables communautés et constituent une congrégation en bonne et due forme, avec supérieur général, supérieure locaux, règles et constitutions, noviciat et studendat.
<( Les missionnaires n’étaient autorisés qu’à établir quatre résidences : ils en ont bâti une cinquième à Bénévent, plus magnifique que toutes les autres.
« Malgré l’interdiction de posséder, moyennant toutes sortes d’équivoques, de restrictions mentales et de fidéicommis, ils ont acquis des propriétés de tous côtés, et sont détenteurs de sommes considérables qu’ils tirent du royaume et cachent dans les États du pape.
« Bien que placés par le décret sous la juridiction des ordinaires, ils ont obtenu du pape des grâces et privilèges au détriment des droits du roi, des évêques et des curés.
« De plus, sous prétexte de faire participer les fidèles à leurs bonnes œuvres, ils ont enrôlé sous leur drapeau une multitude d’affiliés, semblables aux tertiaires des jésuites, qui leur fournissent de l’argent et leur viennent en aide de toutes manières1. »
Maffei avait envoyé des émissaires dans les diverses provinces pour relever le chiffre de ces affiliations. De tous ces faits il concluait à l’identité parfaite de la règle liguorienne avec celle des jésuites, que tous les gouvernements avaient condamnée : « Même but, mêmes exercices, même pouvoir absolu dans le recteur majeur. La seule différence entre la compagnie de Jésus et la congrégation du Très Saint-Rédempteur, c’est que la première était approuvée par l’État, tandis que la seconde s’est constituée nonobstant la défense expresse de l’État. 11 ne reste donc au roi, pour venger ses droits et ceux des particuliers, qu’à la dissoudre. » La dénonciation fut transmise à la Régence pour être examinée par le procureur royal et jugée par la Chambre souveraine. Et afin d’empêcher les accusés de préparer leur défense, les débats furent fixés au mois suivant, c’est-à-dire au 25 septembre.
Ce coup de foudre jeta l’épouvante dans la congrégation. Devant
J. Résumé du réquisitoire dressé contre les missionnaires par l’avocat de Sarnelli.
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des juges moins hostiles aux couvents, on aurait pu jusquà un certain point établir que la situation de l’institut ne constituait pas une violation formelle du décret de 1752 ; mais, avec des régalistes disposés à profiter des moindres apparences pour détruire les nouvelles communautés, la défense paraissait presque impossible. Après avoir consulté les jurisconsultes de Naples et en particulier l’avocat Celano, le père Majone, qui, en sa qualité de procureur, devait s’occuper du procès, conseilla au saint évêque d’éclairer Tanucci sur les faits travestis par les adversaires. Mais Alphonse, qui connaissait les dispositions du marquis sur ce point, ne fut nullement de cet avis. « Le mieux pour le moment, dit-il, c’est de faire le mort et de tâcher de gagner du temps. Nos ennemis accumulent les faussetés, espérant qu’on les en croira sur parole. 11 faut arriver à une remise du procès afin de préparer soigneusement notre défense, car je m’attends à une épouvantable tempête. J’écris à toutes les maisons pour demander qu’on récite les litanies de la sainte Vierge trois fois par jour. Encore faut-il ne pas trop jeter l’effroi parmi les nôtres, car certains pourraient avoir la tentation de quitter la congrégation1. »
Heureusement Majone obtint l’ajournement du procès à un temps indéterminé, ce qui consola le saint. Comme il s’agissait d’une lutte pour l’existence, c’était déjà un succès que de pouvoir s’y préparer. Dès lors il ne pensa plus qu’à deux choses : fournir des moyens à la défense pour conjurer le péril extérieur, et fortifier l’esprit religieux de ses frères afin d’empêcher toute dislocation à l’intérieur.
