CHAPITRE PREMIER Formation ascetique d'Amand en Aquitaine
SOMMAIRE
La Gaule a la fin du vi e siecle. Naissance d'Amand dans les dernieres annees de ce siecle. En Aquitaine. A Herbauge. Saint Martin de Vertou. Les parents du saint. Sa pretendue sceur Nonna. Culture romaine en Aquitaine. L'anecdote du serpent et sa popularite. Vocation monastique. Voyages de moines au vi e siecle. S. Martin de Tours. La basilique de Perpetuus. Amand exile volontaire. Le monastere basilical deTours. Amand recoit la tonsure clericale. Bourges, Austregisilus et Sulpice. Amand reclus a Bourges. S. Remacle a Bourges.
Les quarante dernieres annees du vi me siecle et les treize premieres du vii me ont laisse dans 1'histoire de la Gaule une trace sanglante. On n'entend parler que de guerres et de guerres fratricides. Celles-ci mettent aux prises les descendants du grand Clovis, Sigebert, Chilperic, Gontran, Childebert II. Les femmes, Fredegonde et Brunehaut, se montrent plus acharnees encore a la lutte que leurs epoux. Cependant, les campagnards ranconnes ravagent et pillent a leur tour. Des epidemics deciment la population.
C'est pendant cette triste periode que saint Amand vient au monde. Les sources anciennes n'ont pas pris la peine de nous conserver la date de sa naissance. Aussi, bien des efforts ont-ils ete tentes pour 1'etablir. Un moine du milieu du ix me siecle, Milon, religieux de 1'abbaye d'Elnone fondee par saint Amand, s'y employa deja. II remonte le plus haut, jusqu'au 7 mai 671. Le moyen age a suivi aveuglement sa chronologie, qui repose pourtant sur des donnees inacceptables. Le bollandiste Godefroid HENSCHENIUS (t 1681) proposa, lui, 1'annee 694, tandis que MABILLON adoptait 58g. Ces deux savants touchent, sans doute, la
verite d'assez pres ; car tout porte a croire que le Saint naquit dans les quinze dernieres annees du vi me siecle. II faut nous contenter de cette approximation-la (i).
Le premier biographe de saint Amand, qui ecrivit vers 725, lui assigne 1'Aquitaine pour patrie. Depuis Auguste, ce terme designait les vastes regions situees entre la Loire et les Pyrenees, et decoupees ensuite en trois provinces, 1'Aquitaine Premiere, 1'Aquitaine Seconde et la Novempopulanie, c'est-a-dire 1'ancienne Aquitaine de Cesar, au sud de la Garonne. Apres avoir subi plus ou moins longtemps le joug des Visigoths, ces trois provinces, conquises par Clovis (607 et 5o8), firent partie du royaume merovingien, mais se virent souvent partagees entre les rois. Quand saint Amand vint au monde, un arriere petit-fils de Clovis, Childebert II (~\~ 5g5), ou le fils de celui-ci, Theodebert II (t 612), regnait sur 1'Aquitaine, sur la partie tout au moins de cette immense region ou Ton place le berceau d'Amand (2).
En effet, des contreforts des Pyrenees aux bords de la Loire, il y a de 1'espace. L'indication du premier biographe manquait par trop de precision : Dans la region de 1'Aquitaine, non loin du rivage de 1'Ocean (3) . Milon y ajoute un detail complementaire. Cependant, vers 85o, dans sa vie metrique de saint Amand, il se contente encore
de celebrer d'une maniere generale 1'antique Aquitaine, puissante par la guerre, fertile en fruits de la terre, riche d'hommes (4). Mais, quelques annees apres, il ecrit en prose un supplement a la premiere biographic ; alors, ses
investigations lui permettent d'affirmer que saint Amand
(1) Voir 1'appendice I : Chronologic de saint Amand. Dans le meine sens que nous : VAN DER ESSEX, Etude critique et litieraire sur les Viiae des saints merovingiens, p. 336 : Probablement vers 58g ".
(2) Voir A. LONGXON, Atlas liistorique de la France, Texie explicaiif, i rc partie, p. 38 et 3g ; L. DUCHESXE, Pastes episcopaux, t. II, p. 1-20.
(3) VA 1 , c. i, SRM, t. V, p. 4 3.
(4) CA, 1. 1, v. I20-i3o. Poetae, t. Ill, p. 571-572.
FORMATION ASCETIQUE 79
est ne dans ce comte d'Aquitaine qui s'appelle Herbauge (i).
Le nom d'Herbauge evoqxie tout un monde de legendes pieuses et poetiques. Situee dans la Seconde Aquitaine, au sud de 1'embouchure de la Loire, cette contree coincidait plus ou moins avec la partie meridionale du departement actuel de la Loire-Inferieure et avec le departement de la Vendee (2). La capitale du comte portait le meme nom que lui. Mais on raconte qu'elle disparut, vers la fin du vi me siecle , dans des circonstances tragiques. Ville paienne et livree aux plaisirs, elle s'etait permis de reserver un fort mauvais accueil au saint missionnaire, Martin de Vertou ("1" vers 601). Repousse de tous, insulte a maintes reprises, celui-ci ne trouva de refuge qu'aupres d'un seul habitant, appele Romain, et de sa femme. Alors le courroux de Dieii tomba sur la cite pecheresse. Tout a coup, elle se changea en un vaste lac. C'est le lac de Grand-Lieu, qui couvre encore 7000 hectares, au sud de Nantes. Des pecheurs bretons pretendent meme distinguer parfois, montant du fond de ses eaux, les tintements d'une cloche, la cloche de 1'eglise engloutie. Pour colorer cet episode de nuances bibliques, on ajouta que Martin et ses hotes avaient ete prevenus a temps et par miracle du cataclysme qui se preparait ; ils eurent done le temps de s'enfuir. Malheureusement, aussi curieuse que la femme de Loth, 1'epouse de Romain se retourna et fat, a son tour, muee en pierre (3). Milon de Saint- Amand ne fait aucune allusion a cette legende.
