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VI. Compagnons et meihode d'apostolat de saint Amand

Avant de parler de la tactique d'un chef, on se demandera quels effectifs il pouvait mettre en ligne. Quels furent les compagnons de saint Amand dans ses combats apostoliques ?

(1) Ce passage de la VA 1 , c. i5 Ubi fana destruebantxir... monasteria aut ecclesias construebat est copie de la Vita Martini, c. i3, 9. HAUCK. Kircliengeschichtc Deuischlands, t. I. p. 3o3, distingue deux sejours de saint Amand a Gand (cfr aussi VAN DER ESSEX, Etude critique, p. 337), mais, sans raison suffisante. II retrace d'ailleurs la carriere de 1'apotre avec une certaine fantaisie. Ainsi, il le fait aller chez les Slav.es avant la conversion des Gaulois. Ce n'est pas 1'ordre donne dans 1'ancienne biographic, notre unique source pour ces faits-la.

(2) CLAEYS, Sint Amand, p. 14.

Quand ils disent adieu a 1'Irlande, a 1'Italie et a 1'Angleterre, Colomban, Augustin et Boniface sont entoures d'une troupe de moines. Selon toute vraisemblance, saint Amand n'apas dispose, des les debuts de sestourneesmissionnaires, d'aussi precieuses ressources. Mais, dans la suite, sa biographie nous le montre presque toujours entoure de freres , de freres spirituels ; elle nous apprend qu'il employa ses dernieres annees a la construction du monastere d'Elnone, avec 1'aide de ses freres (i). Nous pouvons done conclure que, lui aussi, Amand, recourut principal ement a des moines pour jeter les semences chretiennes en Belgique.

Et ce furent aussi des moines qui durent surveiller la croissance de ses moissons et leur fournir regulierement la nourriture necessaire de la parole et des sacrements. Nous avons deja dit un mot des monasteres qui, dans le comte de Gand, remplacerent les temples des idoles. Amand a fonde d'autres abbayes encore. Nous tacherons, plus tard, d'en etablir la liste (2).

Mais 1'apotre ne pouvait pas multiplier les etablissements monastiques ; il se serait ainsi prive de ses collaborateurs et aurait fait ceuvre peu durable. II lui faudra done, le plus souvent, se contenter de laisser deux ou trois moines dans les centres d' evangelisation qu'il a crees. Peu de temps apres, lisons-nous encore dans sa biographic, ses freres qu'il avait etablis en divers endroits pour le soin des ames, le prierent de les visiter et de les reconforter par la parole de Dieu (3).

Les paroisses rurales etaient alors fort peu nombreuses et, par consequent, tres vastes. Le clerge local ne pouvait suffire a la tache. Pour lui, les moines, surtout les moines formes d'apres les principes d'apostolat de saint Colomban, furent de precieux collaborateurs.

(1) VAi, c. i3, 19, 22, SRM, t. V, pp. 4 3 7 , 44 3, 44 5.

(2) Cfr infra, ch. VIII.

(3) VAi, c. 20, SRM, t. V, p. 4 |3.

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II y avait place pour tous les devouements sacerdotaux dans la lutte decisive centre le paganisme. L'on ne dira jamais assez combien de reconnaissance nos pa} r s Chretiens doivent a ces vieux moines du vn e et du vm e siecle, qui, par la predication, et plus encore par 1'exemple quotidien des vertus chretiennes, ont inocule dans les ames de nos ancetres, non point seulement les preceptes les plus graves de la loi, mais 1'esprit meme de Jesus-Christ, esprit de detachement, esprit d' amour (i).

Apotre, Amand cherche partout des apotres. II en recrute meme d'une maniere qui pourrait sembler etrange.