Le 30 septembre il leur écrivait : « Vous n’ignorez pas, mes chers frères, quelle tempête ont déchaînée contre l’institut les accusations portées au tribunal du roi. A vrai dire, ces accusations ne me troublent point parce que nous n’avons rien à nous reprocher; mais ce qui me fait craindre, c’est la diminution de l’esprit religieux dans quelques-uns de nos confrères. A voir le peu de cas que certains font de la pauvreté, il y a lieu de croire que nous roulons sur l’or, tandis que si chacun trouve à table un morceau de pain, c’est un miracle de la Providence. Et puis on commet des fautes contre l’obéissance, contre la charité, contre l’humilité. J’entends dire avec stupéfaction que certains missionnaires se croient supérieurs aux autres. C’est la première fois que j’entends parler chez nous d’un pareil travers. Celui qui a la prétention de faire le grand sermon mériterait d’être chassé de la congrégation, ou du moins de se voir relégué dans un coin et condamné à ne plus ouvrir la bouche.
, 1. Lettre du 24 septembre 1770.
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« Mes chers frères, soyons unis û Dieu, car nous ne pouvons plus compter que sur lui pour nous défendre. Si nous le mécontentons, il nous abandonnera, et c’en sera fait de la congrégation; que chacun de nous pense donc à s’amender. Ceux qui seraient fatigués de l’observance peuvent s’en aller. Plusieurs nous ont quittés, et j’en remercie Dieu, car les brebis galeuses infectent les autres. Peu importe le nombre ! Dieu ne demande pas que nous soyons nombreux, mais que nous soyons des saints.
« Mes bien-aimés, l’orage gronde, recommandons à Dieu notre chère congrégation. Dites chaque jour en communauté trois fois les litanies et trois fois le De prof midis. Prions la Madone, car la Madone seule peut nous venir en aide. Mais, vous le savez, pour que nos prières soient bien reçues, il faut nous corriger de nos défauts.
« Pour moi, mon rôle est fini. Pauvre vieillard décrépit et perclus, que puis-je faire? C’est à vous, mes chers fils, de maintenir la congrégation. Si nous sommes fidèles à Dieu, soyez-en sûrs, Dieu nous assistera. Plus nous serons pauvres, méprisés, persécutés, plus nous ferons de bien, et plus aussi Jésus nous récompensera dans le ciel. Je vous bénis tous, et je demande à Dieu qu’il vous remplisse de son saint amour1.»
Le saint fondateur avait d’autant plus raison d’insister sur l’obéissance aux supérieurs et sur l’observance régulière que l’esprit régalien de ce temps ne cessait de les battre en brèche. Ses religieux entendaient répéter sans cesse que leur règle, non approuvée par le roi, eût-elle été dix fois approuvée par le pape, ne les obligeait en aucune manière. Ils se voyaient même forcés de la cacher comme un article de contrebande qui les eût exposés à la vindicte des lois. Leurs supérieurs et surtout le recteur majeur, disait-on, usaient d’un pouvoir despotique, contre lequel on pouvait parfaitement recourir à l’autorité du roi. D’un autre côté, les missionnaires se voyaient traités comme des malfaiteurs. On leur donnait à chacun quarante centimes pour vivre. Le surplus de leurs biens, administrés d’office par des étrangers, devait passer aux indigents, tandis qu’eux, comme le dit Alphonse, avaient à peine le morceau de pain de chaque jour. Avec cela d’incessantes persécutions, et la menace perpétuelle d’une dissolution prochaine. Enfin, pour mettre le comble au désarroi, on annonçait que le pape, circonvenu de tous côtés par les rois, allait prononcer l’abolition de la compagnie de Jésus. On en concluait que si l’orage abattait les forteresses, il aurait bientôt fait de renverser
U Circulaire du 30 septembre 1770.
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les chaumières. Les vétérans de la congrégation, habitués aux persécutions, aux privations et aux souffrances, n’étaient plus là pour encourager les jeunes et les entraîner par leur exemple. La plupart étaient allés jouir au ciel de la récompense due à leurs mérites. Il faut ajouter que, depuis plus de dix ans, Alphonse, éloigné de ses fils, occupé de son diocèse, gouvernait la congrégation par un vicaire, excellent sans doute, mais qui ne possédait ni sa force ni son prestige. Dans de pareilles conditions, bien que les religieux se montrassent en général profondément attachés à leur institut, il était à craindre que de trop fortes bourrasques ne fissent chanceler ou même sombrer certaines vocations.
