III. Elnone
La ville de Saint- Amand-les-Eaux, dans le departeinent du Nord, doit son nom au monastere qu'y fonda Fapotre de la Belgique. II en fit le centre de sa predication. II 1'aima, comme plus tard Boniface aimera Fulda. II y mourut, sans doute. II n'eut pas de plus ardent desir, en ces derniers jours, que d'y reposer, au milieu de ses freres, jusqu'a la resurrection finale.
Dans les textesles plus anciens, le monastere se denomme, non pas d'apres son illustre patron, mais d'apres un petit cours d'eau, 1'Elnon, qui, a cet endroit, se jette dans la Scarpe. Le lit primitif de celle-ci, modifie au xviii 6 siecle, separait, en cette partie de son trace, les dioceses de Cambrai-Arras et de Tournai-Noyon. L'abbaye d'Elnone relevait du second.
La contree porte le nom de Pabula ou de Pevele, qui rappelle les gros paturages. Bien des fois, au cours de 1'histoire, elle sera le theatre de batailles des peuples. II
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suffira de rappeler ici Bouvines. Au xix e siecle, son developpement industriel a ete remarquable (i).
Un contemporain de saint Amand traite 1'Elnon de lenta palus, une riviere au lent cours, parmi les marecages (2). Vers 85o, Milon, vante ainsi la situation de son cher monastere :
Locus est dejlumme dictus, Quod recipit largoque sinu Scarb purior effert. Qui fonte ex gemine, Jordanis more, meantes Diilcia commixtis coniungimt basia labris, Quo tumnlum retinet Sanctus virtutibus auctum. Qui locis immenso decoratus honore nitescit : Pax ibidem, pietas, bonitas, concordia pallet Spesque, fides, fraternus amor, dilectio summa... locus ! o felix fecundo g ermine cespes, Cunciis made bonis, aeterna in saecula salve. Veste, ove, messe, bove, alite, melle, ape, fliimine, pisce, Glande, sue, flore, fronde, imbre, gramine, vite, Omnibus his pollens tali moderante colono, Omnibus his renitens hoc fecundante patrono (3).
A partir de 1'epoque carolingienne et pendant tout le moyen age, Elnone se trouvera place aux confins des deux royaumes, germanique et francais. Philippe de rAumone, fait valoir cette situation privilegiee (4). On ne s'etonnera
(1) L. VANDERKIXDERE, La formation Urviioriak dcs principautes Idgcs, t. I, 2, p. 282; LONGNON, A Has liistoriquc dc la France, PI. VIII ; WARICHEZ, Origines de Teglise de Tournai, p. 96 ; le meme, dans les Collationcs dioeccsis Tornaccnsis, 1924, t. XIX, p. 64, 67 et 68 (1'ancien diocese de Tournai) ; le meme, Eiat beneficial de la Flandrc et du Tournaists, au temps de Philippe le Bon, Louvain, 1910 ; V. DE COURMACEUL, Hisioire de la ville et de I'albaye de Saint-Amand, p. i ss. ; P. VIDAL DE LA BLACHE, Tableau de la geographic d& la France, dans I'Histoiye de France de E. LAVISSE, t. I 1 , p. 74. Paris, igo3.
(2) Vita Columbani, Praefatio, SRM, t. IV, p. 62.
(3) CA, 1. IV, v. 420-437, Poeiae, t. Ill, p. 607-608.
(4) VA 3 , c. 64, AA. SS., Februarii t. I, p. 870.
done pas, remarque M. DESILVE, que les manuscrits d'Elnone nous aient conserve a peu pres tous les anciens monuments des deux langues, a savoir la cantilene de sainte Eulalie, un passage du sermon de Jonas et le Rythmus teutoniciis de piae memoriae Hhidovico rege, en d'autres termes le Ludwigslied (i).
Amand dut, surtout, remarquer combien la situation d'Elnone etait favorable pour ses courses apostoliques. Les cours d'eau qui arrosent le monastere permettaient au missionnaire de descendre en barque jusqu'a la mer. Le compagnon d'apostolat d' Amand, pendant trois annees, Jonas de Bobbio, se represente lui-meme transporte en bateau jusqu'aux rives de 1'Ocean, par la Scarpe, par 1'Escaut et par le lent marais de 1'Elnon (2). Mais, en vrai peregrinus, Amand fera, sans doute, a pied, la plupart de ses voyages apostoliques (3). Les routes ne manquaient pas et, a ce point de vue encore, le monastere etait heureusement place : a savoir, a 1'interieur du polygone determine par les deux branches de la grande route de Bavai a Boulogne, celle qui passe par Tournai, Wervicq et Cassel, et celle qui emprunte le territoire des Atrebates, faisant communiquer 1'ancien port militaire remain de Boulogne avec Bavai, par Therouanne, Arras et Cambrai. Dans ce polygone encore, une route directe reliait Tournai a Arras et a Amiens (4).
