LES REGITS DE MIRACLES
I. Le Carmen de incendio sancti Amandi , de Gislebert, et 1'Historia miraculorum sancti Amandi
(apres 1066)
Nous avons parle plus haut de Gislebert, abbe d'Elnone puis eveque de Noyon-Tournai, qui mourut en 782 (i). Le second Gislebert, dont il est question ici, fut d'abord doyen de Saint-Andre, c'est-a-dire d'une des trois eglises d'Elnone servant alors a la celebration des offices pour les fideles. Plus tard, il se fit moine. Heriman de Tournai nous apprend qu'il jouissait d'une grande autorite et etait considere comme un prophete. II mourut en iog5 et fut enterre dans 1'eglise Saint-Pierre (2).
Gislebert est 1'auteur du Carmen de incendio sancti Amandi (3). En 1066, un incendie consuma les trois eglises et le monastere meme d'Elnone. A la suite de ce desastre, le corps de saint Amand fut promene pendant un mois dans le nord de la France. Le prestige du Saint et les miracles qu'il opera, nous dit-on, pendant ce voyage, provoquerent des liberalites considerables qui permirent de reconstruire eglises et cloitres (4). L'incendie, le voyage et la reconstruc-
(1) Cfr supra, p. 28 s.
(2) Voir DESILVE, De scltola Elnonensi, p. 126-129 ; L.-C. BETHMANN, dans MGH, SS, t. XI, p. 418, et les sources citees.
(3) Nous citerons d'apres I'edition de BETHMANN, ibidem, p. 414-432. Cfr 1'introduction critique, p. 408-414.
(4) Sur tout ceci, cfr infra, ch. X, 3.
tion nous out ete racontes en vers par Gislebert. Son nom figure en tete du prologue dans le manuscrit unique, de la fin du xn e siecle, transcrit a Elnone et conserve a Paris (i). Et le catalogue des abbes de Saint- Amand, qui va jusqu'en 1218, mentionne en iog5 le deces de Gislebert, d'abord doyen de 1'eglise de Saint-Andre, puis moine, qui a ecrit quatre libelles sur 1'incendie et les miracles du bienheureux Amand. II fut d'abord enterre au milieu de 1'eglise des apotres (2), par le meme venerable abbe Hugon ; mais maintenant, son tombeau avec epitaphe se trouve dans la ciypte devant la chapelle des martyrs (3).
Le Carmen de incendio comporte un prologue de 102 vers et quatre livres, respectivement de 126, 334, X 98 e t 248 vers. Le prologue commence par des paroles d'esperance.
Qui nimium mestis / afflicti casibus estis Ne desperetis / uti post tristia laetis.
Le Christ, dont la passion est comparee a un incendie, a
ji
rebati en trois jours le temple de son corps ; son Eglise, a peine nee, s'est repandue aussitot par tout le monde.
Apres avoir enumere trop longuement les travaux des apotres, Gislebert, a partir du vers Si du prologue, annonce son sujet. II ne le traitera pas seulement en historien ; car, a cote du recit, il placera des allegories et meme, puisqu'il considere ses lecteurs comme des Ninivites, des lecons morales. En effet, dans le premier livre qui retrace la scene de 1'incendie, dans le second et le troisieme, ou se deroule le recit des miracles attribues a saint Amand pendant le voyage de ses reliques, dans le quatrieme enfin, qui s'attache a decrire la reconstruction de 1'eglise, la narration est continuellement coupee par des exemples tires de 1'Ecriture ou par des applications morales. L'auteur luimeme a pris soin d'indiquer en marge ces allegories et
(1) Cfr BiiTHiiANX. ibidem, p. 413.
(2) Saint-Pierre.
(3) MGH. SS, t. XIII. p. 3SS.
INTRODUCTION CRITIQUE Jl
ces moralites . Est-il besoin de dire qu'elles alourdissent singulierement son ceuvre, qu'elles la rendent monotone et qu'elles font meme sourire parfois par leur naivete. Voici, par exemple, la raison pour laquelle les trois eglises d'Elnone furent brulees :
Hinc quoniam morbis / languet tribus anxius orbis Mentibus et linguis / mambusque gravatus iniquis, Haec tria signantur, / ubi nunc tria templa cremantur (i).
Mais ces allegoriens sont surtout fatigantes au livre quatrieme. On n'y trouve absolument rien de precis sur la reconstruction des eglises d'Elonne. Mais il nous faut remonter jusqu'a Adam, forme par Dieu du limon de la terre, et parcourir ensuite en 246 vers 1'Ancien etle Nouveau Testament. (2).