A 1'epoque merovingienne, les marchands amenaient en Gaule un grand nombre de captifs de guerre ou d'esclaves. Ces malheureux appartenaient a des nationalites diverses : Remains, Gaulois, Bretons, Maures, mais surtout Anglo- Saxons (2). Saint Eloi se rendit parfois, pour les racheter, au port meme ou les barques les versaient (3). Comme lui, comme Cesaire d'Arles (4), comme tant d'autres eveques, Amand libera, a prix d'argent, beaucoup de captifs. Mais il alia plus loin. II les baptisait ; il les faisait instruire ; il leur procurait 1'affranchissement, en due forme, car le prisonnier devenait 1'esclave de celui qui le retenait en captivite, et par consequent de celui qui 1'achetait (5) ; il les placait enfin

(1) DOM BESSE, Les moines de Tanciennc France, p. 461-466 ; IMBART DE LA TOUR, Les paroisses rurales dans I'ancienne France, du IV e an IX e siecle, clans la Revue Historique, 1896, t. LXI, p. 33-35 ; R. DE SCHEPPER, Kloosters in Vlaandcrcn voor de IX e eeuii', dans les CoIIaUones Bntgenscs, 1922, t. XXII, p. 292-297, et surtout p. 290 (role evangelisateur, joue dans le diocese actuel de Bruges, par les abbaj-es de Saint-Bertin et de Wormhout, reconnaissable surtout dans les groupemertts de paroisses voisines, dont ces abbayes garderent pendant des siecles le patronage et la decimation). Comme Amand, Willibrord etablira aussi des eglises et des monasteres, poxir continuer son oeuvre (Vita Willibrordi, auciore Alcuino, c. 8, SRM, t. VII 1 , p. 123).

(2) Cfr E. LESNE, Histoire de la propriete ecclesiastique, t. I, p. 35y ss.

(3) Vita Eligii, I, 10, SRM, t. IV, p. 677.

(4) Vita S. Caesarii, I, 38, 44, SRM, t. Ill, p. 471, 472, 474.

(5) LESNE, op. ctt., p. a3g, n. 4.

dans les eglises fondees par lui, pour les preparer plus directement, sous la direction de ses moines, aux labeurs apostoliques. Parmi eux, conclut le biographe, nous en avons vu plusieurs qui sont devenus eveques, abbes ou pretres (i). Ce mode de recrutement du monacliisme, et par le fait meme de 1'apostolat, ne manquait pas d'originalite ; mais Amand n'est pas le premier a en avoir concu le dessein. Saint Gregoire le Grand, par exemple, voulait acheter des esclaves anglais, les former dans des monasteres italiens, puis, par leur action apostolique, convertir 1'Angleterre (2).

Parmi les compagnons d'apostolat de saint Amand il en est un qui merite une mention speciale. Nous 1' avons deja nomme ; c'est Jonas de Bobbio ou de Suse, le biographe de saint Vaast, mais surtout celui de saint Colomban et de ses premiers disciples.

Jonas n'etait entre a Bobbio que trois annees apres la mort du patriarche irlandais, en 618. II semble avoir etc le secretaire des deux premiers successeurs de celui-ci, Athala et Berthulphe. En 63g, nous le trouvons a Elnone ; il nous a donne lui-meme, dans le prologue de la Vita Coltimbani, la raison de son sejour en cet endroit. Jonas devait aider le venerable pontife Amand, qui, etabli en ce lieu, poursuit, avec le glaive de 1'Evangile, les antiques erreurs des Sicambres. Sans doute, le fondateur d'Elnone avait-il demande a 1'abbe de Bobbio quelque's moines qui pussent collaborer avec lui aux travaux du saint ministere et transmettre ainsi a la nouvelle fondation 1'esprit de saint Colomban. En 63g, Jonas ne compte encore qu'une quarantaine d' annees. Aussi parle-t-il avec beaucoup de deference du

(1) VAi, c. 9, SRM, t. V, p. 4 35.

(2) DOM BESSE, Les moines dc I'ancienne France : Les rnonasteres eurent un recrutement, qui semble avoir ete nombreux, parmi les prisonniers faits durant les guerres continuelles entre les Anglais et les Bretons . Dans le meme sens, LESNE, op. cit., p. 36g j DUCHESNE, L'Eglise au VI e siede, p. 600.

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venerable pontife Amand , qui devait alors atteindre ou depasser la cinquantaine. Le moine de Bobbio ne demeura a Elnone que trois annees ; ensuite, il se mit a la composition de cette biographe de Colomban qui devait le classer parmi les premiers historiens de la Gaule (i).

