V. Evangelisation du pays de Gand
Une seule des campagnes apostoliques de saint Amand tient un peu de place dans 1'ceuvre de son premier biographe, a savoir 1'evangelisation du pa} r s de Gand. Encore souhaiterait-on un recit plus circonstancie et moins anecdotique que celui de ces quatre petits chapitres.
Le vieil auteur ne precise nullement quand se passerent ces evenements. Mais la mention de saint Acharius signale, par ailleurs, comme eveque de Noyon-Tournai, en 626-627, puis en 635-637, et remplace par saint Eloi, en 641, permet, au moins, de les situer entre les annees 625 et 640. Peut-etre
(i) C'est a dessein, que je ne cite pas ici la biographie de saint Omer, qui devint eveque de Therouanne avant 63g. En effet, cette piece, qui ne remonte qu'au debut du ix e siecle, ne raconte guere que des faits merveilleux et meme fabuleux. Le chapitre 5, relatif a la situation religieuse de la ville, a 1'arrivee de saint Omer, ne nousapprendrien de tres circonstantie ou que nous ne puissions deviner (cfr Vita, AitdomarL c. 5, SRM. t. V, p. 756).
meme, y aurait-il lieu de reduire cet intervalle, en remontant jusqu'a 63o le second des termes extremes de 1'evangelisation du pagus gantois(i).
Nous venons de nommer saint Eloi. Lui aussi s'occupa d'evangeliser les vallees de 1'Escaut et de la Lys. D'apres son biographe, il travailla a convertir les habitants de la Flandre et d'Anvers, les Prisons et les Sueves (2). Saint Amand lui avait prepare les voies.
Fut-il lui meme precede, dans ce comte franc, par quelque missionnaire ? L'ancien biographe nous confie qu'a cause de la ferocite de cette race et de 1'infecondite du sol, tous
les ministres du Seigneur avaient renonce a precher 1'Evangile, en ces lieux . Ce renseignement n'est pas des plus surs. Mais il est peu probable que, vers 626, il se trouvat encore des portions du territoire, comme le pays de Gand, a}-ant echappe tout a fait a 1'action des eveques du Nord ou a celle d'apotres volontaires. Quoi qu'il en soit, nous ne connaissons, par son nom, aucun missionnaire de cette contree, anterieur a saint Amand et la Vita Amandi est le premier texte litteraire qui mentionne la ville de Gand.
Vers le meme temps, lisons-nous dans cette biographie, comme Amand parcourait les localites et les paroisses, a cause de sa sollicitude pour les ames, il entendit parler d'un comte situe au-dela du fleuve Escaut, et auquel 1'antiquite a donne le nom de Gandao. Cette region se trouvait entortillee a ce point, dans les filets du diable, que ses habitants offraient leur culte a des arbres et a des morceaux de bois, au lieu de le reserver au vrai Dieu et qu'ils elevaient des temples et adoraient des idoles (3).
(1) L'auteur de la VA 1 considere cette evangelisation comine anterieure a la naissance de Sigebert, en 63o. II ne faut cependant pas s'attacher trop a 1'ordre chronologique suivi dans cette source. Pour 1'autre date extreme, 620, nous tenons compte des faits suivants : i) on ne mentionne pas Acitai'ius comme eveque de Noyon avant 626 ; 2) Dagobert ne regna pas sur le territoire des Gantois, avant 6a5 (LoxGNOx, Texte explicatif, p. 41 ; VAXDERKIXDERE, Introduction, p. 139-140).
(2) Vita Eligii, II. c. 3 et 8, SRM, t. IV, p. 696 et 700.
(3) VA 1 , c. i3, SRM, t. V. p. 436-437.
Le comte, ou pagus, de Gand, n'etait pas tres etendu. II comprenait a peu pres le territoire limite, au Nord, par les Quatre-Metiers ou plus exactement par le Burggravenstroom et le Moervaart ; au Sud, par la Lys et 1'Escaut, entre les villes actuelles de Wetteren, d'une part, et de Deynze, de 1'autre ; a 1'Ouest, par le pagus Flandrensis (Bruges, Roulers, Iseghem, Thielt, Thourout) ; al'Est enfin, par le pagus Wasiae. Cependant, le pa}^ de Waes se trouvait peut-etre encore rattache su pagus de Gand, al'epoque merovingienne (i).
Amand ne parait pas avoir delibere longtemps. Fougueux comme il 1'etait d'ordinaire, il se decida genereusement a partir, sans tarder, pour evangeliser les Gantois. Lamisere de ces ames lui faisait oublier les dangers qui, sans doute, 1'attendaient.