Pouvons-nous localiser, apres lui, la naissance d'Amand dans le pagus d'Herbauge ? Milon n'a pas 1'habitude de
(1) VA*, c. IV, SRM, t. V, p. 407.
(2) A. LONGNON, op. cit., p. 142.
(3) AA. SS., Octobvis t. X, p. 8o3. Sur S. Martin de Vertou et ses vies voir A. MOLINIER, Les sources de I'Jiistoire de France, 1. 1, n. 58z ; B. KRUSCH, dans SRM, t. Ill, p. 565-566 ; Analeda Bollandiana, 1898, t. XVII, p. 245- 247 et L. MAITRE, Les Villes disparues de h Loire inferieure, t. II, fasc. 3. Nantes, 1897.
completer, par ses inventions, les sources anciennes (i). Neanmoins le renseignement n'est pas des plus surs. La legende devait chercher, non loin de Tile d'Yeu, vers ou la biographic du vm me siecle fait partir le Saint devenu jeune homme, les lieux ou il passa son enfance. Or, le comte d'Herbauge s'etendait precisement en face de Tile d'Yeu.
Avec 1'Irlande et 1'Angleterre, 1'Aquitaine donna a la Belgique la plupart des apotres qui lui porterent le Bonne Nouvelle. Un des contemporains de S. Amand, S. Remade, parait originaire de cette region (2). A coup sur, ce fut de 1'Aquitaine, a savoir du monastere de Solignac, au diocese de Limoges, qu'il partit pour s'etablir dans les contrees du Nord, ou il fonda les abbayes celebres de Stavelot et de Malmedy (3).
Le meme souci de precision, signale a propos du lieu de naissance d'Amand, s'est exerce sur ses parents.
Serenus et Amantia etaient,. d'apres la plus ancienne biographic, des parents chretiens et nobles. Milon s'extasie sur la rencontre providentielle. de ces trois noms : Serenus, Amantia, Amandus. .. 4 *.
Rem siupidus miror divino munere gcstam, Quod sibi conveniunt genitor, genitrix, genitusque Nominibus dignis donorum munera fantes :
Namque Serenus ovans, genitrix et Amantia pollens, Non mirum est generant si talem iure puelhim, Nomine qui sancti memoretur amoris Amandus (4).
(1) Cfr supra, p. 55 ss.
(2) Cette origine de S. Remacle est admise par VAN DER ESSEX, Elude critique et liticrairc. p. 96, et F. BAIX, Nouvelles rcclicrclics sur deux biographies de S. Remacle, dans les Melanges Ch. Moeller, t. I, p. 269, Louvain, 1914, et Etudes sur I'Abbaye et la principaute de Staveloi-Malmedy, p. 12. B. KRUSCH, SRM, t. V, p. SS. semble negliger cette donnee. SRM. t. V, p. 405 il ecrit : Cette patrie (1'Aquitaine) a ete attribuee ii Remacle, a Goar, et a d'autres saints personnages qui, ou bien sont d'origine douteuse, ou bien sont eux-memes tout a fait douteux . Si la VA 1 a etc composee vers 725, le biographe pouvait aisement savoir qiielle fut la patrie d'Amand.
(3) SRM, t. V, p. 88.
(4) CA, v. 134-139. Podac, t. III. p. 672. M. KRUSCH trouve ces noms
FORMATION ASCETIQUE 8 1
Si Milon s'extasie, il n'ajoute rien aux donnees anciennes. Un troisieme biographe, du xn me siecle, celui-la, Philippe de 1'Aum.on.e, imite sa reserve (l). Mais un Saint, issu d'une noble famille aquitaine, ne devait-il pas avoir pour parents des dues d' Aquitaine ? Le savant MOLANUS nous presente ce premier stade de la legende (2) . II ne 1'a, d'ailleurs, pas inventee et puise ses renseignements, declare-t-il lui-meme, dans l'ornce du diocese de Gand. Ce morceau liturgique assigne, en effet, a Serenus le titre de due d'Aquitaine (3). HENSCHENIUS ne croit pas, pour sa part, a cette origine ducale de saint Aniand ; rnais, par crainte peut-etre de trop 1'appauvrir, il propose de faire de son pere un comte, le comte d'Herbauge (4). Sa conjecture ne vaut pas mieux que raffirmation du Propre gantois.
Ce n'etait pas encore assez de noblesse. On connait 1'histoire cmieuse de ce publiciste espagnol du xvn me siecle, TAMAYO DE SALAZAR, grand expert en faux. Parmi ses fabrications se trouve un pretendu diplome de Charles le Chauve, qui avait pour but de rattacher la rnaison d'Aragon aux dynasties locales d'Aquitaine et celles-ci aux merovingiens. Comme cet acte confirme les liberalites faites a un monastere de la Catalogue, Alaon, on lui a donne le nom de charte d'Alaon (5). On y mentionne notarnment Serenus et Amantia, dues d'Aquitaine, et les precisions nouvelles apportees sur leur genealogie vont aussi servir a enrichir celle de leur fils Amand (6). Ce saint eveque,
suspects, a cause, sans doute. de leur reunion ; ils n'etaient pas rares chez les Remains.
(1) VA3, c. 7. AA. SS., Februarii t. I, p. SSg.
(2) Natales Sanctorum Belgii, p. 82. Louvain, i5g5.
(3) II en est de meme du Propre de Bruges.
(4) AA. SS., Februayii t. I, p. 816.
(5) A. GIRY, Manuel de diplomatiqzte, t. II, p. SS^-SSo. Paris, 1925.
(6) Texte de la charte d'Alaon, par exemple, dans M. RABANIS, Les Merovingiens d'Aquitaine. Esseii historique et critique sur la charte d'Alaon, p. 216-224. Paris, i856.
ecrivent les historians du Languedoc, DOM DE Vic et DOM VAISSETE, etait fils de Serenus et d'Amantia, et, par consequent, oncle de Gisele, epoux d'Aribert ou Charibert, roi de Toulouse, et fort proche parent ou allie d'Amand, due des Gascons, pere de cette reine (i). Ainsi, apres avoir ete r attache a des dues, Am and se voyait rattache a des rois.