Saint Amand put, sans doute, compter, dans son ceuvre de conversion, sur quelques proprietaires fonciers du Nord. Ainsi que le remarque un historien, pour 1'eveche de Therouanne : L'evangelisation s'effectue toujours, d'accord avec un proprietaire foiicier... de la region. Comme ces possessions etaient tres dispersees, les missionnaires pouvaient developper leur action sur un grand territoire. Us restaient, d'ordinaire, quelques annees sur un domaine, y batissaient une eglise, parfois un cloitre, y formaient quelques disciples ; alors, ils se deplacaient vers une autre villa du meme proprietaire et ils y travaillaient de la meme facon (2) .

L'evangelisation des peuples germaniques differe notamment de celle de 1'ancien empire remain par ce trait, qu'elle fat beaucoup plus 1'oeuvre de missionnaires speciaux, pourvus d'une formation ascetique et encadres dans une organisation monastique (3). Cependant, ces ouvriers eux-memes manquent encore trop de preparation directe a 1'apostolat aupres des pa'iens. Ils partent, guides, c'est vrai, par une magnifique charite et par un zele devorant, mais manquant de ce precieux tresor de conseils et de cet enseignement systematique qui seraient capables de suppleer a leur propre inexperience. En outre, le defaut d'une organisation centrale pour 1'oeuvre des missions se fait deja et se fera peniblement sentir, pendant des siecles. Le missionnaire, meme s'il repugne aux baptemes forces, se croit oblige de

(1) Voir le passage de Jonas, sur son sejour a Elnone, clans SRM, t. IV, p. 62. Cfr la preface critique de M. KRUSCH, ibidem, p. 3-6i, et MARTIN, Saint Colomban, p. II et III.

(2) VAN WERVEKE, Het Bisdom Terwaan, p. 28.

(3) Les pages qui suivent se sont surtout inspirees de 1'expose de M. SCHMIDLIN, KathoKscJie MissionsgescJiiclite^ p. io5 et 106. 144-151,

recourir a la protection royale. Isole au milieu cle peuplades barbares, dont souvent il ne connait pas meme la langue, il agit par sa predication, traduite ou non par un interprete, par ses exemples, par sa charite envers les pauvres et les captifs, par ses miracles. On se souvient de la perseverance avec laquelle saint Amand, en depit des persecutions, fait entendre la bonne parole aux Gantois ; des peines qu'il se donne pour racheter et baptiser des prisonniers de guerre, en attendant les homines libres ; enfin du miracle qui change les volontes de ces durs Sicambres. Et comme les autres missionnaires de 1'epoque, a la suite de saint Paul, Amand ne veut pas etre a charge au peuple qu'il evangelise ; dans ce pays, si pauvre alors, il pourvoit lui-meme a sa subsistance (i).

L'apotre de la Belgique, nous 1'avons dit, est doue d'un naturel aventureux. Par la facilite a changer de terrain d'apostolat, par 1'ardeur a secourir, d'abord, les peuplades le plus abandonnees et les plus grossiei'es, par le desir des rapides succes, il se rapproche non seulement des autres missionnaires du haut moj'en age, mais des missionnaires de tous les temps, en particulier de saint Francois-Xavier et de 1'apotre beige des Montagnes-rocheuses, le Pere De Smet (2). On ne peut, cependant, ni pour lui, ni pour eux, denoncer leur absence complete demethode. Le champ d'action choisi par saint Amand est bien vite abandonne, s'il n'y prevoit pas un rendement en rapport avec sa peine. Nous verrons que ce fut le cas pour les Slaves de la Carinthie et les Vascons des Pyrenees. Alors, il se hate de revenir a son troupeau, adproprias oves(3}, c'est-a-dire aux habitants de 1'Austrasie et, plus encore, de la Neustrie. La, repetons-

(1) VAi, c. i3, SRM. t. V, p. 437-438.

(2) Yoir surtout A. BROU, Saint Francois Xavier, conditions et methodes de son afostolat, p. 1-19. Bruges, 1920 (Museum Lessiannm, Section missiologique) ; A. BELLESSORT, L'Apotre des hides et du Japan, Saint Franfots- Xavier. Paris, 1917 ; E. LAVEILLE, LePere De Smet(i8oi-T.S-/3). Liege, 1913.

