Emprunts falls par la VA
La question des emprunts litteraires doit nous arreter davantage parce qu'elle est beaucoup plus complexe et parce qu'elle nous permettra de preciser quelque peu 1'age de I'ancienne biographie.
D'une facon generale, les emprunts de la VA* sont rares et ils sont courts. Si courts meme qu'on peut se demander souyent s'il n'y a pas la seulement des expressions latines retenues de memoire, de simples reminiscences de quelque lecture. Aussi conviendra-t-il de proceder avec une extreme prudence et de ne pas conclure a une dependance litteraire du fait de deux ou trois expressions perdues au cours d'un texte etendu. Des textes de quelques lignes offrant entre eux plusieurs ressemblances de fond et de forme nous paraitront plus concluants.
L'ouvrage le plus familier au biographe est la Vie, toujours si populaire, de saint Martin par Sulpice-Severe (i) ;
(i) Pour dix passages indiques dans 1'edition de M. KRUSCH avec renvoi, dans la marge, au passage correspondant de Sulpice-Severe.
en second lieu viennent les Dialogues de saint Gregoire, non moins repandus, en particulier le second qui est consacre a la Vie de saint Benoit(i) ; enfin on retrouve dans la biographic ancienne quelques expressions qu'ont egalement saint Jerome (Vita Pauli, Vita Hilarionis), la biographic legendaire du pape saint Sylvestre editee dans le Sanctuarium de Mombritius, la Passion de saint Symphorien, martyr d'Autun, YHistoria Francorum de Gregoire de Tours, la lettre de Victor d'Aquitaine au pretre Hilaire (467) et la correspondance de Sulpice-Severe (2). Nous n'insistons pas sur ces ressemblances (qui, sans doute, ne sont pas toujours des emprunts), parce qu'elles ne peuvent nullement nous aider a decouvrir la date de la VA 1 .
Mais, d'apres M. KRUSCH, le biographe carolingien de la VAi aurait encore utilise les Vies de saint Ouen, de saint Eloi et de saint Boniface. Que faut-il penser de ces affirmations ?
A, Vita Audoini.
Au ch. 6 de la VA* est raconte le premier voyage du saint a Rome, celui qui decida de sa vocation apostolique. Au ch. 10 de la Vie de saint Ouen, il est aussi question d'un sejour de cet eveque de Rouen dans la ville eternelle. Ouen avait alors pres de y5 ans.
Vila Amandi, c. 6. Vita Au&oini, c. 10 (3)
His ita gestis, caelesti iterum in- Nam cum semper eius mens ob
flammatus dcsiderio, incidit ei cogi- amorem Sanctae Trinitatis in cae-
tatio (4) ut ad, limina beatissimorum lestilus anelaret, ardebat dcsiderio
apostolorum Petri et Pauli firoperarc ut ad sanctorum apostolorum Umina
deberet. . . Tandem Romam pervenit, adoranda Romae properarc deberet. . .
ibique sancto satiatus desiderio, Vota complens, desideria satisfa-
(1) Pour quatre passages.
(2) SRM, t. V, p. 403 et manchettes.
(3) SRM, t. V, p. 55g s. E. VACANDARD, Vie de saint Ouen, p. 244 s. Nous soulignons les mots communs aux deux textes.
(4) Cette derniere expression se trouve dans la Vita Pauli de saint Jerome, ch. 7 (PL, t. XXIII, col. 22).
praedulcia in liminibus apostolorum figens oscula...
ciens, monumenta sanctorum visitans et eorum pavimenta corpore prostratus oscula figens...
Ces deux passages trahissent manifestement une dependance. II est impossible de determiner d'une maniere certaine lequel des deux biographes est le plagiaire. II y a plus de raisons de croire avec MM. KRUSCH et LEVISON (i) que c'est celui de saint Amand, qui, au ch. 17, mentionne les relations entre son heros et Ouen ou Dadon, encore haut fonctionnaire a la cour merovingienne. Saint Ouen est mort le 24 aout 684. Sa Vita prima a ete composee dans les premieres annees du vm e siecle (2). Nous avons ainsi une donnee serieuse. La VA* n'est pas anterieure a 1'annee 700, nous pourrions meme dire a 1'annee 710.