Si encore ce poeme se lisait avec facilite. Mais il est un veritable casse-tete. L'auteur s'en est rendu compte car il a eu soin de mettre lui-meme en note certaines gloses, d'ailleurs encore insufnsantes pour le comprendre. La rime leonine, d'une ou deux syllabes, 1'a souvent empeche, ainsi que le note M. MANITIUS, de donner une expression claire a sa pensee (3).
Nous ne nous attarderons pas davantage a cette oeuvre dont nous aurons a parler au chapitre dixieme, relatif surtout au culte de saint Amand. Elle a pour ainsi dire son doublet en prose.
L' 'Historia miraculorum sancti Amandi rzconte, elle aussi, 1'incendie de 1066 et les miracles arrives pendant le voyage des reliques. Mais elle laisse completement de cote la reconstruction du monastere, et le prologue differe totalement de celui du Carmen. Nous savons surtout gre al'auteur
(1) I, v. 83-85, MGH, SS, t. XI, p. 417. Cfr DESILVE, DesclwlaElnonensi, p. i32-i33.
(2) M. MANITIUS, Gescliicliie der Uieinischen Liieratur des MitteMters, t. II, p. 609 (Handbuch der Alterthumswissenscliajt, de J. V. A^ULLER, etc.). Munich, 1923.
(3) Op. cit. f p. 609.
de ne pas suivre le poete dans ses applications allegoriques et morales. Les miracles racontes par Gislebert dans son Carmen sont tous repris dans VHistoria, et dans 1'ordre meme ou ils se rencontrent dans le Carmen. Cependant, le recit en prose, outre qu'il est comprehensible, et qu'en general, il ramasse les episodes du voyage, nous apprend plus que le poeme. Ainsi, il note 1'annee et le jour de 1'incendie ; il relate que 1'abbe a entrepris le pelerinage apres avoir demande 1'avis du comte de Flandre et des eveques ; il nomme les eveques qui ont recu le cortege a son arrivee dans leur ville, etc. (i). C'est done surtout de cette source que nous nous servirons pour raconter, au chapitre dixieme, le voyage des reliques de saint Amand dans le nord de la France.
Le bollandiste HENSCHENIUS a, le premier, publie YHistoria miracnlorum d'apres des manuscrits de Gand et de Belfort et 1'edition des oeuvres de Philippe de 1'Aumone, parue a Douai, en 1621 (2). Les deux manuscrits ne contenaient pas les chapitres 19 et 20 qui, manifestement, ont ete ajoutes apres coup et ne presentent rien de correspondant dans le Carmen. Le chapitre 19 raconte, en vers, un miracle arrive a un. ouvrier enterre dans un eboulis de terre, pendant qu'on reconstruisait 1'eglise. Le chapitre 20, en prose, nous presente, a son tour, la vision qu'un moine de saint-Amand eut, en 1090, et la guerison d'une femme souffrant d'une maladie de langueur . Entendant sonner 1'office, elle declara que ce signal etait donne pour le salut des ardents et se fit conduire a 1'eglise de Saint-Amand. A ce propos, 1'ecrivain rappelle qu'en ce temps-la, 1'archeveque de Reims, touche de voir tant de malheureux frappes par ce fleau du
(1) Hisioria mivaculorwn, c. 2, 3, 4, 5, 8, i3 (AA. SS., Februarn t. I, p. 896-898. II est vrai que, d'autre part, certains details nous sont donnes par le Carmen, qu'on ne retrouve pas dans YHistoria, notamment que la tour de 1'eglise Saint-Amand brula, mais que la crypte fut epargnee (cfr infra, ch. X, 3). Nous citerons VHistoria d'apres 1'edition des Bollandistes, parce qu'elle est complete.
(2) AA. SS., Februarii. t. I, p. 890-900 Cfr p. 843.
feu sacre ou mal des ardents , ordonna a ses fideles un jeune de trois jours (i).
Mais laissons de cote ces chapitres qui ne font pas partie de I'osuvre primitive.
Le manuscrit principal, d'apres lequel HoLDER-EGGER a publie une partie tout au moins de YHistoria miraculorum (2), appartenait a Elnone et se trouve maintenant a Valenciennes (3). II date duxn me siecle. Les chapitres ig et 20 y ont etc ajoutes par une autre main, et, de plus, 1'editeur omet aussi le chapitre 18, qui ne figure pas davantage au codex 461 de Valenciennes et raconte un miracle opere par saint Amand de son vivant (4).