"Le pagus de Gand relevait, au spirituel, de 1'eveche de Noyon-Tournai, et le siege episcopal etait alors occupe par Acharius. D'abord, moine de Luxeuil, au temps de 1'abbe Eusthasius (t 629), qui succeda a saint Colomban (2), Acharius etait penetre des idees du patriarche irlandais sur le monachisme et sur 1'apostolat. Ces deux hommes s'entendraient done a merveille et il nous sera encore donne de les retrouver reunis (3).
,Saint Amand alia confier a Acharius sa compassion pour les malheureux Gantois et ses projets pour les arracher au demon. II connaissait 1'influence dont cet eveque de Noyon semble avoir joui aupres de Dagobert. II savait 1'interet que le roi portait aux travaux des missionnaires (4). A cette epoque, ou des entreprises de ce genre dependaient surtout de 1'autorite royale, il ne pouvait manquer de mettre le
(1) Cfr V^VXDERKINDERE, La formation iwviioviale, 1. 1, p. 280 ; LONGNON, Ailas, PL V, et Texie explicatif, p. 125 et 126 ; SPRUNEK-MEXCKE, Handattas, n. 32 ; PIOT, Les fagi, p. 5i 62.
(2) Vita Columbani, II, 8, SRM, t. IV, p. 123.
(3) Cfr infra, VIII.
(4) Vita, Audomari, c. 4. SRM, t. V ; p. j55 ; VAN WERVEKE. Het Bisdom Terd'aan, p. 18.
souverain au courant de ses plans de campagne (i). Amand redoutait peut-etre aussi uii echec, semblable a celui des pretres qui 1'avaient precede a Gand. II sollicita done du roi, par 1'intermediaire de son eveque diocesain, des lettres speciales. Elles stipulaient que si quelqu'un ne consentait pas a etre regenere par le bapteme, il devrait recevoir ce sacrement par la contrainte royale .
Ce passage de la vie de saint Amand fait songer aux conversions forcees des Saxons, au temps de Charlemagne. Le grand empereur ne fut d'ailleurs pas le premier a recourir a ce detestable systeme.
Un fait du meme genre nous est rapporte par le pseudo- Fredegaire et merite d'autant plus de trouver place ici, qu'il s'agit de Dagobert. Heraclius, empereur d'Orient, crut, sur la foi d'une prophetie, que les Juifs menacaient son empire. II donna 1'ordre de baptiser tous ses sujets qui se reclamaient de cette religion, et pria Dagobert d'en faire autant. Le monarque franc y consentit (2).
Amand avait deman.de au roi des pouvoirs extraordinaires. Mais, a lire la suite du recit, on ne voit pas qu'il s'en servit jamais. La sommation royal e provoqua-t-elle chez les pai'ens de Gand une opposition si formidable, une resistance si tenace qu'il dut en tenir compte? N'avait-il vului-meme et cette hypothese nous parait plus plausible dans 1'ordre menagant, qu'une sorte d'introduction aupres de ces barbares, qu'une manifestation de 1'accord complet entre le predicateur de 1'Evangile et 1'autorite qui porte le glaive ? Nous 1'ignorons.
Muni des ordres ro}'aux et de la benediction episcopale, Amand s'embarqua sur 1'Escaut, qu'il descendit jusqu'a Gand.
II commenca ses predications. L'accueil fut des plus hostiles.
(1) J. SCHMIDLIN, Katholische Missionsgeschichte, t. io5 et 145.
(2) IV, 65, SRM. t. II, p. i53.
Qui pourra raconter avec verite, lisons-nous dans son ancienne biographic, quelles injures il souffrit dans cette contree pour le nom du Christ ; combien frequemment il fut frappepar les habitants de ce pays ; comment il fut repousse, avec des opprobres, par des femmes memes et par des campagnards ; comment il fut meme, a plusieurs reprises, precipite dans le fleuve . Cependant, 1'homme de Dieu faisait peu de cas de ces avanies. II ne cessa pas de precher la parole de Dieu, se rappelant ce passage de 1'Ecriture : Personne n'a une charite plus grande que celui qui donne sa vie pour ses amis . Les compagnons d'apostolat qui s'etaient joints a lui, dans leur charite fraternelle, vaincus par les difficultes etpar le manque de ressources, retournerent chez eux et le laisserent seul. Et lui, tout en continuant son ministere, se preparait sa nourriture, de sa propre main .
