III. Labiographie d'Amand par Philippe del'Aumone (VAs
Pas plus que le premier, le troisieme biographe d'Amand ne fut un moine d'Elnone. Le Pere HENSCHENIUS appelait 1'auteur de la VA 3 Philippe de Harvengt ou de I'Aumone,
(1) HEXSCHKSTIUS (AA. S3.. Februarii t. I, p. 837. Cfr DE SMET. AA. SS. Belgii, t. IV, p. 179-180) croit qu'il faut entendre par dimanche la nuit du samedi au dimanche, le dimanche dans 1'usage ecclesiastique commen9ant a vepres.
(2) Cfr injra, ch. I.
second abbe du monastere de Bonne-Esperance (i). DESILVE prouva qu'il fallait distinguer Philippe de Harvengt de Philippe de 1'Aumone ; mais il pretendit que la VA3 avait ete composee par un certain Gunterus, prieur de Saint- Amand (mort en 1107), et retouchee seulement par Philippe de 1'Aumone (2). M. VAN DER ESSEN fit justice de cette hypothese (3).
Philippe, archidiacre de Liege en 1146, cistercien, prieur de Clairvaux en n53, etait devenu abbe de I'Aumone, pres de Blois, en n56. II fut sollicite par les moines d'Elnone et leur abbe Hugon (ii5o-n6g) de corriger 1'ancienne Vie de saint Amand, afm que, comme il le dit dans son style elegant : exercitio vigili recipiant obscura lucem, modum superflua, kiantia iuncturam, minus habentia supplement turn (4). II accepta, tout en se declarant indigne d'un tel honneur et incapable d'une telle tache. II garderait done le theme, 1'ordre general de 1'ancienne biographie, diviserait celleci en chapitres et... en releverait un peu le style : Si stylus iacet, ordinem non refello.
Philippe achevait son travail quand Hugon mourut. II mit en tete une preface elogieuse pour cet abbe et pour celui qui lui succeda, Jean, son ami personnel. Un certain moine, Albert, fut charge de porter 1'ouvrage sur les rives de la Scarpe (5).
Les religieux durent etre satisfaits du style de la nouvelle biographie. Philippe decoupe bien et cadence agreablement ses phrases. Peut-etre fatigue-t-il, a la longue, par Tabus meme de ses qualites et surtout par 1'abondance d' expressions bibliques et de sentences morales. Parlant du veuvage de sainte Itte, il ecrit : Haec glorias a duds Pippini recens
(1) AA. SS., Februarii t. I, p. 842, n. 124.
(2) De Schola Elnonensi, p. 137-139. Cfr Dom. U. BERLIERE, Philippe de Harvengt, abbe de Bonne-Esperance^ dans la Revue Benedictine, 1892, t. IX, p. 262 et 253.
(3) Etude critique, p. 347-349.
(4) Epistola dedicatoria, AA. SS., Febmarii t. I, p. 857.
defuncti viduata consortio , felicis copulae triste divortium mente lugubri sustinebat. Fit plerumque molestia temporalis, propositi sanctions laeta progressio, et aliquando in usum virtutis transformatur dura necessitas. Ad arcae sinum revolat cohtmba, cum diluvio regnante non invenit, ubi pedes porrigat in quiet em (i). On avouera que ce n'est pas mal dit.
Son art se remarque encore dans la maniere dont il met en relief certains faits signales incidemment par 1'ancienne biographic. Ainsi, celle-ci ne mentionne 1'exil d'Amand par Dagobert, qu'apres nous avoir appris la naissance de Sigebert. Philippe a juge avec raison que ce n'etait pas la place pour un fait si notable. II 1'isole done et le raconte au ch. 3g, reservant aux ch. 40 et 41 la naissance de Sigebert et le rappel d'Amand, et au 42, le bapteme solennel a Orleans.
