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C. Lafondation d'Elnone

II en est question dans le ch. 22, lequel tient en quelques lignes :

His ita peractis, isdem vir Domini Amandus in finibus remeavit Francorum elegitque sibi locum praedicationis aptum, in quo cum fratribus, qui cum eo per diversis provinciis multas pro nomine Christi perpessi fuerant passiones, aedificabat coenubium, atque ex eisdem fratribus plures postea abbates vel honorificos vidimus viros .

Tout le monde admet que le monastere designe ici est Elnone, cite par son nom aux ch. 25 et 26, et dont il n'a pas encore ete question auparavant. Ce recit, vu 1'endroit ou il se trouve dans 1'oeuvre du biographe, rapporte la fondation d'Elnone apres 1' episcopal d' Amand a Tongres (647- 649), et sous le regne, ou peu de temps avant le regne de Childeric (662-675). Celui-ci en effet est nomme au ch. 23. Or, il ressort de documents surs que le monastere d'Elnone existait et jouissait deja de 1'immunite sous le roi Dagobert (4).

Le lecteur est en effet trompe par ce passage. Mais on comprend tres bien la meprise du biographe, a la lumiere du testament d'Amand. Voici ce que nous y lisons :

(1) KRUSCH, dans SRM, t. V, p. 397 et 3g8.

(2) SRM, t. V, p. 3 9 5.

(3) Voir plus bas, ch. V. On represente souvent saint Amand comme un des educateurs et des conseillers de Sigebert III. Voir p. ex. le livre, d'ailleurs peu critique, de M. 1'abbe GUISE, Saint Sigisbert, roi d'Austrasie, (630-656), p. 68-73.

(4) Cfr SRM, t. V, p. 3g5 et 443.

Proinde omnibus non habetur incognitum, qualiter nos longe lateque per universas provintias seu gentes propter amorem Christi seu verbo Dei adnuntiare vel baptismum tradere discursum habuimus... Sed dum, iam corpora fesso... exitum de hoc mundo in proximo liabere speramus. et quia nos Deus in isto locello qui vocatur Elnonis, perducere dignatus est, quern super largitate regia proprio labore visi fuimus construxisse... (i).

Ainsi Amand, apres ses longues courses apostoliques, se retire a Elnone. Le biographe qui a appris ce fait par la tradition orale et non par le testament, conclut qu'il s'y etablit alors pour la premiere fois, ou tout au moins, ce qui est peut-etre plus vrai, qu' alors seulement il eut le loisir d'y elever un monastere proprement dit. Milon de Saint- Amaiid (1~ 872), qui, outre 1'ancienne biographic, dispose encore d'autres documents, ne voit pas d'opposition entre les donnees qui s'y trouvent. Elnone a etc fondee par Dagobert, affirme-t-il. A la fin de sa vie, ajoute-t-il ailleurs, Amand s'y est retire et a bati son monastere (2). Je ne pretends pas que Milon a raison, mais que le mode d'information de 1'ancien biographe explique fort bien le ch. 22 de la VAi.

D. Amand et les Prisons.

Tandis que 1'ancien biographe raconte au ch. 20 1'expedition apostolique de saint Amand chez les Vascons, il ne mentionne pas meme sa predication chez les Frisons. Or, d' apres M. KRUSCH, des hommes tres bien renseignes

ont conjecture qu'il avait porte 1'Evangile a ces dernieres peuplades avant saint Willibrord (3) .

II s'agit, en effet, d'une simple conjecture et rien nenous permettrait d'affirmer que 1'apotre de la Belgique a parcouru la Frise, comme il a parcouru la Belgique du nord, ni meme que dans un de ses voyages il a penetre fort avant dans ce pays. D'ailleurs, si le biographe ne nomine pas la

(1) Ibidem, p. 484.

(2) Ibidem, p. 471, 461.

(3) Ibidem, p. 404.

INTRODUCTION CRITIQUE 3g

Frise, il nous montre saint Aniand aux portes de ce pays. En cela, une fois de plus, il est d'accord avec un document diplomatique.