La situation geographique d'Elnone suggere encore une autre observation. Le pays, au cceur duquel s'eleva le monastere, est, de toute la Belgique, celui qui fut colonise le plus anciennement et le plus intensement par les Francs.
(1) De schola Elnonensi, p. 67.
(2) Voir plus haut, p. 116, n. 2.
(3) DOM GOUGAUD, Gaelic pioneers, p. 72-74.
(4) FR. CUMONT, Comment la Belgique fut romanisee, p. i3-i5 ; LONGNON, Atlas historique, pi. II ; A.-G.-B. SCHAYES, La Belgique et les Pays-Bas avant et pendant la domination romaine, t. II, p. 487. Bruxelles, i85S ; VIDAL DE LA BLA.CHE, op. cit., p. 878 ss. (Sur 1'importance des routes romaines du Nord).
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Apres une periode d'invasions violentes, ces Barbares occuperent d'abord, de 358 jusqu'aux conquetes de Clovis, en 486, les vallees de 1'Escaut et de la Lys. Agriculteurs, ils s'arretaient de preference dans les contrees les plus fertiles. Au Nord de la Lys s'etendait, d'ailleurs, 1'epaisse foret d'Ypres, Roulers, Thourout, Thielt, Eecloo, et, a 1'Est de 1'Escaut jusqu'au Rupel, courait, du Sud au Nord, la foret charbonniere. La colonisation des vallees de la Dendre, de la Senne et de la Dyle ne se fera que plus tard, du vi e au vm e siecle, et du vn e siecle au ix e seulement, celle de la Flandre maritime (i).
Quand le saint fit-il choix d'Elnone pour s'y installer ? On ne le sait exactement. Mais ce fut avant la mort de Dagobert (63g). Nous ne nous basons pas, pour admettre cette anciennete, sur un diplome de ce roi, dont la faussete est aujourd'hui reconnue. II ne faut pas faire plus de cas de cette bulle deMartin I (64Q-653) qui, sur la demande de Dagobert I et de Sigebert III, accorde differents privileges au monastere (2) .
Mais il nous est reste un diplome du roi Charles III, le Simple, date de 899, dans lequel ce souverain s'exprime ainsi : En outre,... feu le roi Dagobert, a la demande du susdit pontife du Christ, Amand, pour la tranquillite des serviteurs de Dieu, demeurant a Elnone, a pris sous sa defense et accorde rimmunite a tout ce qui appartenait a ce monastere (3). Une bulle du pape Pascal II, de 1107, rappelle egalement 1'intervention de Dagobert en faveur d'Elnone (4). Le diplome authentique du souverain dut disparaitre, lorsque, en 882-883, 1'abbaye fut pillee par les
(1) Cfr DESMAREZ, Le probleme de la colonisation franque, p. 12, 20-29, 35.
(2) Cfr pour le premier de ces actes, PERTZ, dans les MGH, Diflomata, 1. 1, p. 160 ; pour le second, texte dans AA. SS., Februarii t. 1, p. 819 ss. ; PL, t. LXXXVII, col. 209-212 ; et voir PH. JAFFE, S. LOEWENFELD, F. KALTENBRUNNER et P. EWALD, Regesta pontiftcum romanorum, t. I, n. 2073. Leipzig, i885.
(3) DOM BOUQUET, Recueil des Tiistoriens de la Gaule, t. IX, p. 473-475.
(4) PL, t. LXIII, col. 211, 2i3 ; JAFFE, etc. op. cit., n. 6137.
Normands (i). Mais les historiens les plus difficiles considerent le roi Dagobert comme le premier bienfaiteur de Saint- Amand (2). C'est a lui, sans doute, que va, dans le testament, la gratitude du missionnaire. II y mentionne ce locellns qiii vocatur Elnonis... quern super largitate regia proprio labor e visi suimis construxisse (3).
II nous sufnra d'avoir presente au lecteur, dans ce paragraphe, le centre de 1'apostolat de saint Amand. Nous verrons plus loin quelle fut son histoire, du vivant de son fondateur.