Comme autrefois le poete Milon, Philippe de I'Aumone ne veut pas s'ecarter de la premiere biographic du Saint, dont il venere 1'antiquite (2). A part les paragraphes qu'il intercale et dont la matiere lui est fournie par d'autres sources, il suit done pas a pas son modele. II le copie rarement a la lettre, et nous constaterons une pratique semblable vis-a-vis d'autres morceaux litteraires auxquels il recourt. Dans 1'utilisation de sa source principale apparait un certain manque de mesure ; tantot, il 1'abrege (3), le plus souvent il 1'allonge. Les vertus du jeune Am and, les exhortations de son pere pour 1'engager a demeurer dans le monde, les austerites auxquelles le reclus se livra a Bourges, etc. offraient un theme facile a developpements oratoires, a banalites, telles qu'on en lit surtout dans les Vies de saints refaites (4). Malgre son souci de fidelite,
(1) C. 52, A.\. SS., Febmariit. I, p. 868. Voir aussi, par exemple, c. 26. Ibidem p. 862.
(2) Episiola dedicaioria, Ibidem p. S5j.
(3) Par exemple c. 56 compare a VA 1 , c. 20. (AA. SS., Febniavii t. I, p. 868-869 5 SRM, t. V, p. 44 3).
(4) Par exemple, c. 7, n, 12, i5, 16, 17, 18, 19, 44. (AA. SS., Febmarii t. I, p. 858 ss.)
Philippe se permet des additions ou des omissions pour lesquelles il ne peut, semble-t-il, se couvrir de 1'autorite d'aucune source. Ainsi il rapporte incompletement la priere de saint Amand a Tours (i) ; il affirme que Clotaire II fit venir Amand a la cour, sur 1'avis de saint Ouen et de saint Eloi ; qu'il le nomma eveque missionnaire, ponti/icali auctoritatepraemissa (2) ; il assigne a son second voyage de Rome la raison suivante : lie praesumptionis notam livoris ei genius infligeret si absque vicario Christi, Christum evangelisaret in Gentibus (3) ; il lui fait entreprendre une sorte d'organisation ecclesiastique des pays slaves qu'il a evangelises quelque temps (4). Telle de ces additions, d'ailleurs peu nombreuses, auxquelles nous ne pouvons assigner de sources ecrites, repose peut-etre sur une tradition orale. Ainsi, Philippe, le premier, assure que le saint mourut dans 1'oratoire de Saint-Andre devant 1'autel de la sainte Vierge (5). Mais il repugne d'ordinaire a rien ajouter a son texte si ce n'est d'apres des documents ecrits.
Apres 1'ancienne biographic, et a un degre beaucoup moindre, la Suppletio a fourni des renseignements et quelques idees au biographe du xn e siecle (6). Surtout elle 1'a porte a inserer dans son ceuvre la lettre du pape Martin et le testament (7). En dehors de ces deux sources diplomatiques, il a certainement vu 1'une au moins des deux chartes relatives a la fondation de I'abbaj^e de Barisis-au-Bois. II 1'interprete mal, d'ailleurs, et en conclut que cette villa fut remise au saint la cinquieme annee de Childeric II environ,
(1) C. i3 a comparer avec le c. 4 de la VA 1 (AA. SS.. Febntarii t. I, p. 860 ; SRM, t. V, p. 433).
(2) C. 20 (AA. SS.,Februarnt. C, p. 861).
(3) C. 24 (Ibidem, t. I, p. 862).
(4) C. 38 (Ibidem, p. 864). Cfr VA 1 , c. 16, SRM, t. V, p. 440.
(5) C. 72 (AA. SS., Febrnarii t. I, p. 872). Cfr infra ch. VII I, 2.
(6) C. 7. Naissance a Herbauge (VA 3 , c. IV, SRM. t. V, p. 467) ; c. 40, rapports avec saint Martin, pape (VA 3 , c. I, ibidem, p. 451-452), etc.