(3) VAi, c. 16, SRM, t. V, p. 440.

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le, il sait perseverer ; il salt aussi organiser, par les monasteres qu'il fonde et par les moines qu'il etablit a poste fixe.

II faut egalement noter que les missionnaires du haut moyen age visent surtoutla conversion des grandes masses, methode en rapport avec la civilisation propre des peuples germaniques, et qu'ils negligent peut-etre trop la formation chretienne des individus, soucieux, avant tout, d'inscrire un grand nombre de convertis sur leurs registres baptismaux. On ne trouve guere de trace, dans ces missions pai'ennes, de catechumenat a la duree determinee et aux exercices minutieusement fixes. Les apotres estimaient, sans doute, qu'il fallait avant tout arracher les ames au paganisme et que 1'education chretienne pourrait se donner plus a loisir apres le bapteme.

Gregoire de Tours consacre un chapitre des plus curieux a saint Valfroy, Vulfilaicus, le seul stylite d'Occident, qui s'etait fait batir une colonne en pleine Ardenne. Cet ascete n'eut de repos, que lorsque les campagnards eurentren verse de leurs mains une grande statue de Diane a laquelle ils venaient faire leurs devotions et qui le genait considerablement dans les siennes (i).

Saint Francois-Xavier nous dit la joie qu'il eprouvait, a la cote de la Pecherie, de voir ses enfants infliger au diable plus d'ignominie que leurs parents ne lui avaient procure d'honneur. Ils prennent les idoles, les mettent en pieces, Gradient dessus, les foulent aux pieds, les soumettent a d'autres affronts encore que j'aime mieux de ne pas preciser (2). Amand, lui aussi, a obtenu, des paiens du pagus de Gand, la destruction de leurs idoles (3). Ces ceremonies solennelles etaient bien de nature a frapper les esprits et a provoquer de nouvelles conversions ; car elles montraient 1'incapacite des faux dieux a se defendre centre leurs adversaires. II ne faut pas confondre ces destructions d'idoles ou

(1) Plisioria Francorum, VIII, i5, SRM, t. I, p. 333-335.

(2) BROIT, op. cit., p. 28.

(3) VA 1 , c. i5, SRM, t. V, p. 439.

de sanctuaires avec celles qui farent edictees par des rois, comme Childebert I (i), ou commandees, dans un mouvement de zele, par Radegonde, en tournee (2). Celles-ci s'accomplissent malgre le peuple et sans sa participation, parfois meme, malgre sa resistance ; celles-la s'executent de son plein gre, du gre, au moins, des nombreux convertis, et par leur intermediate.

Et la ou des temples etaient demolis , nous apprend encore la Vie de saint Amand, 1'homme de Dieu, grace a la munificence royale et aux largesses de personnes religieuses et de femmes devotes, construisait des monasteres et des eglises (3). En cela egalement, il suivait 1'exemple de nombreux apotres qui 1'avaient precede dans la carriere, par exemple, de saint Martin de Tours (4). II n'a pas ete indifferent pour le triomphe du christianisme, a ecrit M. IMBART DE LA TOUR, que le temple nouveau ait ete construit au meme endroit que 1'ancien. Les populations changent moins aisement, peut-etre, leurs habitudes que leurs croyances. On allait a 1'autel des dieux porter ses offrandes, son encens, ses prieres ; on n'eut pas a prendre une autre route pour porter au Dieu nouveau les memes hommages. Ce fut toujours dans le lieu sacre ou les ancetres avaient prie que se prosternerent les generations nouvelles. Le christianisme maintenait ces traditions, ces souvenirs, qui sont un lien si puissant pour grouper les hommes. La religion pouvait etre changee ; la vie locale ne 1'etait pas. Et quand on voit avec quel soin I'Eglise a transforme ces usages sans les detruire, on comprend tout l'interet qu'elle avait a les respecter (5).

(1) Praecepkim CMdeberti (i), MGH, Capihihi'ia regum francorum, t. I, p. 2 et 3.

(2) Vita AUegimdis, II, 2, ed. KRUSCH, dans SRM, t. II, p. 38o.