Le nom que Serenus et Amantia imposerent a leur fils etait fortrepandu en Gaule (2). Parmi les saints qui 1'avaient porte avant lui, presque tous originaires de ce pays, on cite notamment un eveque de Bordeaux, du v me siecle, un anachorete du Limousin, ayant vecu vers 5oo, et un ermite du diocese de Reims, du vi me siecle (3). S. Jean Chrysostome recommandait deja de placer les fideles sous le patronage d'un Saint (4). Mais, de son temps, le bapteme se conferait surtout a des adultes, tandis qu'a 1'epoque de saint Amand, celui des enfants s'etait generalise, ainsi que la coutume de leur donner un nom a 1'occasion de cette ceremonie.
Nous ne savons pas si les deux nobles aquitains eurent d'autres enfants. Car la sainte Nonna, qu'on nous presente comme la soeur de 1'apotre de la Belgique, parait bien n'etre qu'une figure legendaire (5). Berlinde, patronne de Meerbeck en Brabant, aurait eu, nous affirme le biographe de cette pieuse femme, pour pere, un certain Odelard, chef des armees de Wiger, due de Lotharingie, et pour mere,
(1) DOM CL. DK Vic et DOM VAISSKTE, Plistoire geiifnih du Languedoc, 1. 1. p. 848, et preuves, col. 86-91. Paris, 1700. Voir iliJem, col. 688-694, la g-eiiealogle d'Eudes d'Aquitaine (Cfr 1' edition nouvelle de VHistoire du Languedoc, t. I, p. 707-708. Toulouse, 1872).
(2) B. KRUSCH. SRM, t. V. p.3g5. Voir, p. ex., la Biolibliographie du CHAM. CHEVALIER, ou le Diciionnaire d'histoire et de geographie eccUsiasiiquc de MGR BAUDRILLART, au mot Amand. II y a plusieurs Amandus dans la correspondance de saint Paulin de Nole, p. ex. (Cfr O. BARDE.VHEWER, Geschicliic der aUkirchliche Literatur, t. Ill, p. 58o, Fribourg e. B., 1912.
(3) GREGOIREDE TOURS, HistoriaFrancoyum, II, i3 ; In gloria confessorum, 44, SRM, t. I, p. 80 et Si et p. 775.
(4) In Genesim homiUa XXI, n. 3, MG, t. LIII, col. 179.
(5) C.-J. DESTOMBES, Histoire de saint Amand) p. 5 et 6.
FORMATION ASCETIQUE 83
Nonna, soeur du bienheureux pontife Amand (i). Un due de Lotharingie, au vn me siecle, c'est deja un bel anaclironisme. Ajoutez que la vie de sainte Berlinde fat composee au xi me siecle et que les critiques les plus autorises (2), parviennent a grand'peine a y glaner quelque renseignement utile.
Ainsi, rien ne semble devoir etre retenu de toutes les donnees qui s'ajouterent aux maigres renseignements du premier biographe de saint Amand sur sa naissance et sa famille.
Les Visigoths avaient, on s'en souvient, occupe 1'Aquitaine. Us s'y etaient trouves en trop petit nombre pour lui imposer leur maniere de vivre. Les Francs ne ruinerent pas non plus la culture romaine, qui regnait en maitresse au sud de la Loire (3). Ne d'une famille distinguee de I'Aquitaine, Amand dut vraisemblablement etudier la grammaire, les auteurs classiques et, peut-etre aussi, les autres arts liberaux, dans quelque ecole comme il en existait dans de simples bourgs ou vici de 1'empire franc (4). Mais, apotre et non ecrivain, Amand ne nous a rien laisse par ecrit qui permette de juger de ses connaissances. Le testament qu'il dictera avant sa mort, tres court, est redige dans 1'abominable latin de 1'epoque merovingienne. Son principal biographe avait trop a nous raconter sur ses voyages et ses miracles, pour s'attarder a ses etudes qui 1'interessaient d'ailleurs mediocrement. II nous dit bien que, des son enfance, le fils de Serenus avait appris les Lettres Sacrees (5). Des phrases de ce genre abondent dans les morceaux hagiographiques et constituent de vulgaires cliches.
(1) Vita, S Berlendis, c. 3. AA. SS. Bclgii, t. V, p. 265. Cfr MAEILLON, Ainiahs, t. I, p. 535.
(2) VAN DER ESSEX, Etude critique, p. 3og-3ii.
(3) C. BAYET, etc., dans I'Histoire da France de E. LAVISSE, t. II, p. i58-i5g ; C. JULLIAN, Histoira de la Gaule, t. VI, surtout ch. II et VI.
(4) E. VACANDARD, Vie de S. Ouen, p. 17-21.
(5) VA 1 , c. i, SRM, t. V, p. 4 32.
La periode de la vie monastique du Saint anterieure a sa vocation apostolique presente trois etapes. Le jeune homme est recu d'abord dans un monastere de 1'ile d'Yeu, a. quatre milles de la cote. De la, il passe a Tours, ou il continue sa vie religieuse, mais prend la tonsure clericale. Enfin, durant quinze annees environ, il mene la vie de reclus a Bourges.
L'ile d'Yeu forme, avec celle de Noirmoutier, le complement de la Vendee. De dimensions modestes, 2247 hectares, elle ne mesure en longueur que neuf kilometres et en largeur qu'une moyenne de trois a quatre. Les champs, les vignes, les pres, les bruyeres y alternent. De-ci de-la s'eleve un monument megalithique. La population actuelle, quelques milliers d'ames, est faite surtout de pecheurs (i). C'est la que le jeune agneau blanc a la robe d'ecarlate , suivant 1'expression du poete Milon (2), fut re$u par le troupeau blanc des moines. Le biographe ancien nous presente, en effet, son heros comme renoncant au siecle, alors qu'il sortait de 1'enfance (3).
