‹ Saint Amand [microform]Chapitre 43 sur 136 · IV. Eveches et paganisme dans la Belgique occidentale · texte numérisé non relu

IV. Eveches et paganisme dans la Belgique occidentale

Les Francs Saliens ne furent pas la seule peuplade qui occupa 1'ancien pa3'S des Menapiens, des Morins, des Nerviens et des Atrebates, la partie la plus septentrionale de la province romaine de Belgique seconde. On y signale encore des Sueves, des Prisons et des Saxons. Les Sueves n'habitaient pas, semble-t-il, un territoire nettement delimite. Les Saxons possederent des colonies dans le Boulonnais et coloniserent, dans la suite, une partie de la Flandre maritime, dans les environs de Bergues, Bourbourg, Furnes. Enfin, les Prisons etaient fixes dans les regions les plus voisines du littoral de la mer du Nord, du Weser au Sincfall, pres de la ville actuelle de Bruges. Mais, a cote des Saliens, les autres colons barbares ne devaient constituer que des minorites (4).

(1) Cfr infra, ch. X, 2.

(2) SRM, t. V, p. 484.

(3) Cfr infra, ch. IX.

(4) Vita Columbani, Pvaefaiio, SRM, t. IV, p. 62 (Sicambres) ; Vita Eligii, II, 3 et 8, ibidem, p. 696 et 700 (Sueves et Prisons). Cfr KRUSCH,

lidem, p. 63g, 696, note 6, et G. KURTH, La froniiere Unguistique, t. I, p. 3g2 (Sueves), 53j (Prisons), 53o-53j (Saxons) ; HAUCK, Kirchengeschichte Deutschlands, t. I, p. 3oo (Prisons), et 1'etude, recemment parue, de M. G. DESMAREZ, Le probUme de la colonisation franque, p. 10 et p. 63-78. Comme VANDERKINDERE, M. DESMAREZ admet que la Flandre maritime a ete colonisee par des Saxons et des Prisons.

Les contrees ou nous trouvons ces peuples germaniques etablis au vi e siecle, avaient deja recu, anterieurement a leur arrivee, la visite de quelques evangelisateurs. On a garde le souvenir, pour la seconde moitie du troisieme siecle ou le debut du quatrieme, de saint Piat, a Seclin et a Tournai, de saint Hubert et de saint Chryseuil, a Lille, des saints Victoric et Fuscien, en Morinie. A vrai dire, nous ne savons, sur eux, absolument rien de certain. Dans les dernier es annees du iv e siecle, saint Victrice de Rouen etendit son ministere apostolique jusqu'au pays des Morins, et, peut-etre meme, des Nerviens. Mais le document qui nous fait connaitre cette activite, une lettre de saint Paulin de Nole a Victrice lui-meme, est trop remplie d'hyperboles pour qu'on puisse en tirer grand'chose au point de vue historique (i). Avant les invasions du v e siecle, il parait n'avoir existe qu'un seul eveche, celui de Cambrai, dans ces regions du Nord (2).

La grande invasion de 406 trouva celles-ci sans defense, Stilicon venait, en effet, de rappeler les legions romaines des bords du Rhin, pour les opposer a Alaric. D'apres le texte bien connu de saint Jerome, les villes d'Amiens, Tournai, Arras, et, a fortiori, la Morinie, e.rtremiqne homi-

(1) Voir notre article : Saint Victrice de Rouen, apotre de la Belgica Secunda, dans la Revue Beige de philogogie et d'histoire, 1926, t. V, p. 71-79.

