VALEUR DE LA PLUS ANCIENNE BIOGRAPHIE
Peut-on se fier a des renseignements qui sont arrives a 1'auteur par la tradition orale et un demi siecle pour le moins apres les faits eux-memes ? Quelle est la valeur historique de la VA 1 ? Pour repondre a cette question, soumettons quelques chapitres a 1'epreuve, comme 1'a fait M. KRUSCH dans son introduction critique.
A. Amand et Acharius.
Dans le recit du ch. i3 deux faits surtout peuvent paraitre invraisemblables au lecteur : que saint Amand, evequemissionnaire, ait demande 1'autorisation et re$u la benediction de 1'eveque diocesain de Noyon-Tournai pour evangeliser le pagus de Gand ; qu'il ait fait sollicker et obtenu du roi Dagobert la permission de conferer de force le bapteme aux paiens qui le refuseraient (i).
Clerc du diocese de Noyon, le biographe etait sans doute porte a mettre en un relief special et a exagerer la deference d'Amand pour Acharius. Cependant son recit reste pour le fond tres admissible. D'abord, la tradition d'une rencontre entre Amand et Acharius, au sujet de 1'evangelisation des Gantois, pouvait fort bien s'etre conservee a Noyon, ou ecrit le biographe. Mais il faut surtout faire valoir la consideration suivante. L'apotre de la Belgique fut, comme M. KRUSCH le note avec insistance, un fervent du monachisme irlandais, 1'executeur, dans le nord surtout, des plans de saint Colomban (2). Or saint Acharius avait ete moine a Luxueil, la grande fondation de saint Colomban en Gaule (3). Devenu eveque, il est signale comme tel apartir de 626-627, il s'occupa, conformement aux principes apostoliques des disciples de Colomban, de 1'evangelisation de son diocese, et ce fut lui notamment qui obtint la constitu-
(1) SRM, t. V, p. 403 et 404.
(2) Ibidem, p. 3gS.
(3) Vita Columlani, II, 8 (SRM, t. VI, p. i 3 3).
tion de 1'eveche de Therouanne en faveur d'un autre moine de Luxueil, saint Omer (i). II n'est done pas etonnant que saint Amand ait etc en rapports avec Acharius, et qu'il ait combine avec lui, sans doute son aine, 1'evangelisation d'une partie du diocese de Tournai.
Quant au second fait, il nous parait devoir etre compris de la maniere suivante : Amand convaincu qu'il aura affaire a des barbares, a des obstines, demande au roi une recommandation speciale de nature a intimider les recalcitrants. Bien qu'il 1'ait obtenue, on ne voit pas qu'il en ait fait usage soit pour baptiser de force, soit pour condamner a mort. Et cependant par quelles tribulations ne passa-t-il pas chez les Gantois ! Ajoutons un episode raconte par le pseudo-Fredegaire et qui merite d'etre compare a celui-ci. Heraclius, empereur d'Orient, ayant cru, d'apres une prophetic, que les Juifs menacaient son empire, fit baptiser tous ses sujets juifs et pria Dagobert d'en faire autant : Quod protemis Dagobertus implevit (2). Ainsi il ne faut pas descendre jusqu'a Charlemagne pour trouver des baptemes forces.
B. Amand et Dagobert.
Ecrivant une cinquantaine d'annees apres la mort de saint Amand, ne disposant que de la tradition orale, le biographe de Noyon, qui d'ailleurs ne fait pas preuve de talents critiques bien speciaux, nous presente, sans arrierepensee, plusieurs recits manifestement contamines deja par la legende. II n'est pas facile, naturellement, de determiner jusqu'a quel point ils le sont ni de distinguer les traits deformes de ceux qui sont restes conformes a la realite.
Les rapports du saint avec le grand roi merovingien (1" 63g) offraient sans aucun doute a l'imagination populaire un des plus beaux themes a developpement. Au
(1) Vita Audomari, c. 4 (SRM, t. V, p. 755). Vita Colunibani, loc. cit. Cfr L. DUCHESNE, Pastes episcopaux de Tancienne GauU. t. Ill, p. io3.
(2) FREDEGAIRE, IV, 65 (SRM, t. II, p. i53). Cfr LOENING, GescJiichte des dentsclien Kir clicnv edit, p. 56.
ch. 17, le biographe nous raconte done que Dagobert ayant eu un fils, Sigebert, voulut lefaire baptiser par saint Amand. Mais cerui-ci, envoye precedemment en exil par le roi a cause de sa liber te de langage, prechait 1'Evangile aux pai'ens. On le manda a la residence royale de Clichy. Le saint, auquel le roi fit d'abord ses excuses a genoux, comnienca par decliner 1'honneur qu'on lui offrait et quitta la com*. Dagobert lui envoya alors deux de ses hauts fonctionnaires, Dadon, le futur saint Ouen, et Eloi, encore laiques. Amand finit par accepter et baptisa le jeune prince. Celui-ci n'avait encore que quarante jours de vie. Aussi les assistants furent-ils tres surpris de 1'entendre repondre distinctetement Amen a une priere liturgique.
Qu'y a-t-il d'historique en cet episode ? On sera porte a considerer comme specialement suspects 1'attitude humiliee du roi vis-a-vis d'Amand et 1'intervention merveilleuse du nouveau-ne dans la ceremonie liturgique. Mais bien d'autres details encore, par exemple le role attribue a Dadon et a
Eloi, et peut-etre 1'anecdote tout entiere pourraient devoir leur origine au travail legendaire. Voila evidemment un chapitre dont 1'historien doit se defter.
Comme c'est souvent le cas en histoire, on ne peut confront er ce recit avec d'autres sources. II ne faut cependant pas non plus arguer du silence de celles-ci. Le pseudo- Fredegaire mentionne simplement le bapteme de Sigebert a Orleans (63o-63i) et note que son parrain fut Caribert (i). Mais cet historien n'avait pas a entretenir ses lecteurs de saint Amand et il lui etait fort indifferent que ce bapteme ait ete confere par lui ou par un autre.
Des rapports speciaux ont certainement existe entre
(i) Idem, t. IV, p. 62 (Ibidem, t. II, p. i5i). II se peut que le biographe de saint Amand se soit trompe sur 1'endroit de bapteme de Sigebert III (Clichy au lieu d'Orleans). Cependant il n'ecrit pas precisement que 1'enfant fut baptise a Clichy mais que la se fit la rencontre entre Dagobert et Amand quelque temps avant le bapteme. Cfr VACANDARD, Vie de saint Ouen, p. 64.
saint Amand d'une part, et le roi Dagobert et son fils Sigebert III, de 1'autre (i). Au premier, le saint est redevable de 1'immunite dont jouissait 1'abbaye d'Elnone (2). Du second, roi d'Austrasie de 634-656, il tint sans doute sa nomination a 1'eveche de Tongres (3). Nous avons deja parle et parlerons plus loin ex-professo de la lettre dans laquelle Martin I charge Amand d'obtenir de Sigebert 1'envoi d'eveques austrasiens a Rome.