Un miracle, son premier miracle, dut frapper tres fort ces braves moines de 1'ile d'Yeu. II arriva plus tard jusqu'a Noyon sur les ailes de la renommee multorum fama volitante .
Unjour done, Amand regut 1'ordre... de se promener. Tout a coup, se dressa devant lui un serpent d'une grandeur remarquable, ainsi que 1'homme de Dieu avait coutume de le raconter . Effraye, le jeune moine ne savait quel parti prendre. La grace divine lui suggera celui de se mettre en priere a genoux. II se releva bientot, opposa le signe de la croix au redoutable reptile et lui ordonna de regagner son antre. L'animal s'executa aussitot et si bien, qu'il ne reparut jamais.
(1) O.J.RiCHARD, L'ile d'Yeu A'autrefois et I' He d'Yeu d'aujourd'kui. Niort, 1884 (Nous n'avons pas pu nous procurer cet ouvrage).
(2) CA, v. i55 et i56, Poelae, t. Ill, p. 572.
(3) VA 1 . c. i, 2, 3, SRM. t. V, p. 432, cfr VACA.VDAUU, op. cii., p. 23, u. i.
FORMATION ASCETIQUE 85
Un serpent de grandeur remarquable, un serpent capable d'effrayer saint Aniand, un serpent qui obeissait si ponctuellement au signe de croix, ce ne pouvait evidemment etre que le diable. Philippe de FAumone en est intimement convaincu. Aussi, nous le decrit-il, commeil convient, s'enfuyant tout confus et tete basse (i).
Cette anecdote est Tune des plus reputees de la vie du saint apotre. Parmi les trois ou quatre attributs iconographiques qui 1'accompagneront dans la peinture ou dans la sculpture, il faut mentionner le serpent ou le dragon (2). Celui-ci etait represente sur le sceau de 1'ancienne abbaye.
L'imagination populaire lui a meme confere une perennite extraordinaire. Tout le monde, ecrivait un moine du XVIII me s i ec i ej Dom Gosse, connait la beaute de 1'eglise de 1'abbaye mais peu de personnes visitent les voutes qui soutiennent le chceur et qu'on appelle 1'eglise basse. Tout 1'edifice etant bati sur pilotis, cette eglise basse est necessairement tres malsaine ; 1'eau jaillissait meme quelquefois a travers les joints des pierres bleues qui en forment le pave. Les habitants du lieu disent que cela arrive lorsque 1'anguille de saint Amand remuela queue. Cette merveilleuse anguille, ajoutent-ils, vivait du temps du saint fondateur et ne quitta jamais les souterrains ou canaux, tant mondes qu'immondes, du monastere. Elle est d'un certain age, comme on le voit ; aussi, la prendriez-vous, a la barbe qui entoure son menton, pour un Provincial des capucins de Flandre. Elle a aussi sur le dos de grands vilains poils herisses comme les soies d'un sanglier en furie. On lui donne 18 pieds, 6 pouces, II lignes de long entre tete et queue, et 1'on pretend qu'elle doit vivre aussi longtemps que 1'abbaye subsistera (3) .
(1) VAi, c. 2, SRM. t. V, p. 482 ; VA3, c. 9 et 10, AA. SS., felmtarii 1. 1, p. 859-86o.
(2) X. BARBIER DE MONTAULT, Traite d'iconogyapkic clirelienne, t. II, p. 296. Paris, 1890; Ch. CAHIER, s. j., Caracterisiiques des saints dans I'art jpopulaire, t. I, p. 317. Paris, 1867.
(3) Cite par E. MAES, ViefopHlaire de saint Amand, ch. I, p. 16.
Que s'etait-il passe, cependant, dans 1'esprit de Serenus et d'Amantia ? Us avaient permis a leur fils de s'embarquer pour 1'ile d'Yeu. Mais, sansdoute, comptaient-ils qu'il ne s'y engagerait pas definitivement dans la vie religieuse. Toujours est-il qu'Araand se vit, un jour, somme de revenir sans tarder, sous peine de perdre tout droit a 1'heritage paternel. II fit alors, nous dit-on, cette noble reponse : Je n'ai rien plus a coeur que de servir le Christ. II est ma part et mon heritage. Je ne desire rien des richesses familiales. Mais permettez-moi seulement de m'engager dans la mi lice du Christ (i) .
Meme si Serenus donna alors son. approbation auxprojets de son fils, celui-ci jugea prudent de se derober aux influences familiales.
II revait, d'ailleurs, d'aller placer sa carriere monastique sous le patronage de saint Martin. II partit done pour le tombeau du premier propagateur de la vie monastique en Gaule.
L'ordre monastique, pris dans son ensemble, ressemblait encore a une nebuleuse non resolue, non definie. II y avait des moines, des monasteres, des coutum.es monastiques : mais pas de congregations, comme fat plus tard celle de Cluny ; pas encore de regie unique s'imposant a de nombreuses maisons ; souvent meme, dans le monastere, pas d'autre regie que la volonte de 1'abbe... Meme en Orient, ou existaient depuis longtemps de veritables federations de monasteres, avec des regies ecrites, la vie religieuse gardait un caractere un peu prive, moins strict, moins officiel que celui des ages posterieurs. Une large porte demeurait ouverte a 1'instabilite : moyennant la benediction de son abbe, on pouvait aisement se mettre en route pour de lointains pelerinages a des sanctuaires, a des centres monastiques, aupres de saintes gens ; et il etait loisible de se fixer la ou le regime flattait davantage la ferveur ou la nonchalance (2)
(1) VAi. c. 3, SRM, t. V, p. 4 3a et ,|,33.