(7) C. 4600 ; 70-71 (AA. SS., Febrnarii t. I, p. 866-867 > 871-872).
le roi etant alors present a Laon (i). Nous verrons que ce don royal avait ete fait en 663, mais qu'en 666, lacinquieme annee de Childeric, Amand remit a son tour au nouveau monastere ce qu'il avait lui-meme recu du souverain (2).
II nous reste a signaler I'originalite principale de cette biographie : a savoir 1'utilisation de toutes les pieces hagiographiques ou il etait parle du saint patron d'Elnone. Philippe voulut reunir, a son sujet, tous les reiiseignements qui lui paraissaient recevables. II nous represent e ainsi, a cote de saint Amand, tel que nous le decrivait la biographie de 726, le saint Amand, tel qu'on se le figurait au xn c siecle. Hatonsnous de dire qu'il n'y a pas entre les deux de difference fondamentale (3). Mais, autour de ce grand homme, le travail populaire avait groupe beaucoup d'autres personnages du vi c et du vn c siecle, remarquables eux aussi par leur saintete et par leur zele. Ayant conserve les biographies auxquelles Philippe de 1'Aumone recourut pour completer son ceuvre, nous pouvons affirmer qu'il n'est nullement le createur de ces additions.
Nous connaissons par la Vita Geretrudis les relations qui existerent entre saint Amand, d'une part, et la femme et la fille de Pepin 1'Ancien, de 1'autre. Ces renseignements sont d'un contemporain. Philippe de I'Aumone s'en sert ; il les condense en deux chapitres ou paragraphes, d'ailleurs courts, et, comme a 1'ordinaire, il intercale ces resumes aussi bien qu'il peut, a savoir pendant que le saint est eveque de Tongres ou immediatement apres (4).
(1) C. 60. Ibidem, p. 869.
(2) Cfr infra ch. VIII, g 3.
(3) Cfr infra ch. V, 5.
(4) C. 52et53 (AA. SS., Februariit. I, p. 863). Cfr infra ch. V, 8. Voici un autre example encore de la maniere dont Philippe intercale les recits pris dans d'autres biographies. C'est apres avoir rapporte 1'apostolat a Gand et le miracle du pendu ressuscite, localise par son manuscrit de la VA 1 a Tournai (VA^, c. 14, SRM, t. V, p. 438 et VA3, c. 3i, AA. SS., Februarii t. I, p. 863), qu'il parle des relations d'Amand avec saint Ghislain, saint Vincent Madelgaire, sainte Aldegonde, etc.. parce qu'ils sont des saints du Hainaut.
Les autres saints introduits dans la biographic de saint Amand n'avaient malheureusement pas trouve de biographe contemporain. Philippe recourra done a des morceatix hagiographiques, qui, pour nous, sont assez peu surs : les Vies de saint Landoald, de saint Ghislain, de sainte Aldegonde, de sainte Rictrude, de saint Humbert de Maroilles, et il nous decrira par leur mo3 r en les relations, sans doute tres legendaires, qu'eut le saint avec ces personnages et avec d'autres encore, comme saint Vincent de Soignies, saint Mauronte, saint Aubert de Cambrai, etc. Si Ton tient compte, d'une part, que Philippe de 1'Aumone resume d' ordinaire ses sources en quelques lignes et qu'il evite d'en transcrire litteralement meme une seule phrase et que, d'autre part, au moment ou il tient la plume, plusieurs biographies, d'ordinaire apparentees, avaient deja paru sur quelques-uns au moms des saints enumeres ci-dessus, on comprendra combien il est difficile d'identifier rigoureusement tous ses emprunts (i).
(i) Voici, en dehors de la Vita Gcydrudis et de la Vita Agili les principaux emprunts :
C. 24. A son second voj'age de Rome, Amand obtient du pape dont Philippe tait soigneusement le nom un aide pour ses travaux apostoliques : Landoald.