Les Prisons etaient etablis dans les iles de la mer du nord et occupaient de plus le littoral de celle-ci sur une profondeur fort variable et difficile a determiner, entre le Weser et le Sincfal (Zwin), bras de 1'Escaut qui se jetait dans 1'Ocean au nord de 1'Ecluse. A 1'epoque carolingienne, la partie la plus occidentale de la Frise portera le nom de Maritima et ce pagus comprendra la Zelande et la region dite des Quatre-Metiers (i). L'evangelisation du pagus de Gand, qui s'etendait precisement entre les Quatre- Metiers au nord, la L^s et 1'Escaut au sud, dut dejamettre saint Amand en rapport avec des populations frisonnes.

Apres sa renonciation a 1'eveche de Tongres, sa biographic nous le montre choisissant pour son apostolat une petite ile Chanelaus et y travaillant un peu de temps avec ses confreres. Selon toute vraisemblance, il s'agit la de Calloo, localite situee a 1'extremite de la Flandre orientale, dans le pays de Waes, sur 1'Escaut, a quelques kilometres au nord-ouest d'Anvers (2). Or le testament de Rohingus et de Bebelina (726) cede a saint Willibrord, apotre des Prisons, une eglise quae constructa est intra castrum Antverpis super nuvium Scalde, quam Dominus Amandus pontifex in honorem Sancti Petri et Pauli apostolorum principum vel ceterorum sanctorum construxit (3) . Nous voyons done dans la biographic, comme dans la charte de Rohingus et de Bebelina, saint Amand travailler dans leg lies de 1'Escaut et la region d'Anvers, contrees occupees en partie par des Prisons ou en tous les cas peu eloignees d'eux. Des lors il est a croire que dans ses excursions apostoliques il fut en relations avec les Prisons.

(1) VANDERKINDERE, La formation ierritoriale, t. I, p. 14 et t. II, p. 275.

(2) Voir SRM, t. V, p. 448, note 3. II sera question plus has de cette identification (ch. VI).

(3) Chrotiicon EMernacense, 1. II (MGH, SS, t. XXIII, p. 63 et 64).

E. Amand eveque de Tongres-Maastricht.

Nous avons suppose a diverses reprises que saint Amand avait ete eveque de Tongres. Or, c'est la une des affirmations de 1'ancienne biographic que M. KRUSCH rejette categoriquement (i). Force nous est ici de rencontrer les raisons de ce dementi donne a Pauteur de la VA*.

La premiere difficulte que M. KRUSCH oppose a la donnee traditionnelle se tire de la pretendue opposition de celle-ci avec le testament de saint Amand. Ici le saint, ainsi que nous le voyions plus haut, se represente lui-meme comme ayant couru le monde pour Pevangeliser. Au contraire la VA* renferme Amand dans les limites d'un diocese determine .

D'apres la VA 1 , 1'eveque-missionnaire ne resta eveque de Tongres que trois ans. Son diocese fort vaste s'etendait alors a presque toute la Belgique orientale avec des parties de la Hollande et de la Prusse rhenane. L'apotre les visita diligemment.

Coactus igitur a rege vel sacerdotibus, pontificalem suscepit cathedram, sicque per triennium fere vicos vel castra circumiens, verbum Domini constanter omnibus praedicavit (2).

En dehors de ces trois annees, c'est-a-dire pendant pres d'un demi-siecle, Pauteur de la VAi, sans connaitre le Testament, mais en conformite parfaite avec lui, nous montre Amand chez les Francs et en particulier chez les Gantois, chez les Slaves de la Carinthie, chez les Prisons de la cote, chez les Vascons, dans le pays de Beauvais. Et nous ne parlons ici ni de ses deux voyages a Rome ni des peregrinations monastiques de sa jeunesse. On ne peut done dire qu'en le faisant eveque de Tongres, le biographe d'Amand le renferme dans un diocese.

M. KRUSCH s'appuie ensuite sur un privilege accorde par Peveque de Meaux, Faron, a Pabbaye de Rebais, et

(1) SRM, t. V, p. 397 et 404.

(2) Ch. 18 (SRM, t. V. p. 442 s.).

souscrit par plusieurs eveques, dont saint Amand. Or, tandis que, pour tous les autres prelats, le nom du siege a ete ajoute a leur signature, apres coup, sans doute, mais par des homines periti, il n'en est pas de meme pour saint Amand ; sa souscription porte simplement ces mots : Amandus episcopus subscripsi (i).

Le privilege de Rebais date de 636-637. Or, personne ne pretend qu'a cette date Amand etait eveque de Tongres. II ne le devint, d'apres 1'opinion commune, que dix ans plus tard.