(2) [Do^i DKLATTIC], Commeniaire dehregk desaiiii Benoil, p. 476. Paris,
FORMATION ASCETIOUE 87
Les conciles merovingiens, en particulier celui d'Agde, dans le Languedoc, en 5o6, et celui d'Orleans, en 5n, avaient bien essaye de reagir. Des mesures severes furent prises centre les vagabonds et les gyrovagues (i). La permission de 1'abbe est necessaire pour le simple changement de nionastere, et meme, ajoute le concile d'Orleans, celle de 1'eveque (2). Cette legislation fut-elle observee ? En tous cas, la liberte, sous ce rapport, reste fort etendue au vi me siecle. Saint Benoit sera le premier a fixer vraiment les moines (3).
En changeant ainsi de nionastere, le religieux se laissait conduire, en general, par une excellente intention, celle de son avantage spirituel . Un abbe comme S. Jean de Reome est las du commandement. II recherche 1'obeissance. Le voila done qni s'enfuit a Lerins, ou il pourra vivre ignore. II le pensait, du moins. Car, au bout d'un an et demi, on 1'y decouvre. Redemande aux moines de Lerins par 1'eveque de Langres, Jean doit bien reintegrer son premier domicile (4). D'autres subissent 1'attirance d'un maitre en ascetisme, comme S. Colomban (5), ou de la tombe d'un grand thaumaturge. Ce futle cas pour S. Amand.
Martin, 1'illustre missionnaire des campagnes gauloises etait mort, vraisemblablement, en 3g7 (6), a Candes, localite
(1) Concile d'Agde, c. 38 dans MANSI, Concilia, t. VIII, col. 33i ; Concile d'Orleans, c. 9, MGH, Concilia Merovingica (ed. F. MAASSEN), p. 7; cfr HEFELE-LECLERCQ, Histoire des conciles, t. II, 2 partie, p. 997 et ioi3. Paris, 1908.
(2) Concile d'Agde, c. 27 ; Concile d'Orleans, c. 22 ; loc. tit., a la note precedente.
(3) DELATTE, op. cit., p. 476. DOM H. LKCLKRCQ, Eglise gaUicane, dans le Diciionnaire d'arclieologic el dt Hturgie de DOM F. CABROL et DOM H. LECLERCQ, fascicules LVI-LYII, col. 427. Paris, 1925.
(4) Vita loliannis aUmtis, c. 3 et 4, SRM, t. Til, p. 5o8 et 5og. Cette Vita de S. Jean (f vers 644) a ete composee, un siecle plus tard, par Jonas de Bobbio.
(5J Par exemple, S. Attale, le successeur de S. Colomban, a Luxeuil, qui venait de Lerins. Cfr Vita Colnmlani, c. i, SRM, t. IV, p. n3.
(6) A. LECOY DE LA MARCHE, Saint Martin, p. 864 et 365. Tours, iSSi ; H. DELEHAYE, S. Martin et Sulpice-Severe, dans les Analects, Bolhndiana, 1920, t. XXXVIII, p. 19-33.
situee a cinqu ante- deux kilometres de Tours. A peine... avait-il ferine la paupiere, que la voix publique lui decerna les honneurs reserves aux Bienheureux (i) . Bientot, dans le cimetiere ou il avait ete enterre, son successeur, 1'eveque Brice, batit une chapelle basilica parva (2). Mais Perpetuus, troisieme successeur de S. Martin, la trouva par trop miserable pour un si grand saint, dont la reputation et le culte ne cessaient de grandir. II construisit done, vers 470, une eglise fort vaste et merveilleuse, dans 1'abside de laquelle fut transporte le corps du Saint (3). Apres son iiicendie, en 558, 1'eveque Euphronius s'empressa de la reparer et le monument, ainsi restaure, dura, si 1'on peut se fier au silence des trop rares historiens, jusqu'au ix c siecle (4).
Tachons de nous figurer ce que devait etre ce temple ou 1'apotre de la Belgique epancha sa devotion.
L'eglise construite par Perpetuus etait une basilique proprement dite, avec trois nefs et une abside en hemicycle ; elle mesurait cent soixante pieds de longueur, soixante de largeur et quarante cinq de hauteur sous voute. II y entra cent vingt colonnes de marbre et 1'on y perga, dans Valtarium ou sanctuaire, trois portes et trente-deux fenetres, dans la nef, cinq portes et vingt fenetres. Les murs etaient recouverts de marbres de couleurs diverses. Telle apparaissait la .profusion de pierres precieuses et de mosaiques que le temple de Saint-Martin put etre compare par Sidoine Apollinaire a celui de Salomon et qu'il passa pour le plus somptueux monument des Gaules. Un campanile se dressait, soit a la croisee du transept, soit tout pres de la fagade (5).
(1) LECOY DE LA MARCHE, op. cii., p. 379.
(2) GREGOIRE DE TOURS, Historia Francorum, X. 3i, SRM, t. I, p. 444 ; E.-R. YAUCELLK, La colUgiale dc S, Martin de Totirs, des origines a I'avenemeni des Va'lois (397-1398). p. 383. Paris, 1908.
(3) GKEGOIRE DE TOURS, loc. cit., a la note precedente.
(4) R. DE L.4.sTKYRiE,I/4g7w Saint-Martin de Touys^dans les Memoir es de Tlnsiitut (Acad. des Inscriptions et des Belles-Lcttres), t. XXXIV, i e partie (1892), p. 8.
(5) GREGOIRE DE TOURS, op. cit., II, 14, SRM, t. I, p. 81 et 82, R. DE
FORMATION ASCETIOUE 89
L'autel, situe assez en avant du sanctuaire, etait adosse au tombeau de saint Martin. Celui-ci etait compose d'un sarcophage, pose sur un petit mur ; la tete du saint etait tournee du cote de 1'autel et ses pieds, vers le fond de 1'abside. C'est a cet endroit, designe par 1'expression ad pedes , que les pelerins venaient prier et, dans les basiliques successives qui s'eleverent au-dessus du corps de saint Martin, [il] fut toujours entoure d'une devotion et d'hommages particuliers (i). La table meme du sepulcre etait formee par un morceau de marbre d'Autun, protege par des pieces d'etoffe d'une grande valeur garnies de franges et d'autres ornements (2).