(2) On mentionne, a propos du concile de Cologne, de 846, un eveque : Superior Nerviorum. Ce nom est repris, sans 1'indication du siege, par saint Athanase, dans la liste des adhesions recueillies, ensafaveur,apres le concile de Sardique (MANSI, Concilia, t. II, col. 1871 ; Apologia contra Arianos, 5o, PG, t. XXV, col. 338). Sans admettre 1'authenticite des actes du concile de Cologne, la plupart des historiens, en particulier A. HARNACK et Mgr DUCHESNE, reconnaissent la valeur de la liste d'eveques, dite liste de Cologne. L'ancienne cite des Nerviens avait d'abord eu pour capitale Bavai. Cambrai la remplace, en cette qualite, dans la Notice des Gaules (debut du v c siecle). C. JULLIAN, Histoire de la Gaule. t. IV, p. 53o, n. i, suppose qu'il faut traduire ici Nervii par Bavai, tandis que Mgr DUCHESNE, Gestes episcopaux, t. Ill, p. no, voitplutot, en Superior, un eveque de Cambrai. En tout cas, il s'agit d'un eveque de la Civitas Nerviorum.

num Morini, tomberent entre les mains des Germains, translatae in Germaniam (i). Cambrai n'est pas mentionnee dans ce passage, mais elle ne tarda pas a avoir le meme sort que les villes voisines (2) . Toutes les basses plaines arrosees par les grands fleuves beiges, le Rhin, la Meuse et 1'Escaut, echappaient a 1'autorite romaine (3). Le christianisme ne devait guere s'y etre repanclu, en dehors des villes, d'ailleurs tres peu nombreuses. Celles-ci,ouvertes desormais aux masses compactes des Barbares, faciles a coloniser, durent garder bien peu de traces de leur premiere evangelisation. On ne nous parle plus de 1'eveche de Cambrai. Pendant pres d'un siecle, des tenebres epaisses s'etendent sur 1'histoire de notre pays.

Mais, avec Clovis, la lumiere reparait. Saint Remi, metropolitain de la province de Reims ou de la Belgique Seconde, reprend 1'ceuvre d' evangelisation du Nord. II fait de Vaast, qui aurait, d'apres sa Vita, servi de catechiste au premier roi chretien des Francs, un eveque d'Arras. Vers 5io, une autre civitas, Tournai, recoit egalement un eveque, Eleu there.

Cette premiere organisation des eveches ne se maintint guere ; et Ton explique d'ordinaire leur courte existence par le paganisme encore vivace de ces villes. Tournai n'avaitelle pas ete la residence des rois Saliens ? Vers 585, saint Gery devient eveque de Cambrai ; Arras se trouve reuni a Cambrai. En 626, saint Acharius est signalecomme eveque de Noyon. Tournai est reuni a No}^on. Enfin, avant 63g, nous trouvons saint Ouen installe sur le siege de Therouanne.

Tous les eveches dont dependra la Belgique occidentale et le Nord de la France, jusqu'en i55g, ont done ete organises ou reorganises aux vi e et vn e siecles. Saint Remi,

(1) Epistola CXXIIII ad Ageruchiam, ed. HILLBERG, dans le Corpus Script, eccles. latin., t. LVI, p. 92. Vienne, 1918.

(2) Cfr HAUCK, Kirchengeschichte Deutschlands, t. I, p. 96.

(3) G. KURTH, Clovis, t. I, p. 127.

d'abord, saint Acharius, de concert avec le roi Dagobert, ensuite, furent les principaux artisans de cette grande ceuvre (i).

Constitues, la plupart, apres la fin de la domination romaine, ces dioceses ne semblent pas avoir recu exactement, pour limites, celles des anciennes civitates correspondantes.

Ainsi 1'eveche de Therouanne, forme par la reunion des deux cites romaines de Boulogne et des Morins, ne parait pas encore avoir des frontieres nettes, au vn e siecle, au moins du cote de 1'Est. A une date difficile a preciser, celle-ci se fixera a 1'Yser et dans les collines qui s'elevent autour d'Ypres. Cependant. comme les deux cites nominees plus haut, le diocese de Therouanne est borne, au Nord et a 1'Ouest, par la mer, et au Sud par 1'eveche d'Amiens, creation de 1'epoque imperial e (2).