Une troisieme raison pour rejeter les donnees de la VAi relatives a 1'episcopat de Tongres, c'est que, d'apres celle-ci, le saint missionnaire serait devenu eveque sous Dagobert. Or il n'a pu 1'etre que de 647-649, c'est-a-dire bien des annees apres la mort de Dagobert (63g), sous le fils de celui-ci, Sigebert III.

Le biographe ne mentionne pas formellement le roi sous lequel Amand devint eveque de Tongres. Tune vero rex sanctum arcessivit Amandum... Coactus igitur a rege . Sans doute le dernier souverain nomme au chapitre precedent est Dagobert. Mais ces deux chapitres se trouvent unis 1'un a 1'autre, comme le cas se presente souvent dans cette biographic, par un lien chronologique fort lache (His ita gestis), et le premier roi qui intervient ensuite, au ch. 23, est Childeric II (662-675). II serait done tres naturel de considerer comme ayant eu lieu entre 63g et 663 les faits rapportes du ch. 18 au ch. 23, et de rattacher 1'election a Tongres (ch. 18) au regne de Sigebert III, fils de Dagobert, dont le bapteme est raconte au ch. 17. Mais il est tres possible que le biographe, ou bien ne sache pas exactement quand Amand devint eveque de Tongres, ou bien croie erronement qu'il le devint sous Dagobert. La tradition orale lui a fourni sans doute bien peu de precisions chronologiques dont, vu son but, il se souciait d'ailleurs assez peu.

(i) Diplomata, ed. J.-M. PARDESSUS, t. II, p. 41.

Enfin les historiens ont toujours affirme jusqu'ici que saint Remacle avait etc eveque de Tongres peu apres saint Amand, entre les annees 649 et 669. Or, M. KRUSCH s'est attache a prouver qu'il n'en etait rien (i). Saint Amand eveque-missionnaire aura ete pris pour un eveque diocesain comme ce fut le cas pour saint Remacle eveque-abbe. M. BAIX 's'est completement rallie a la demonstration de M. KRUSCH (2).

Le cas de saint Remacle est fort different de celui de saint Amand. Dans des documents de vers 65 1, de 65g et de 669-670, le premier porte le titre d'episcoptis abba, alors qu'il devrait etre eveque de Tongres. Aucun document ne lui decerne cette derniere appellation avant la seconde moitie du vni e siecle. On concevrait fort bien que, ne comprenant pas ce titre d'eveque-abbe, les historiens carolingiens aient pourvu Remacle du siege episcopal de Tongres. Pour Amand au contraire, les raisons qu'on oppose a son episcopat sont depourvues de toute valeur. Son biographe distingue avec beaucoup de nettete ses trois annees d' episcopat a Tongres de ses annees d'apostolat comme evequemissionnaire ; aucune source historique ne le contredit ; enfm, nous aliens voir que des indices positifs peuvent etre apportes en faveur de la donnee traditionnelle.

Nous renoncons a utiliser ici la liste episcopale de Tongres sur laquelle figure saint Amand, comme saint Remacle. Ce document est a la base des Gesta episcoporum Leodiensium d'Heriger (4), ceuvre commencee avant 980. Maisil semble resulter des etudes de 1'abbe BALAU (5) et de M. le chanoine

(1) SRM, t. V, p. 94.

(2) FR. BAIX, UaVbaye et la principaute de Stavelot-Malmedy, i e partie : L'abbaye voyaU et benedictine, p. 167, note 5 et p. 18-20.

(3) Dans le dernier de ces actes, a cote de Remacle, eveque-abbe, intervient meme Theodard. eveque de Tongres.

(4) MGH, SS, t. VII, p. 164-189.

(5) S. BALAU, Les sources de I'htstoire de Liege au moyen age, p. i23-i34- (Memoires couronnes et autres memoires publiees par 1'Academie royale de Belgique, t. LXI). Bruxelles, 1903.

PAQUAY (i) que les sources de ces anciennes listes furent des martyrologes du ix e siecle ayant utilise eux-memes des diptyques, et qu'ainsi, a cote d'eveques tres authentiques de Tongres, il s'en est glisse d'autres, eveques de dioceses voisins ou simples confesseurs honores dans nos contrees. La presence sur cette liste d'un personnage du vn e siecle n'est pas a elle seule un argument suffisant en faveur de son episcopal.