Aucun nom d'auteur n'est indique dans les manuscrits de YHistoria. HENSCHENIUS ne doute pas que Gislebert 1'ait compose et il ne parle pas du Carmen de incendio, qui fut considere comme perdu jusqu'en i85o (5). HOLDER-EGGER prouve que les deux ceuvres, en vers et en prose, sont bien de Gislebert, par le fait qu'on y raconte exactement les memes evenements. D'apres lui, le Carmen a ete compose en premier lieu, parce que, au chapitre 16 de VHistoria, un miracle est raconte qui manque dans le poeme ; il a ete rapporte plus tard a Gislebert ; aussi l'a-t-il narre en vers (6).
La preuve parait bonne, en partie tout au moins. Mais
(1) Ibidem, p. 899-900. II s'agit de 1'archeveque Raynald I du Bellay (1083-1096). Mais nous n'avons trouve nulle part ailleurs, pas meme dans la grande publication de GOUSSET, Les acies de la province ecclesiastique de Reims, t. II, p. g3 ss. Reims 1848, la mention de cette initiative de 1'archeveque Raynald. Vers la meme epoque, a la fin du siecle, etait instituee, dans un cas semblable, la grande procession de Tournai. Cfi A. CAUCHIE, La grande procession de Tournai, p. 90. Louvain, 1892.
(2) MGH, SS, t. XV, p. 848-851.
(3) Cod. Valent., n. 461 (607), XII s., MGH, t. XV, p. 848.
(4) MGH, SS, t. XV, p. 849 (sommaire) et 85i (note critique b). Voir Cod. Valent., n. 461, fol. i35. Le codex 459 ne comporte pas non plus ces additions.
(5) AA. SS., Februarii t. I, p. 843, MGH, SS, t. XI, p. 413.
(6) MGH, SS, t. XV, p. 848, n. i.
VHistoria n'a pas necessairement, ainsi que le veut HOL- DER-EGGER, Gislebert pour auteur. M. MANITIUS attire notre attention sur la difference entre les vers leonins du Carmen et ceux du ch. 16 et du ch. 17 de VHistoria (i). Cette difference, en effet, se manifeste a la simple lecture des deux series de vers. Mais nous ne croyons pas, avec ce dernier ameur, que la relation en prose puisse etre 1'ouvrage de spdterer Monche in S. Amand . L'ecrivain est tout proche des evenements. Son travail etait termine avant la dedicace de la nouvelle eglise (1088), comme il ressort de 1'addition du ch. 19 (2). Tandis que 1'auteur du Carmen ne dit rien de ses sources, celui de VHistoria affirme qu'il ne relate que des choses vues nisi quae evidenter obtutus probavere scriptoris (3). Son recit peut etre confirme par le temoignage de beaucoup de moines, clercs et lai'ques ; il ne raconte pas plus de miracles, parce qu'il en est qui acid nostrae non valuerunt pertingere notitiam, prae immensitatis popularis pressura (4). II s'exprime ainsi ausujet du fait qu'il ajoute au ch. 16 :
Unde metro canimus quiddam mirabilis actus
Gestum Coccei, postquam remeavimus ipsi
Quod iam non oculis, sed fonte probavimus auris (5).
Bref, la question de 1'unite ou de la dualite de 1'auteur presente peu d'importance, puisque les deux ecrits sont contemp orains des evenements et que VHistoria a largement copie le Carmen.
Les deux morceaux se sont inspires des classiques : 1'un, VHistoria, surtout de Virgile (6), 1'autre, le Carmen, surtout d'Horace (7).
(1) Op. cit., t. II, p. 610.
(2) AA. SS., Februarii t. I, p. 899.
(3) Ibidem, p. Sg5.
(4) C. 14, Ibidem, p. 898.
(5) Ibidem, p. 898.
(6) DESILVE, op. cit., p. i3i.
(7) MANITIUS, op. cit., p. 608.
II. La relation du voyage des reliques de saint Amand dans 1'ancien Brabant en 1107
Ann de reduire des usurpateurs des biens monastiques situes entre Gand et Ninove, 1'abbe Hugon se decida a faire faire un second voyage au corps de saint Amand. La relation du moine qui a pris part a ce pelerinage (i) est assez courte, mais tres precise et interessante. Apres un prologue qui expose les raisons pour lesquelles Dieu opere des miracles par le corps des saints, 1'auteur, comme Gislebert, retrace, avec ses etapes, le voyage des reliques sacrees, en racontant les principaux prodiges accomplis par leur intermediaire.
Rien dans ce recit, ne permet de soupconner, le ; nom de son auteur. HENSCHENIUS a prononce, en y ajoutant un peut-etre , celui du moine Gunterus, qui, comme nous 1'apprend Sigebert de Gembloux (2), composa un poeme sur le martyre de saint Cyr. Mais, outre que Gunterus est mort en 1107, 1'annee meme du pelerinage, aucun indice quelconque ne peut confirmer 1'hypothese du savant Bollandiste (3).