(3) VAi, c. i5, SRM, t. V, p. 4 3 9 .

(4) Vita Martini, c. i3, ed. C. HALM, dans le Corpus script, ecd. latinorum, t. I, p. ia3. Vienne, 1866.

(5) Les paroisses rurales dans I'ancienne France, du IV e au IX e siecle, dans la Revue historique, t. LX, 1896, p. 266, 267.

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Aucun sermon, aucune bribe de sermon, ne nous permet d'apprecier 1'eloquence du Saint. Celle-ci devait etre enflammee, comme rhomme mi-meme. De ces ames pa'ieiines, ignorantes et grossieres, il voulait avant tout obtenir la reconnaissance du vrai Dieu. Mais il est probable que, sauf dans des regions comme le pagus de Gand, la Toxandrie, 1'Ardenne et le Brabant, le missionnaire eut plus souvent a precher a des Chretiens qu'a des paiens, mais a des Chretiens a moitie convertis seulement et restes attaches, par leur coeur et par leurs habitudes, a beaucoup de pratiques idolatriques.

Le fait suivant est narre, avec une grande precision de details, par 1'auteur de la premiere biographie,, qui le tient, lui-meme, d'un certain Erchangesilus, pretre venerable et digne de foi . II s'est passe, non pas sur le territoire de la Belgique, mais plus au Sud, dans le pays de Bauvais, a Ressons-sur-Matz, sur 1'Aronde. Traduisons cet important recit (i).

II y avait la (a Ressons) une femme aveugle, qui, ayant perdu la vue depuis longtemps, ne connaissait rien d'autre que les tenebres. Etant entre dans sa maison, Amand se mit a 1'interroger sur la maniere dont cette infirmite lui etait survenue. La femme repondit que la seule raison de sa cecite etait qu'elle avait toujours conserve un culte pour les augures et les idoles. Elle lui montra ensuite 1'endroit ou elle avait 1'habitude de prier son idole, pres d'un arbre dedie au demon. Et rhomme de Dieu lui dit : Je ne suis point etonne que tu sois devenue aveugle a cause de ta folie, mais j'admire la misericorde de Dieu qui t'a attendue et conservee si longtemps. Car, tandis que tu devais adorer le Createur et le Redempteur du monde, tu as adore des demons et des idoles muettes qui ne peuvent rendre service ni a toi ni a elles-memes. Ehbien ! maintenant, prends une hache : Depeche-toi de faire tomber cet arbre nefaste, pour lequel tu as perdu ta vue corporelle et le salut de

(i) VAi, c. 24, SRM, t. V, p. 447.

ton ame. J'ai confiance que si tu crois fermement, tu pourras recouvrer, grace a Dieu, la lumiere que tu possedais autrefois . La femme s'executa, se guerit de son infirmite et mena, des lors, une vie exemplaire.

La miraculee de Beauvais n'etait pas une pa'ienne, mais une mauvaise chretienne, livree a la superstition. Aussi adressait-elle ses adorations, non pas a une divinite paienne bien definie, telle que Mercure, Jupiter ou Venus, mais a un arbre considere comrne sacre (i).

On sait, en effet, que le culte de certains arbres, particulierement chers aux anciens Gaulois, se maintint jusqu'au triomphe du christianisme et meme au dela... Du v e au vin e et au ix e siecles, conciles et eveques multiplient les interdictions contre le culte des arbres, centre les rites et superstitions qui se pratiquaient au pied ou autour de certains arbres. Les Chretiens eux-memes restaient inconsciemment fideles a ces traditions d'un rustique paganisme (2) .

II y aurait a mentionner encore bien d'autres superstitions, d'origine eel ti que, romaine ou germanique, qui nous sont connues par des conciles (3) ou par des predications, celles de saint Cesaire d'Arles ({ 548) (4) et de saint Eloi, par exemple. Ces dernieres meritent de nous retenir un instant, car saint Eloi, nous 1'avons dit, evangelisa les memes contrees que saint Amand et tres peu de temps apres lui.

(1) E. VACANDARD, L'idoldtrie en GauU au VP et VIP siecle, p. 488.