II y a lieu au contraire de se fier ici au temoignage de la VAi qui a ete ecrite dans la premiere moitie du vm e siecle. A cette epoque le fait de 1'episcopat de saint Amand a Tongres etait de nature a pouvoir etre connu aisement par un clerc d'un diocese voisin comme 1'etait le diocese de Noyon-Tournai. II est d'autant plus vraisemblable, que le biographe ne nous represente pas son heros comme eveque de diocese des le debut de la carriere apostolique de celui-ci, mais que, conformement a la vita Columbani (2), qu'il n'a pas utilisee, il nous le montre d'abord exergant pendant des annees son ministere comme eveque ad praedicandum. On ne voit guere pourquoi il aurait invente ces trois annees d'activite diocesaine, intercalees dans plus de cinquante annees d'activite d'eveque-missionnaire, et leur mention seule est une garantie en faveur de 1'historicite de la VAi.

La raison principale qui nous porte a admettre 1'amrmation du biographe est tiree de la lettre du pape saint Martin a saint Amand, a laquelle nous avons deja fait allusion plus d'une fois (3).

Ce document date de 649. Le souverain pontife a ete mis au courant par une lettre et par le messager du grand missionnaire, des travaux de celui-ci et aussi des epreuves

(1) Voir surtout Les Ustes episcopahs de Treves, Cologne, Tongres, dans Leodium, juillet-aout 1924, p. 57-64. Cfr du meme auteur, Les pretendues tendances politiques des vies des premiers eveques de Tongres, dans les Melanges Ch. Moeller, t. I. p. 247 ss. Louvain, 1914. -

(2) SRM, t. IV, p. 62.

(3) Texte, SRM, t. V, p. 462-456 ; Introduction de M. KRUSCH, p. 897 s.

et des difficultes qu'il rencontrait de la part du clerge de cette nation, c'est-a-dire des Francs. Amand est a ce point decourage qu'il veut donner sa demission. Le pape 1'exhorte a rester a son poste. II 1'entretient ensuite longuement de 1'erreur des monothelites et de la condamnation de leurs doctrines par le concile qui vient d'avoir lieu a Rome. Martin, futur martyr de sa fermete et de son intransigeance en matiere de foi, charge Amand d'une mission. II doit faire connaitre aux eveques d'Austrasie les decisions du concile et leur demander d'y souscrire. Bien plus, il ira prier le roi Sigebert III d'Austrasie de vouloir bien envoyer a Rome des eveques de ses Etats, qui, joints a d'autres, porter ont a 1'empereur de Constantinople la condamnation solennelle du concile et de 1'episcopat occidental. Enfin le pape termine sa lettre en regrettant de ne pouvoir expedier a saint Amand les livres demandes ; le messager de 1'eveque rentrerait au moins avec des r cliques.

La premiere moitie de cette lettre doit etre transcrite ici :

Fraternitatis tuae studio pietatis congestam epistolam suscipientes, animos nostros relevare cognoscitur (i), quippe quoniam huius saeculi fluctivagas atque transitorias dispiciens oblectationes, ilia quae perpetua et sublimia dona pro Domino Deo nostro obsequiis tribuuntur appetere certa est. Ex relatione igitur iuxta tenorem tuae Fraternitatis epistolae latoris praesentium laborum tuorum certamen cognovimus, ex quibus caelestis patriae ascensum (2) humiliatis mentibus atque contritis corporibus vobis futurorum gaudiorum largienda sunt munera. Nam cum sit nullae omnino comparationi coaequandum quod a Creatore nostro pro bonis servitiis recompensatur, dum brevi atque parvo temporis spatio finiuntur labores, quos pro dilectione ipsius sustinemus, consideratione refrigerii nos oportet libenti animo tollerare praesentis vitae angustias. Sed quantum nobis laborum vestrorum operatio magnam gaudii ubertatem inducit, tanrum pro duritia sacerdotum gentis illius conterimur, quod postpositis salutis suae suffragiis, atque Redemptoris nostri contempnendo servitia, vitiorum foederibus (3) ingravantur. Quibus ad praeparandam salutem quandoquidem tanto nos necesse est importunis praedicationibus imminere, quantum

(1) Scilicet Fvaternitas tua (KRUSCH).

(2) Id est ascensio (idem).