Cette legende se trouve deja dans la Vita metrica Bavonis (Pars la, v. i ss., AA. SS., Octobris t. I, p. 243-252. Cfr VAX DER ESSEN, Etude critique, p. 354-355), puis surtout dans la Translatio S. Landoaldi socionimqtic, par Heriger (980), c. 64, MGH, SS, t. XV, 2, p. 602. Cfr VAN DER ESSEN, Ibidem, p. 36o-36i. C'est cette seconde source qui a servi a Philippe. II omet le nom du pape saint Martin qui s'y trouve, parce qu'il ne voit pas comment S. Martin (649-655) peut etre pape, alors que. d'apres lui, Clotaire II n'est pas encore mort (629).
C. So. Relations avec S. Bavon d'apres la Vita Bavonis, de la i ro moitie du ix e siecle, c. 4, 6, SRM, t. IV, p. 53j-53. Mais, tandis que dans la Vita Bavonis, anterieure aux luttes entre Blandiniens et Bavoniens (cfr infra, ch. VIII , 3), il n'est question que d'un monastere dont 1'eglise est dediee a saint Pierre, ici il y en a deux. L'explication du nom de Blandinium est empruntee a la Fundatio inonasierii Blandiniensis (MGH, SS, t, XV, 2, p. 622 ou Liber tradiiionnm. ed. A. FA YEN, p. i).
C. 04 et 5<f. Relations avec S. Ghislain et S. Vincent. Ces passages
Philippe de 1'Aumone se preoccupe de la chronologic. Mais sa chronologie est assez miserable. C'est avec raison qu'il fait commencer 1'apostolat de saint Amand en Gaule sous Clotaire II (i) ; mais il rapporte au regne de ce prince la consecration de 1'eglise de Rebais qui s'est passee sous Dagobert I, successeur de Clotaire II, en 636 (2) ; il place, de meme a tort, sous le regne de Dagobert I, la nomination de saint Amand comme eveque de Maastricht (3). Manifestement il est fort embarrase pour mettre d'accord les donnees chronologiques, souvent fantaisistes, qu'il decouvre dans les biographies des ix e -xi e siecles.
sont inspires de la Vita Gisleni tertia par Rainems (vers 1000), Analecta Bollandiana, 1886, t. V; VAN DER ESSEN, ibidem, p. 249-260, surtout p. 252. En effet, seule la Vita tertia a 1'episode du poisson, reproduit par Philippe, c. 64.
C. 35. Sainte Aldegonde et S. Amand. Leurs relations sont retracees d'apres la Vita 2a a . Elle etait attribuee jusqu'ici a Hucbald de Saint- Amand. Mais M. VAN DER ESSEN (Hucbald de Saint-Amand, p. 527-528) a prouve qu'elle n'etait pas de lui et avait ete composee apres 1002. Voir cette vie dans les AA. SS., lanuarii t. I, p. 1040-1046.
C. 36. Sainte Rictrude et S. Amand. Inspire de la Vita Rictrudis par Hucbald de Saint-Amand, composee en 907 (VAN DER ESSEN, ibidem, p. 543-55o), c. 6, 10, 12, i3, 16. Cette vie est editee completement dans les AA. SS. Belgii, t. IV, p. 4S8-5o3.
C. 3y. S. Mauronte et S. Amand. Pris de la Vita Rictrudis, c. 23 et 24 (AA. SS. Belgii, t. IV, p. 499).
C. 62, 63, 64 (debut], 65. S. Humbert de Maroilles et S. Amand, d'apres la Vita Humberti (VAN DER ESSEN, Etude critique, p. 291-296), du xi c siecle, c. 4-10 et c. 65 (AA. SS.. Martii t. Ill, p. 557 ss )-
C. 74 et j5. Vision de sainte Aldegonde, d'apres la Vita Aldegondis 2a a c. 25 (AA. SS., lanuarii t. II. p. 1045).
(1) C. 20, AA. SS., Febmarii t. I, p. S6i.
(2) Cfr infra ch. Ill, 8.
(3) Cfr infra ch. V, 2.