Nous savons deja que 1'eveche de Tournai, situe a 1'Est de celui de Therouanne, se trouve reuni, en 626, a 1'eveche de Noyon. II en sera ainsi jusqu'en 1146, malgrela separation de ces deux portions de territoire par 1'eveche d'Arras. Le diocese de Tournai proprement dit s'etendait a la region comprise entre 1'Yser, a l'Ouest,la Scarpe, au Sud,l'Escaut, a 1'Est, 1'Escaut encore et la mer, au Nord. De nombreux conflits eclateront pour la fixation definitive de la limite septentrionale, apres 1'erection de 1'eveche d'Utrecht, vers la fin du vn e siecle (3).

L'eveche d'Arras restera joint a celui de Cambrai jusqu'en iog3. Deux archidiacones y seront decoupes, bien apres 1'epoque merovingienne : celui d'Arras, englobant des villes ou doyennes, comme Lens, Bapaume, La Bassee, Bethune,

(1) Cfr Vita Vedastis, SRM, t. Ill, p. 406 ss. ; Vita Medardi, c. 6, MGH, Scripiores antiquissimi, t. IV, 2 e partie, p. 68 ; Vita Gaugerici, SRM, t. Ill, p. 652 ss. Voir egalement VAN DER ESSEN, Etude critique, p. 24 ss., 394 ss. ; 206 ss., 400 ss. ; WARICHEZ, Origines del'eglisede Tournai, p. 41 ss. ; et VAN WERVEKE, Het Bisdom Terwaan, p. 14-23.

(2) VAN WERVEKE, op. cit., p. 7-11.

(3) WARICHEZ, op. cit., p. 82-104 5 R- DE SCHEPPER, dans les Collationes Brugenses, 1922, t. XXIV, p. i3o-i38.

Oudin, et celui d'Ostrevant, avec Douai et Valenciennes. Nous ne les enumerons ici que pour fournir au lecteur quelques points de repere.

Enfin, le plus vaste de ces dioceses, celui de Cambrai, etait limite par les eveches de Noyon et de Laon, au Sud, de Maastricht-Liege, a 1'Est et au Nord, de Tournai et d' Arras, a 1' Quest (i).

Dans ces dioceses qu'il dut parcourir bien des fois, saint Amand rencontra-t-il des pa'iens ? Son ancienne Vita repond afftrmativement. Mais Ton voudrait pouvoir resoudre cette question en dehors d'elle, puisque sa redaction n'est pas anterieure au premier quart du vni e siecle (2).

Groupons ici quelques temoignages.

Le plus direct est celui de Jonas de Bobbio, car, pendant trois annees, ce moine aida saint Amand, a Elnone, dans ses travaux apostoliques. Nous y avons deja fait allusion plus hatit. Nous y reviendrons encore dans uii des paragraphes suivants. Jonas ecrit : Le venerable pontife Amand, etabli en cet endroit (Elnone) , poursuit avec le glaive

de 1'Evangile les antiques erreurs des Sicambres (3).

Le meme Jonas de Bobbio composa une biographic de saint Vaast. Cette osuvre n'est pas exempte de developpements legendaires. Mais 1'impression qxi'on y recueille sur 1'etat du paganisme a Arras doit repondre a la realite (4). II s'agit, notons-le, de 1'epoque de Clovis.

(1) WATUCHEZ, Geographic historique des dioceses de Cambrai et de Tournai, dans les Collationes dicecesis Tornaccnsis, 1924, t. XIX, p. 09-70 ; DE RIDDER, Notice sur la geographic ecclesiastique de la Belgique avant I'erection des nouveaux eveches, 1864, t. I, p. 40-44; J. LA.ENEN, Notes sur I' organisation ecctisiastique du Brabant d 1'epoque de I'ireetion des nouvcaiix eveches, p. 5-8. Anvers, 1904.