Puisque les Francs du pagus qui jouissaient de la liberte personnelle, refusaient de 1'entendre, il se livra a 1'apostolat des captifs, c'est-a-dire surtout des prisonniers de guerre et des esclaves amenes sur le marche par les trafiquants (i). Us les rachetait en grand nombre, les baptisait et les rendait capables, par 1'mstruction chretienne, de perseverer dans le bien.
Un miracle vint heureusement changer les dispositions de ces terribles Gantois. II est encore raconte par 1'ancien biographe, qui donne cette fois le nom du temoin oculaire dont il le tient directement, a savoir un certain Bonus.
A la tete du pagus merovingien se trouvait un comte, dont les fonctions etaient a la fois politiques, militaires, administratives et judiciaires (2). Celui du pagus de Gand s'appelait alors Dotto. Pour se conformer aux obligations de sa charge, le comte avait reuni le malhim, 1'assemblee des hommes libres ou se rendait la justice. II y etait venu, cette fois, beaucoup de monde. Les licteurs amenerent un accuse.
(1) Voir plus has, VI.
(2) Voir sur les comtes, G. WAITZ, Deiitsche Verfassuiigsgeschichte, t. II, 2 C partie, p. 21-33 ; 137-164.
l3o SAINT AM AND
Le peuple vociferait. Get homme etait, pour lui, digne de mort.
Si le peuple avait le droit de crier, il ne pouvait pas rendre la sentence. Le pouvoir judiciaire du comte etait, au contraire, fort etendu, au moins par rapport aux Francs depourvus de la liberte. Le prevenu fat d'abord soumis a la torture. II sortit a demi-mort de cette epreuve. Le comte decreta ensuite centre lui la peine de la pendaison.
C'est alors que, bien a propos, Amand entre en scene. II s'avance vers le comte. Avec insistance, il sollicite la grace du condamne. Nous ne savons pas quelle fut 1'attitude du peuple, en face de cette intervention; mais, dans un cas semblable que Gregoire de Tours nous raconte, il s'opposa violemment a la liberation du coupable (i).
Le biographe, fort severe, a la verite, pour ce fonctionnaire qui ne faisait que son devoir, 1'appelle simplement un homme impitoyable et plus cruel que n'importe quelle bete .
Les bourreaux executerent done la sentence. Or, tandis que Dotto s'en retournait dans son palais, entoure des Francs libres, Amand se dirigea en hate vers 1'endroit du supplice. II deposa du gibet le cadavre, le fit porter dans sa cellule, et, apres avoir fait sortir tous les freres, il se mit a prier sur les membres du defunt , et a verser des larmes. II ne mit fin a ses oraisons que lorsque Tame fut revenue dans le corps du supplicie et que celui-ci eut engage la conversation avec son sauveur. Cependant, 1'heure de reciter les laudes etait arrivee. Amand ordonna aux freres de lui apporter de 1'eau. Ceux-ci crurent qu'elle devait lui servir a laver le cadavre. Leur stupefaction fut grande lorsqu'ils trouverent, dans la cellule, plein de vie, . celui que, la veille, ils y avaient apporte mort. Amand leur recommanda de cacher soigneusement ce miracle, du, declarait-il, a la misericorde de Dieu et non pas a sa puissance personnelle. On fit disparaitre avec soin du corps du
(i) Historia Francomm, VI, 8, SRM. t. I, p. 253-204.
APOSTOLAT DES VALLEES DE L*ESCAUT ET DE LA LYS l3l
malheureux toute trace de sang. Puis, 1'apotre le rendit a sa famille. Le biographe ne nous dit pas si celle-ci manifesta une grande joie de cette resurrection.
II faut probablement faire, dans ce recit, une part tres large a la legende et a I'arrangement litteraire. Toujours est-il que ce prodige produisit dans le pagus tout entier une impression extraordinaire.
Les habitants de cette region arriverent a lui en grande hate et lui demanderent humblement de les recevoir parmi les Chretiens. Us detruisirent de leurs propres mains les temples ou, auparavant, ils avaient coutume de se livrer a leurs adorations... La ou des temples etaient detruits, rhomme de Dieu, grace a la munificence royale et aux largesses de personnes religieuses et de femmes devotes, construisait des monasteres ou des eglises .
C'est, sans doute, alors, que furent jetes les fondements de 1'abbaye du Mont-Blandin, ainsi que nous le verrons dans un des chapitres suivants (i).
Le diocese actuel de Gand, plus vaste que le pagus merovingien, a conserve le souvenir de son apotre. Vingtsix paroisses 1'y ont choisi pour patron principal (2).