(3) Foedus pro foeditate (idem).

nos perfectae negotiationis creditorum nobis talentorum duplicat adsignatio atque dominicae vocis ad suscipiendam ejus requiem, persuadit assertio. Suggestum est namque nobis, eo quod presbiteri seu diaconi aliique sacerdotalis officii post suas ordinationes in lapsum inquinantur, et propterea nimio merore Fraternitatem tuam adstringi velleque pastorale obsequium pro eorum inoboedientia deponere et vacatione ab episcopatus laboribus eligere et silentio atque otio vitam degere, quam in his quae tibi commissa sunt permanere : dicente Domino : Beatus qui perseveravit usque in finem , unde namque beata perseverantia, nisi de virtute patientiae, quia secundum apostolicam praedicationem omnes, qui voluerint in Christo pie vivere, persecutionem patiuntur ? Ideoque, frater carissime, non vos afflictionum amaritudo a pio mentis vestrae proposito coartet recedere, considerans quanta pro absolutione nostri et liberatione Creator Dominusque noster pertulerit, quibusve se contumeliis afficiendum tradiderit, ut nos a vinculis potestatis diabolicae liberaret. Propterea nullatenus in huiusmodi peccato delinquentibus ad distructione canonum compassionem exhibeat. Nam qui semel post ordinationem in lapsu ceciderit, deinceps iam depositus erit, nullumque gradum sacerdotii poterit adipiscere ; sed sufficiat ei lamentationibus fletibusque adsiduis, quousque advixerit, in eadem penitentia perdurare, ut commissum delictum divina gratia extinguere valeat. Si enim tales quaerimus ad sacros ordines promovendos quibus nulla ruga nullumque vitae contagium praepediat, quanto magis, si post ordinationem suam quispiam in lapso ceciderit et praevaricationis peccato depraehendatur obnoxius, omni modo prohibendus est cum manus lutulentas atque pollutas mysterium nostrae salutis tractare ? Sitque huiusmodi semper iuxta sacrorum canonum statuta in hac vita depositus, ut ab illo qui mentis interiora scrutatur nullumque de ovibus errare congaudet, dum aspexerit sinceram paenitentiam eius, in terribili iudicio babeat reconciliatum. Ideoque iterum ortamur Caritatem tuam exemplo eius, qui pro nobis pati et mori voluit, promptos vos in cunctis eius servitiis permanere, neque nos pigeat temporales cruciatus pro Christi nomine sustinere, sed emolumenta futurae remunerationis huius saeculi vexationis tolerare persuadeant. Scriptum namque est : Quid retribuam Domino pro omnibus quae retribuit mihi ? Calicem salutaris accipiam et nomen Domini invocabo . Tantum enim a nobis exigitur, quantum possumus famulatus nostri obsequia commodare.

Ainsi, dans ce long passage, le pape se plaint, comme s'etait plaint Amand lui-meme, de la duritia sacerdotum gentis illius. II specific que les pretres, les diacres et d'autres ecclesiastiques de ce pays commettent des fautes graves apres leur ordination. II dissuade le saint de deposer

le pastorale obsequium , a cause de cette desobeissance . II exige enfin que les coupables soient traites selon toute la rigueur des canons et qu'ils restent par consequent deposes de leur office, incapables de monter plus haut, jusqu'a leur mort, pour une seule faute grave et publique commise apres leur ordination.

De quels pretres s'agit-il la ? La VA* nous parle a divers endroits des collaborateurs ordinaires de saint Amand. Ce sont des freres spirituels , des freres qui en sa compagnie, par divers pays, avaient supporte bien des souffrances , en d'autres mots des moines, comme les compagnons de saint Colomban, de saint Augustin de Cantorbery, de saint Willibrord, de saint Boniface. Ces freres 1'accompagnaient et quelques uns d'entre eux etaient laisses dans les eglises fondees par lui, ou parfois ils recevaient sa visite (i). Sont-ce ces religieux-la dont Amand s'est plaint au pape ? Non, manifestement. Martin ne les appellerait pas sacerdotes gentis illius. II s'agit la surtout du clerge seculier franc, en particulier du clerge de 1'Austrasie ou d'une portion de 1'Austrasie. Car d'apres la fin de la lettre, Amand doit reunir tous nos freres et coeveques de ces regions (partium illanim) , puis aller demander a Sigebert III, roi d'Austrasie, d'envoyer a Rome des delegues du corps episcopal (2). Or, par rapport aux pretres d'Austrasie ou d'une partie de 1'Austrasie, le pape suppose, chez 1'eveque Amand, des pouvoirs que, dans un pays ou les dioceses sont organises, comme en Austrasie a cette epoque (3), un simple eveque-missionnaire ne peut posseder. En d'autres termes, 1'eveque a qui saint Martin s'adresse et a qui il recommande de traiter suivant toute la rigueur des canons, les clercs coupables de fautes graves, ne peut etre qu'un eveque diocesain, se trouvant en face d'un clerge sur lequel

(1) VA 1 , c. i3, 19, 20, 22.