A en croire le premier biographe d'Amand, c'est t a Tours, dans cette basilique grandiose, au pied du tombeau visite par tant de pelerins de toute condition, que le Saint demanda a Dieu, par 1'intercession du grand voyageur que fut 1'apotre des campagnes gauloises, de ne plus jamais revoir sa terre natale, mais de passer toute sa vie in peregrinatione .
Ces quelques mots du biographe meritent d'etre remarques. Us nous suggerent deja un rapprochement entre Amand et ces moines irlandais, ces moines de saint Colomban surtout, qu'il aimera et imitera par dessus tous les autres.
Aux temps merovingiens, les religieux irlandais, en grand nombre, quittent leur pays. Pour 1'amour de Dieu , le nom du Seigneur , la patrie eternelle , le Christ , le remede de leur ame , ils entreprennent la peregrinatio . Ils ne seront pas, a proprement parler, des pelerins, qui visitent un ou plusieurs endroits celebres de pelerinage et puis s'en retournent chez eux ; mais plutot des exiles volontaires, qui, par un vosu plus ou moins explicite,
LASTEYRIE, op. cit., p. 84. ; LECOY DE LA MARCHE, oj>. cii., p. 5oi et 5os ; VAUCELLE, op. cit., p. 386- 392.
(1) VAUCELLE, op. cit., p. 391. Cfr aussi L. MA!TRE, Le tombeau de S. Martin de Tours, dans Revue Mdbillon, 1924, t. XIV, p. 55.
(2) LECOY DE LA MARCHE, op. cit., p. 433.
gO SAINT AMAND
s'interdisent, pour une longue periode ou pour toute leur vie, de regagner leur patrie (i).
LaprierefaiteparAmand, a Tours, futexaucee, ainsi que le lecteur le verra par la suite. A sa mort, il pourra se vanter de n' avoir pas compte avec les kilometres. Et sa demande de Tours, formulee avant le commencement de sa carriere apostolique, evoque tout naturellement cette phrase de son testament : Proinde omnibus non habetur incognitum, qualiter nos longe lateque per universas provintias sen gentes, propter amorem Christi sen verbo Dei adnuntiare vel baptismum trader e discursum habuimus (2) .
En nous disant que le Saint, avant de quitter Tours, sollicita la benediction de 1'abbe et des freres, le biographe nous laisse entendre qu'il y avait continue sa vie monastique, corinnencee a File d'Yeu. La plupart des erudits anciens etmodernes ont, eneffet, conclu de certaines expressions de Gregoire de Tours, qu'un monastere avait ete annexe au tombeau de saint Martin, pour le moins des le vi e siecle (3). Cette existence a ete contestee recemment, mais, semble-t-il, d'une maniere trop radicale (4). Car, s'il n'y eut pas a Tours, aupres du tombeau de saint Martin, de monastere au sens tout a fait rigoureux du mot, avant 65o environ, on y trouve, bien auparavant, une institution fort semblable. Comme a Saint-Denis, a Saint-Germain d'Auxerre, etc., nous y rencontrons, en effet, sous le gouvernement d'un abbe, des clercs desservant la basilique, des laid religiosi , portant la tonsure monacale et exer- 9ant les divers metiers et offices de la communaute, des marguilliers, enfin, charges du service des portes de 1'eglise. Cette population pratiquait, sans doute, la vie religieuse a la maniere de saint Martin, c'est-a-dire que les
(i) DOM L. GOUGAUD, Gaelic Pioneers of Christianity, p. 6-7. " (2) VA2, appendice, SRM, t. V, p. 483-484.
(3) Par exemple, LECOY DE LA. MARCHE, op. cit., DOM BESSE, Les Moines de I' Andante France, p. 148 et 149.
(4) E. Lr.sxrc, H-istoirede la proprii-te eccUsiasiiqite en France. 1. 1, p. 86. n. 3.
FORMATION ASCETIOUE QI
freres etaient soumis a une sorte de coutume plutot qu'a une regie ecrite et ne s'engageaient par aucun vceu (i) ; ilsne possedaient rien en propre ; ils vivaient dans des cellules ; ils etaient astreints au travail manuel, prenaient leurs repas en comnum et se rendaient a 1'oratoire pour la priere en commun. Jeune journal! er jusqu'a niidi, frugalite des repas, abstinence de vin, sauf en cas de maladie, modestie du vetement fait de poil de chameau : telles etaient les obligations prescrites (2) . Bref, c'etaient des intermediaires, comme il y en avait beaucoup alors, entre les clercs secu-, liers et les moines, mais beaucoup plus proches de ceux-ci que de ceux-la. On peut aussi les comparer au clerge basilical, qu'a la meme epoque, on trouvait pres de Saint-Pierre de Rome, de Saint-Laurent-hors-les-Murs, de Saint-Jean de Latran, de Sainte-Marie-Majeure, etc. (3).
II nous est impossible de determiner, meme d'une maniere approximative, combien de temps le jeune ascete demeura a Tours. Quand il quitta cette ville pour Bourges, il avait ete recu dans la clericature.
A Bourges, pour la premiere fois, nous aliens le trouver en rapport avec des personnages sur lesquels on possede, par ailleurs, quelques renseignements. Comme son biographe assure que son sejour dans cette ville dura environ quinze annees, il vaut la peine de s'arreter un peu a ce dernier stade de sa formation monastique.
Quoique metropole de 1'Aquitaine Premiere, Bourges avait perdu, sous la domination romaine, le rang insigne qu'elle avait acquise a 1'epoque de I'mdependance (4). Sous les rois francs, elle fut assiegee, en 583, par Chilperic,
(1) II n'} r avait, cl'ailleurs, pas, a cette epoque. de voeux formels de religion, tels qu'il en exista dans la suite.