(2) TOUTAIN, Les allies fawns, t. Ill, p. 299.

(3) Voir surtout, a ce snjet, les conciles d'Orleans, de 5n, can. 3o ; d'Orleans, de 533, can. 20 ; d'Orleans, de 641, can. i5, 16 ; d'Eauze, de 55i, can. 3 ; de Tours, de 667, can. 23 ; d'Auxerre, de 573-6o3, can. i, 3, 4, 5, 9 ; de Clichy, de 626-627, can. 16 (MGH. Concilia, t. I, ed. FR. MAASSEN, p. 9, 64, 90, 114, i33, 179, 180, 199). Cfr VACANDARD, L'idoldirie en GauU, p. 427-430; HAUCK, Kirchengescliichte DeutscMands, t. I, p. 117- 119 ; TOUTAIN, Les cnlies paiens, t. Ill, p. 3o7, 357-364, 461-464, etc.

(4) Pour saint Cesaire d'Arles, voir A. MALMORY, Saint Cesaire, eveque d'Arles, p. 222-228. Paris, 1894 ; M. CHAILLAX, Saint Cesaire (470-543) (Les Saints), p. 175-208. Paris, 1912 ; B, KRUSCH, SRM, t. Ill, p. 446 ss.

Dans un passage classique, et certainement inspire de saint Cesaire, il recommande avec instance a ses ouailles de ne pas recourir aux charlatans, aux devins, aux sorciers, et aux enchanteurs ; de ne point preter une attention superstitieuse au chant de certains oiseaux ; de ne pas donner d'importance au jour de la semaine ou Ton quitte sa maison et a celui ou Ton y rentre ; de ne pas se regler sur la lune pour le commencement de certaines entreprises ; de ne pas se deguiser en veau ou en cerf, le premier Janvier ; de ne pas pratiquer des danses ou des chants diaboliques, a la saint Jean, aux fetes d'autres Saints, ou bien aux solstices ; de ne pas invoquer le nom des demons, de Neptune, de Pluton, de Diane, de Minerve, ou du Genie local ; de ne pas chomer le jeudi, jour de Jupiter, pas plus que les jours consacres aux chenilles et aux rats ; de ne pas allumer de flambeaux aupres des sanctuaires paiens, des monuments de pierres, des fontaines, des enclos ou des carrefours ; de ne pas suspendre des phylacteres au cou des hommes ou des betes ; de ne pas faire passer son troupeau par un trou creuse dans un arbre ou en terre ; de ne pas pousser de grands cris, aux eclipses de lune, etc., etc. (i).

Nous avons conserve, de ces superstitions, quelques coutumes qui ont perdu leur caractere paien ; les unes sont bonnes, comme les etrennes, tandis que les autres ne valent rien, en particulier, les mascarades. Apres saint Cesaire et avant saint Eloi, Amand travailla a les faire disparaitre. Mais le peuple se montra tenace. Jamais toi, 6 Remain, quoique tu ne cesses de les condamner, tu ne pourras deraciner nos coutumes (2) . Cette apostrophe de Remain , injurieuse sur les levres des barbares, cette reponse energique jusqu'au defi, furent lancees a saint Eloi. Amand dut en entendre de semblables resonner a son oreille, tandis que brillaient a ses yeux les lames des scramasaxes.

(1) Vita Eligii, II, 16, SRM, t. IV, p. 705-707. Cfr VACANDARD, L'idoldtrie en Gaule, p. 443-453 (excellent commentaire de ce passage).

(2) Vita Eligii, II, c. 20, SRM, t. IV, p. 712.

Saint Eloi adressait aux fideles des instructions tres generates sur la necessite de mener une vie tout a fait chretienne. II ne se contentait done pas de les mettre en garde centre les superstitions si aimees. II s'attachait plus encore aux vertus chretiennes. II recommandait la charite pour le prochain et la justice. A Fen croire, la fin du monde etait proche. Pour cette raison, et aussi parce que, a des ames dures, il faut surtout parler de chatiment, il aimait a evoquer devant ses auditeurs le jour du jugement final, quand le Christ apparaitra pour separer les bons des mauvais et qu'il montrera aux uns et aux autres les plaies de sa passion (i).

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