Alphonse profita du renouvellement triennal des supérieurs pour réitérer ses exhortations à l’obéissance. « Je crains plus le manque de fidélité à Dieu, dit-il dans sa circulaire du 27 juin 1773, que toutes les persécutions des méchants, et même des démons. Si nous vivons comme Dieu le veut, il nous protégera contre les persécuteurs; sinon, il nous châtiera au lieu de nous protéger. C'est pourquoi j’ai toujours recommandé, et avec instance, la soumission aux supérieurs, qui tiennent ici-bas la place de Dieu. 11 y en a qui se plaignent d’eux sous de fausses apparence de zèle. Ils voudraient réformer le monde, mais ils devraient bien commencer par se réformer eux-mêmes. Si des abus s’introduisent ici ou là, qu’on m’avertisse ou qu’on informe le vicaire qui gouverne en mon nom, mais qu’on le fasse par charité et non par esprit de parti. »
Le saint insiste de nouveau sur la vertu de pauvreté et sur la prédication apostolique. Il s’élève contre le style périodique et recherché, qu’il appelle « la peste de la prédication, l’ennemi de ce style simple et familier qui obtient les bénédictions de Dieu et opère des prodiges de conversion. »
En terminant, il revient sur sa maxime privilégiée : « Peu d’ouvriers, mais bons et saints, pochi e buoni. Ceux qui ne seraient pas contents de notre manière de vivre, dit-il, n’ont qu’à se retirer. Et s’ils ne le font pas de leur plein gré, je saurai les y contraindre. S’ils recourent au roi, j’ai comme eux de l’encre et une plume. J’aime chacun de vous comme un frère, mon cœur se brise quand un sujet quitte la congrégation ; néanmoins il faut coûte que coûte retrancher un membre gangrené. Si Dieu me laisse en ce bas monde dans un âge si avancé, c’est précisément pour empêcher les abus qui compromettraient l’œuvre des missions. Donc, mes chers frères, par amour pour Jésus-Christ, obéissance à vos nouveaux supérieurs, méditation constante de la sainte passion du Sau-
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veur, vie de prière et de recueillement. Qui aime Jésus, obéit volontiers, se contente de peu, et vit en paix. »
Toutefois, en les fortifiant contre le relâchement, il n’oubliait pas que ses enfants avaient surtout besoin d’être rassurés sur l’avenir. La longue suspension du procès paraissait de mauvais augure. Au lieu d’affronter un débat public, le marquis Tanucci, disait-on, veut exterminer l'institut à coups de décrets. Pour se venger des pères d’Uiceto, qui n’ont pas voulu épouser sa cause, Maffei les a représentés comme des révolutionnaires qui excitaient le peuple contre lui. Tanucci, trompé par cet odieux mensonge, va envoyer ses sbires pour chasser les missionnaires d’iliceto et de Saint-Ange. Vrais ou faux, ces bruits alarmèrent si bien ces deux maisons qu’on y passa plusieurs nuits sans dormir, dans la crainte de se voir assaillis à l’improviste et déportés en pays étranger. Les exécutions des jésuites autorisaient toutes les suppositions.