(2) L. LEVILLAIN, Elude sur TaHbaye de Saint-Denis a Tefcoqiie merovingiennt, dans la BiViioilieqin de I'Ecok des diaries, 1920, t. LXXVI, p. 74. 49 et 5o, 67-70. Les conclusions de ce savant se rapprochent plus de celles de M. VAUCKLLH (op. tit., p. 34 et 35) que de celles de Mgr LESNE.
(3) P. B.-.TiFi-OL, HisloireduBreviiiii'tsRomiiin, cli. I, p. 77-86. Paris, 1911.
(4) C. JL'LLIAX, lli&toire de la Gauk, t. VI, p. 3gS, cfu t. II, p. 535.
et toute la contree fat horriblement ravagee. Pen apres, la partie de la ville qui avait etc preservee de la ruine pendant la guerre, devint la proie des flammes (i).
Gregoire de Tours, qui nous raconte ces details, vante aussi la beaute de la cathedrale de Bourges. Elle avait ete consacree a saint Etienne et Ton y venerait une fiole de sang du premier martyr, restee, jusque dans les temps modernes, le principal joyau de la cathedrale (2).
Au moment ou saint Amand arriva a Bourges, le siege episcopal y etait occupe par un saint, Austregisilus, on Outrille. D'apres sa biographic, ce personnage avait passe plusieurs annees a la cour du roi Gontran. Mais il refusa de se marier et finit par demander et obtenir son conge pour entrer dans le sacerdoce. Quand, a une date inconnue, 1'eveque de Bourges Apollinaire, vint a mourir, Austregisilus fut choisi a sa place. II siegea douze ans ; assista, en 614, au concile de Paris et mourut, le 20 mai, on ne sait exactement quelle annee (3). La reputation d' Austregisilus etait tres grande, comme le note la biographic de saint Amand.
Cependant, dans la maison episcopale de Bourges, se faisait remarquer, par ses vertus, un autre ecclesiastique encore, qui fut un jour le successeur d' Austregisilus, a savoir saint Sulpice II.
Sulpice est 1'aine de tous ces hommes illustres qui remplirent des fonctions considerables a la cour merovingienne, sous Clotaire II et Dagobert I, et puis devinrent eveques. Citons Rusticus et Didier, eveques de Cahors, Dadon ou Ouen, eveque de Rouen, Eloi, eveque de Noyon. Separes
(r) GREGOIRE DE TOURS, Hisioria Francorum, VI, 3i et 3g, SRM, t. I, p. 270, 271 et 278.
(2) GREGOIRE DE TOURS, op. cit., I, 3i, SRM, t. I, p. 49 ; In gloria, martyrum, I, 33, SRM, t. I, p. 5o8.
(3) DUCHESNE, Pastes episcoj>aux, t. II, p. 29. La Vita de ce saint est publiee dans SRM, t. IV, p. 191-200. M. B. KRUSCH, a 1'encontre de ses pr6decesseurs qui la croyaient contemporaine, 1'attribue a 1'epoque carolingienne,
FORMATION ASCETIQUE g3
par leurs fonctions ecclesiastiques, ils resterent unis, comme nous le prouvent quelques pieces conservees de leur correspondance (i).
Sulpice, en particulier, avait ete nomme abbe de la chapelle royale, sous Clotaire II (2). La Vita Amandi est seule a nous apprendre qu'il remplit aussi, sous 1'eveque Austregisilus, les fonctions d'archidiacre. Ce litre faisait de lui une sorte de vicaire general, le representant de 1'eveque dans 1'administration et le gardien de la discipline ecclesiastique ; il lui confiait aussi la formation du jeune clerge (3).
Saint Sulpice qui, comme nous 1'avons dit, succeda a Austregisilus sur le siege de Bourges, est mentionne la premiere fois, comme eveque, au concile de Clichy de 626-627. II vecut fort age et mourut, en 646. Sa biographic, ecrite entre 647 et 671, est tres laconique ; elle contient pourtant des details interessants (4). Sulpice se fit remarquer par sa grande charite. II sollicita de Clovis II la suppression d'un impot etabli par Dagobert I et qui pesait lourdement sur le peuple de Bourges (5).
Tels furent les deux ecclesiastiques qui reurent saint Amand, a Bourges. Ce devait etre au plus tard vers 614 (6), sans doute dans les dix premieres annees du vu e siecle.
Meme apres la naissance du monachisme, le genre de vie de 1'anachorete continua a jouir d'une grande vogue.
(1) SRM,t. IV, p. 364-371. VACANDARD, ViedeS.Oi{eii,p.38-$o; 233-234.
(2) VACANDARD, op. cit., p. 3y.
(3) Ibidem, p. 102 et io3. Voir ABBE FERRE, Vie de S. Sulpice U Bon, p. 55-71. Paris, 1919. (Ouvrage dont les affirmations doivent etre controlees). M. KKUSCH, SRM, t. IV, p. 364. ne nie pas absolument que Sulpice ait ete archidiacre de Bourges, avant de devenir eveque, bien que ce fait ne soit pas mentionne dans la Vita Sulpitii. II ecrit en note : Sulpicium a primaevis annis clero Biturigo adscriptum esse parum verisimile est neque vitae Austregisili (c. 8) auctoritatem tribuam ubi Sulpicius diaconus, qui eius postea successor fuit , commemoratur .
(4) SRM, t. IV, p. 364-371 (preface critique), p. 37i-38o (edition des recensions de la Vita).
(5) Vita Sulpitii, c. 6, SRM, t. IV, p. 375.377.
(6) Cfr infra,, appendice I : Chronologic de saint Arnand.
Beaucoup de cenobites memes desiraient ardemment le gouter, aumoins pour un temps, lorsqu'ils avaient ete longuement eprouves dans les exercices de la comirmnaute. II suffit de se souvenir de la maniere dont saint Benoit s'exprime, a ce sujet, dans le deuxieme chapitre de sa regie.
Comme les anachoretes, les reclus vivaient seuls, mais ils se faisaient de plus separer du monde exterieur par une muraille. Au vi e siecle, en Gaule, ils paraissent avoir ete nombreux, et leur genre de vie offre plus de particularites interessantes que celle des ermites (i).