(2) SRM, t. V, p. 4 56. M. KRUSCH (SRM, t. V, p. 3gS), entend bien aussi par les mots partium illarum 1'Austrasie.

(3) Outre Tongres, Cologne, Treves, Metz, Toul, Verdun, Worms, etc.

il a autorite, qui ltd doit obeissance, dont il peut et doit en certains cas deposer les membres. Or Tongres-Maastricht est un des dioceses de 1'Austrasie, et le ch. 18 de la biographic, qui n'a pas utilise la lettre du pape saint Martin, la complete tout naturellement et confirme ce que nous aurions devine sans elle : Amand a ete, au moins quelque temps, eveque diocesain. Ainsi cet episcopat, loin d'apparaitre comme une invention, semble au contraire, sinon historiquement prouve, du moins hautement vraisemblable (i).

En resume, si nous mettons certains chapitres de la VA 1 a 1'epreuve, nous constatons qu'il s'y trouve quelques erreurs relativement a 1'epoque de la fondation d'Elnone ; qu'elle contient un nombre plus grand d'invraisemblances et de deformations legendaires dans les recits de faits extraordinaires. La tradition orale en est responsable. Mais ces erreurs et ces invraisemblances ont ete exagerees. Les voyages a Rome et 1'autorisation de precher a Gand ne sont nullement invraisemblables ; 1'episcopat de saint Amand a Tongres se presente comme suffisamment etabli d'apres les documents. Enfin, les lacunes n'etonneront personne ;

(i) Nous ne reviendrons plus ici sur les voyages de Rome ni sur la fondation de Nant. Dans le premier cas il n'y a pas lieu de parler d'invraisemblance. Dans le second, les donnees du biographe sont reellementtres imprecises. A cote des cinq grands griefs, dont il a ete qxiestion dans le texte, et que M. KRUSCH oppose a la biographic ancienne, il en est de secondaires. Ainsi le biographe raconte les miracles cruentis coloribus ut lectorum horridam curiositatem ad indignationem commoveret . Cela est exact. II recoit oralement des faits plus ou moins extraordinaires, deja grandis par la renommee, et que sans doute il contribue a dramatiser encore davantage. La raison que 1'Aquitaine a ete donnee pour patrie a plusieurs saints douteux ou d'origine douteuse ne suffit pas a nous faire rejeter 1'afHrmation du biographe sur le pays natal d' Amand. Cette origine pouvait aisement avoir ete retenue, et c'est plus tard qu'on a fait de 1'Aquitaine un pays natal classique pour des saints dont on ne connaissait pas 1'origine. Quant aux noms des parents du saint : Serenus et Amantia, ils etaient employes en Gaule. Je ne voudrais cependant pas soutenir mordicus qu'ils sont authentiques.

des faits comme la fondation d'une eglise a Anvers, les rapports du saint avec sainte Itte et sainte Gertrude, sa correspondance avec saint Martin, ne nous sont connus que par ailleurs. Mais ces omissions sont bien explicables chez un auteur du moyen age, et chez un auteur qui ne dispose, semble-t-il, d'aucune source ecrite.

II nous reste a signaler en terminant plusieurs indices qui nous paraissent temoigner en faveur de 1'historicite de la VAi.

F. Indices favor ables a la VA 1 .

Us ont ete releves en partie par les historiens qui attribuaient la VA* a Baudemond. Plusieurs d'entre eux ont deja ete touches dans ces pages.

La VA 1 se distingue de la plupart des Vitae composees sans documents ecrits, apres 1'epoque merovingienne, sur des saints de cette periode. Elle est sobre de banalites. Chacun de ses vingt-six chapitres constitue, pour ainsi dire, un pas en avant dans la vie de saint Amand ; ou plutot, nous courons a la suite de 1'apotre dans les pays divers qu'il a evangelises. Le biographe ne nous laisse un peu de temps que pour admirer quelques miracles. Sauf au chapitre 8, il ne nous attarde pas a de fasti dieuses enumerations de vertus.