B. Vita Eligii.
M. BR. KRUSCH signale deux passages de la VA* qui lui paraissent dependre de la Vita Eligii. Or celle-ci, dans 1'etat ou nous la possedons, remonte, d'apres lui, au debut de la periode carolingienne, a 1'epoque de saint Boniface (t 764). Transcrivons d'abord le second de ces passages.
Vita Amandi, c. 9.
Si quos etiam captivos vel pueros transmarinus invenisset, data preiio redimebat, spiritalique eos regenerans lavacro, litteris affatim imbui praecipiebat, praemissaque libertate, per diversas relinquebat ecclesias, pluresque ex his postea episcopos vel presbyteros seu honorificos abbates fuisse audivimus.
Vita Eligii, 1. I, c. 10 (3)
... Sane ubicumque venumdandum intellexisset mancipium, magna cum misericordia et festinatione occurrens, mox, data praetio, liberabat captivum; interdum etiam usque ad viginti et triginta seu et quinquaginta numero simul a captivitate redimebat... Romanorum scilicet, etc.
L'autre passage inspire, d'apres M. KRUSCH, de la Vita Eligii doit etre compare aussi a la Vita Hilarii de Venan-
d) SRM, t. V, p. 434 et 544.
(2) VACANDARD, Op. cit., p. xm ; SRM, t. V, p. 643 et 672.
(3) SRM, t. IV, p. 677.
tius Fortunatus ; en effet, d'apres 1'erudit allemand', le texte parallele de la Vita Eligii etant plus conforme a la Vita Hiiarii que celui de la Vita Amandi, le biographe de celle-ci a copie la Vita Hiiarii par 1'intermediaire de la Vita Eligii (i).
Vita Hiiarii, c. 2 (2) Vita Eligii, Prol. (3). Vita Amandi. Prol.
Scd ne protracta pagi- At nostrahaecsipla- Igitur ne prolixa ora-
nz.fastidium potius gene- cetoraiio... Uo horrorem iiicutiat
ret quain provocet au- Sect ne fcrolixa prae- generetqne. itt aclsolet,
ditorem, etsi cum mea fatio prius fnslidium ge- legentifastidiuin, vitam
verectmdia vobis quidem nerei quam lector su- sancti Amandi... con-
obedicntiam et illi impen- percilium historiae in- ictnpta, verccundia trade-
do dc quo... clinet. \\cetcumverccnn- re curabo.
dia fratribus quidem
obedientiam et illi impendo
de quo...
Faut-il done admettre d'apres cette comparaison que la VAi est carolingienne? II nous semble que non.
Pour le premier texte d'abord, il y a lieu de remarquer que 1'une des grandes preoccupations des apotres merovingiens fut de racheter des captifs (4) ; que ce sujet est souvent aborde dans leurs biographies ; que la bonne oeuvre en question se traduit naturellement par redimere ou liberare captivos ; que 1'expression dato pretio est assez courante pour qu'on I'emploie en traitant cette matiere sans devoir la chercher chez un autre ecrivain. D'ailleurs, si M. KRUSCH pense que la Vita Eligii est carolingienne, dans 1'etat ou nous la possedoiis, il adniet aussi qu'a sa base se trouve une Vita Eligii plus ancienne ecrite par saint Ouen (t684), et que le passage relatif au rachat des captifs se rencontre precisement dans une partie de la Vita Eligii qui a chance de remonter a saint Ouen (5).
d) SRM, t. V. p. 403.
(2) MGH, Auciorcs antiqitissimi, t. IV, 2, p. 2.
(3) SRM, t. IV, p. 665.
(4) Voir p. ex. E. LOKXIXO. Gescliichte des denischesi Kirclienrcclii, t. II, p. 247 s., et surtout E. LESXE, Hisloirs de la propriete ecclesiastique en France, t. I. p. 357-36g.
(5) SRM. t. IV, p. 676. note 5. Cfr p. 65 1 et VACAXPARD. op. cit., p. 289.
Le second passage ne contient qu'une declaration banale, frequente dans les ecrits hagiographiques, et exprimee en termes fort semblables. La Vita Eligii a copie directement la Vita Hilarii. La VA* n'a-t-elle utilise cette derniere que par le moyen de la Vita Eligii ? Cela parait dejamoins sur, bien que la prolixa oratio de la VA* ressemble plus a la Vita Eligii qu'a la Vita Hilarii. Peut-on tabler avec quelque certitude sur un changement si minime, dans un seul passage, et dans un passage si banal ?