La pratique de la reclusion variait fort, d'apres les lieux et les individus. Souvent, 1'ascete, se faisait enfermer dans 1'enceinte d'un monastere. II restait, alors, sous la conduite de 1'abbe (2). Ce ne tut pas le cas de saint Amand, au moins, a en croire son plus ancien biographe.
D'apres cet auteur, Austregisilus et Sulpice entreprircnt la construction d'une cellule pour Amand in super-ion civiiaiis muro iuxia ecclesiam. Bourges est une des villes qui a le mieux conserve son enceinte gallo-romaine. On en retrouve des vestiges dans les cours et les massifs de constructions. Elle passe, notamment, a 1'Est, sous le chceur de la cathedrale (3), qui a succede a la basilique louee par Gregoire de Tours. La cellule de saint Amand se trouvait done sur le mur oriental, adossee a 1'eglise Saint-Etienne.
Par devotion peut-etre au premier martyr, par attachement personnel auxdeux saints de Bourges, 1'eveque et son archidiacre, et par desir de se soumettre a leur direction, Amand avait done choisi, comme endroit de reclusion, la cathedrale plutot qu'un des monasteres de la ville. Pour executer son dessein, il avait du, sans doute, obtenir 1'assentiment d'Austregisilus ou de son delegue, Sulpice. Divers S3 ? nodes, en effet, interdisaient au moine de s'etablir en dehors de son monastere (4).
(1) DOM BKSSE, Les Moims de I'anciemie France, p. 214.
(3) FERRK, op. cii., p. 107 et les ouvrages cites pav cet auteur.
(4) C. 22, MGH, Concilia I, Concilia Merovingica, ed. F. M^VASSUN, p. 7, Cfr supra p. 87.
FORMATION ASCETIQUE QD
Amand tint, sans doute, en choissant ce genre de vie, a imiter quelques reclus celebres. Gregoire de Tours nous en cite plusieurs. Ainsi, cet ascete Hospitius qui vivait, 'a Nice, dans une tour, le corps charge de chaines, et revetu d'un cilice. Des Lombards envahisseurs le trouverent en cet etat, en 574. N' ay ant pu decouvrir de porte a sa demeure, ils y entrerent par le toit (i). S. Eparchius (T 58i) demeura en reclusion a Angouleme, pendant 44 ans (2). Un certain Jean, d'origine bretonne, s'etait fait construire une cellule, a Chinon, devant 1'eglise. II y avait plante des lauriers et, sous leur ombrage, il lisait ou ecrivait (3).
L'eveque de Tours parle egalement d'une recluse et nous raconte comment elle fut muree. Dans le monastere de Poitiers, ou s'etait retiree la reine Radegonde, il y avait une moniale qui demanda et obtint la faveur de la reclusion. Les vierges se reunirent ; et chantant, en choeur, des psaumes, les lampes allumees, la bienheureuse Radegonde tenant la main de la recluse, celle-ci fut conduite a la cellule. Elle dit adieu a toutes ; elle les embrassa ; et puis, elle fut enfermee. L'ouverture par laquelle elle etait entree ayarit ete muree, elle vaque maintenant, en cet endroit, a 1'oraison et a la lecture (4).
Ainsi, Amand n'innovait pas. Dans le passage de sa premiere biographic, qui nous raconte, d'ailleurs en tres peu de mots et en termes d'une grande banalite, la vie qu'il mena dans sa cellule de Bourges, on retrouve 1'echo de certains chapitres de Gregoire de Tours (5). II demeura, de longs jours dans cette cellule, pour 1'amour de la vie eternelle. Vetu d'un cilice, convert de cendres, broye par les jeunes et la faim, il se contentait de pain d'orge et de tres peu d'eau... II s'abstint tout a fait de vin et de biere...
(1) GREGOIKE de TOURS, Hist. Ft-anc., VI, 6. SRM, t. I, p. 249-253.
(2) Ibidem, VI, 8, SRM, t. I, p. 253-254.
(3) GREGOIRE DE TOURS, Ingloriaconfessoriun, 23, SRM, t. II, p. 762-763.
(4) GREGOIRE DE TOURS, Hist. Franc., VI, 29, SRM, t. II, p. 267-268.
(5) Voir p. ex. ibidem, V, 10. ibidem, p. 199.
II servit Dieu, dans cette solitude, environ quinze ans . Comme les autres reclus, il partageait sans doute son temps entre la priere, la lecture et le travail manuel. Peutetre, faut-il aj outer aux incommodites provenant de ses austerites, celles qui lui furent causees par le climat, alors fort insalubre, de la region. Les ruisseaux qui unissent leurs eaux aux portes de Bourges, forment, autour de la ville, une zone de terrains a demi-noyes, fort utiles jadis pour la defense de la place, mais aussi fort propices aux fievres.
A en croire un auteur recent, Amand aurait fait la connaissance, a Bourges, d'un autre saint qui, ne comme lui en Aquitaine, devait comme lui, evangeliser le nord de la Belgique actuelle. II s'agit de saint Remacle (i). Malheureusement, cette affirmation n'est pas assez prouvee. Heriger de Liege, dans sa biographie de saint Remacle, composee de 972 a 980, raconte bien que 1'education de ce saint fut confiee a saint Sulpice (2). Mais ce detail, qui ne se trouve nulle part auparavant, n'est sans doute qu'une deduction du fait, rapporte aussi par Heriger, que plusieurs eglises du diocese de Maastricht furent consacrees a saint Sulpice par saint Remacle, devenu eveque (3). D'ailleurs meme si Remacle a ete disciple de Sulpice, il ne s'ensuit pas necessairement qu'il le fut en meme temps que saint Amand. La chose n'est pas impossible. On ne peut dire davantage.
(1) FERKE. op. ciL, p. i33.
(2) Vita Remadi, 2 a , dans les Gesta pontificum Tungrensium, c. 42, MGH, SS, t. VII, p. 181.
(3) Ibidem.