Plusieurs des episodes racontes dans la VAi se font remarquer par la precision des details et la vivacite de la narration. Ainsi, au ch. 14, 1'histoire du condamne a mort du pagus de Gand, que le biographe dit avoir recueillie de la bouche du pretre Bonus (i). Pas de discours, pas de digressions et peu de textes scripturaires (2). La complication extraordinaire des voyages d'Amand temoignerait a elle

(1) Voir a peu pies dans le mcme sens L. VAN DER ESSEN, Etude critique, p. 843.

(2) Voir les belles pages consacrees par le meme auteur aux Vitae des saints merovingiens composees apres cette epoque, dans Huclald de Saint-Amand, RHE, igaS, t. XIX, p. 333 s.

seule en faveur de 1'antiquite relative de cette biographie et de la sincerite de son auteur. Elle nous invite a placer la VA 1 a une epoque ou la tradition orale etait encore vivace, malgre certaines deformations legendaires.

Le biographe, en depit du but apologetique qu'il poursuit, n'a pas voulu que son heros apparut heureux en toutes ses entrep rises, et que son eloquence reussit toujours, comme par enchantement, a convertir les masses. II n'est pas necessaire d' observer, ecrit HAUCK (i), que cette biographie est d'autant plus digne de foi qu'elle nous relate moins de grands succes . Et en effet, si, apres bien des souffrances, bien des tribulations, le depart meme de ses compagnons decourages, Amand opere des conversions nombreuses dans le pagus de Gand, il ne reussira ni chez les Slaves (ch. 16), ou un petit nombre seulement (pauci) fut baptise ; ni dans son diocese de Tongres (ch. 18), ou les pretres meme ne 1'ecouterent pas ; ni dans 1'ile de Calloo (ch. 19), ou Dieu lui-meme dut intervenir pour chatier les contempteurs de sa parole ; ni chez les Vascons qui, apres sa predication, demeurerent dans leur aveuglement (ch.so).

Enfin, bien que cette ceuvre litteraire renferme des inexactitudes que nous ne songeons meme pas a nier, elle semble souvent d' accord avec d'autres sources qui nous parlent de saint Amand et que cependant le biographe n'a pas utilisees. Elle connait bien aussi 1'epoque a laquelle le saint a vecu ; il ne lui echappe pas, notamment quand elle le met en rapport avec des rois, des hauts fonctionnaires, des eveques, de ces anachronismes si frequents dans les biographies non-contemporaines et reposant sur la tradition orale, lorsque d'aventure elles veulent donner quelque precision.

Ainsi le biographe sait, comme le sait un contemporain : Jonas de Bobbio,que saint Amand a ete eveque-missionnaire. Comme le testament, il nous represente 1'apotre courant partout a la recherche des ames et echappant a beaucoup

(i) Kivchengeschicliie DeidscMands, 3 C et 4 e ed., p. 3oi. n. 3.

de dangers. Comme la lettre de saint Martin, il nous devoile ce caractere plein de zele, mais prompt a se decourager et a changer alors de terrain d'apostolat ; et il nous signale la resistance rencontree par 1'eveque de la part de pretres indignes. La VA 1 nous aide a comprendre le prestige de saint Amand aupres de Sigebert prestige dont nous temoigne le pape saint Martin lorsqu'elle nous raconte que le fils de Dagobert fut baptise par 1'apotre de la Belgique. Elle nous prepare a admettre cette intimite des relations que suppose toujours le meme saint Martin entre le souverainpontife et 1'eveque deTongres, lechoix que le premier fit du second pour combattre le monothelisme en Austrasie et pour reunir les eveques de ce pays, enfin le culte special de cet apotre pour les saints Pierre et Paul, lorsqu'elle nous narre les voyages a Rome, 1'apparition de saint Pierre, 1'appel a porter 1'Evangile aux pa'iens, qu' Amand crut ententre sortir de la bouche du prince des apotres. Les changements frequents de cloitre pendant la premiere partie de sa vie ne sont pas pour etonner chez un moine merovingien. Ses rapports avec saint Sulpice et saint Austregisilus, a Bourges, avec Acharius, a Noyon- Tournai, pas plus que le role donne a Dadon et a Eloi, ou les mentions des rois Dagobert I, Sigebert III et Childeric II ne soulevent d'objection chronologique.

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