Alphonse ne se laissait nullement envahir par ces vaines terreurs. « La congrégation, disait-il aux craintifs, est l’œuvre de Dieu. 11 l’a maintenue pendant quarante-deux ans et il continuera delà maintenir. Quelle raison aurait-on de la dissoudre? Elle n’est coupable d'aucun délit, elle ne porte préjudice à personne, elle ne possède aucun revenu, elle est acclamée par les évêques. Non seulement elle ne porte pas ombrage au souverain, mais un décret du roi catholique porte que cette œuvre doit être maintenue non seulement pendant la vie d’Alphonse de Liguori, mais aussi longtemps qu’elle prêchera les missions avec la ferveur primitive. La conservation de la congrégation dépend donc de Dieu d’abord, puis de notre conduite. Soyons unis à Dieu, fidèles à nos règles, charitables envers tous; par-dessus tout soyons humbles, parce qu’un peu d’orgueil pourrait nous détruire comme il en a détruit tant d’autres. »
Les pères se montraient beaucoup moins confiants que leur saint fondateur. Leurs craintes se fondaient surtout sur sa vieillesse et ses infirmités. Évidemment les jours qu’il lui restait à passer sur cette terre s’écouleraient bien vite. Lui mort, que deviendrait la congrégation dont il était le seul appui? Le roi et ses ministres reculaient sans doute devant un jugement qui, en détruisant l’institut, aurait tué le saint vieillard ; mais à peine serait-il dans la tombe que le procès, repris de nouveau, se terminerait par une condamnation. Sous cette impression le père Villani, accompagné de plusieurs de ses confrères, se rendit à Arienzo. Les larmes aux yeux, ils déchargèrent leur cœur dans celui de leur père, et le supplièrent, par amour pour la congrégation, de se rendre à Naples afin d’essayer
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de calmer la tempête. Sans s’expliquer clairement, ils lui laissèrent deviner le motif principal de leur crainte : « Ne vous troublez pas A ce sujet, leur répondit-il en souriant, je n’ai pas du tout l'envie de mourir pour le moment. » Et comme ils insistaient, il ajouta, et du ton le plus affirmatif : « Ne tremblez pas au sujet de la congrégation, et, quant à moi, soyez assurés qu’il se passera encore bien du temps avant que la mort vienne frapper à ma porte. » Comme ils connaissaient son esprit prophétique, cette parole, humainement inexplicable, leur causa une grande joie.
Quelque temps après la nomination des nouveaux recteurs, en juin 1773, deux d’entre eux, le père Piccone, recteur de Saint- Ange, et le père Santorelli, recteur de Caposele, eurent un entretien avec le saint évêque à Arienzo. « Nous parlâmes avec lui de la persécution qui sévissait alors contre nous, dit le père Piccone au procès de béatification. Nous lui racontâmes ce qui se disait partout, que sa disparition entraînerait notre ruine. Il nous écouta tranquillement; puis, animé d’une sainte confiance, il nous dit d’une voix ferme : « Ne craignez pas, la congrégation ne sera détruite ni avant ni après ma mort. Ce n’est pas moi, c’est Dieu qui l’a faite. Elle n’est pas mon œuvre, elle est l’œuvre de Dieu. » Nous lui manifestâmes alors nos inquiétudes par rapport à l’entretien temporel des sujets : « Ayez donc confiance dans la divine Providence, nous répondit le serviteur de Dieu. Soyez tranquilles, vous ne mourrez pas de faim. Quand vous n'aurez rien à manger, chacun se tirera le pain de la bouche pour vous le donner. »
Ces prédictions sur l’avenir de la congrégation sont d’autant plus étonnantes qu’à ce moment-là même un nouveau coup de vent engloutissait sa petite barque de Sicile. Après la défaite du janséniste Cannella, les missionnaires de Girgenti avaient retrouvé la tranquillité. Le conseiller Targiani paraissait rassuré sur leur doctrine, et l’évêque Lanza les favorisait de tout son pouvoir. Cependant Alphonse n’était pas sans inquiétude à leur sujet, car il écrivait à Blasucci le 15 mai 1773 : « Votre situation à Girgenti est plus que précaire. Tout malintentionné peut susciter une nouvelle bourrasque contre vous et vous faire chasser. J’ai l’intention de solliciter ici un décret qui défende de vous déporter hors de la Sicile sans un ordre du roi. J’expliquerai que vous ne possédez ni maison, ni église, ni revenu, mais que, simples missionnaires à la charge de l'évêque, vous vivez du tari 1 quotidien que celui-ci vous alloue. Vu les