(2) Voir surtout HA.UCK, KivcheiigeschicliteDeutschlands, 1. 1, p. 110-122 ; E. VACANDAHD, L'IdoMtrie en Gaule, au VI f et VIP siecle. Ces deux auteurs ne sont cependant pas tout a fait d'accord. D'apres le second, ce n'est pas au vi e siecle, mais dans la premiere moitie du vn e siecle, qu'on vit disparaitre, pour 1'ensemble de la Gaule, le culte des idoles (a 1'exception des parties septentrionales).

(3) Cfr supra, p. 117.

(4) Vita Vedastis, SRM, t. Ill, p. 406 ss.; HA.UCK, op. cii., t. I, p.

Arras, on s'en souvient, etait une de ces villes conquises par les Germains des les debuts du v e siecle. Elle etait tombee alors au pouvoir des Vandales. Pen apres, elle devenait, comme Cambrai, une ville franque (i).

Saint Remi choisit Vaast, nous dit son biographe, afin d'amener la nation des Francs a la grace du bapteme, peu a peu, par des instructions et des avertissements. Le nouvel eveque se trouva, en effet, a la tete d'une population peu nombreuse et redevenue tout a fait pai'enne. Cependant il restait encore a Arras des traces materielles du christianisme, a savoir une eglise... Mais dans quel etat d'abandon ! II ne s'y tenait plus de reunion liturgique. Les ronces sV etaient developpees, des animaux y avaient elu domicile. L'apostolat de saint Vaast dut etre laborieux. II parvint a realiser un certain nombre de conversions. (2).

De saint Vaast, passons a saint Gery, d' Arras a Cambrai, des premieres aux dermeres annees du vi e siecle. La Vie de saint Gery est un document de grande valeur, presque contemporain, compose, sans aucun doute, par un clerc de Cambrai, contemporain ou a peu pres (3).

Gery fut elu eveque, entre 585 et 5go. A la difference de Vaast, il trouva dans sa ville episcopale un clerge et des fideles. Sa reception et certains autres details de sa biographie relatifs a la frequentation des fetes liturgiques, prouvent que la communaute chretienne de Cambrai n'etait plus alors une minorite insignifiante. Une eglise, au moms, existait, dans la ville, a son arrivee. II en fit construire une autre et la dedia a saint Medard. Or, il 1'eleva a 1'endroit meme d'ou il avait fait disparaitre une idole (4).

On comptait done encore des idolatres a Cambrai, a la fin du vi e siecle. Une population entierement chretienne

(1) KUKTH, Clovis, t. I. p. 182 ; HACCK, op. cil.. t. I, p. 96, n. 8.

(2) Vila Vedaslis, c. 5 et 7, SRM, t. Ill, p. 409-411.

(3) KRUSCH, dans SRM. t. Ill, p. 649-602 ; du meme. Das Leben des Biscliofs Gaitgen'ch von Cambrai, daus Nates ArcJ:iv, 1891, t. XVI, p. 227-284 ; DUCHESNE, Pastes episcopaux, t. Ill, p. no.

(4) Vita, Gaugerici, c. 4, 5. 6, 7. 8, i3, etc. SRM, t. Ill, p. 653 s.

n'aurait pas souffert, en effet, en pleine ville episcopate, une statue de divinite pa'ienne. Dans les regions christianisees, les idoles avaient soin de se cacher au milieu de grands domaines, ou de se remgier sur des collines isolees.

La comparaison de ces deux documents est done suggestive. Elle nous met sous les yeux deux villes, d'importance sensiblement egale, assez proches Tune de 1'autre, devenues barbares en meme temps. De Clovis a Clotaire II, d'Arras, vers 52O, a Cambrai, vers 5go, un progres sur le paganisme a ete effectue. Mais il reste encore bien de la besogne (i).

Les details de la biographic de saint Amand sur le paganisme ne sont done pas pour etonner. Nous allons, d'ailleurs, voir 1'apotre deployer, d'abord, son activite dans une region plus septentrionale encore, dans une region moins civilisee par les Remains qu'Arras et Cambrai.

Page 1