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VII. Amand et Dagobert

Le roi Dagobert fut le plus grand protecteur de saint Amand. II 1'autorisa a evangeliser le pagus gantois ; il mit a son service, pour ce ministere, 1'autorite royale ; il lui accorda des subsides pour la construction de monasteres et d'eglises ; il lui donna le terrain sur lequel s'edifia 1' abb aye d'Elnone ; il octroya a celle-ci des privileges importants. En agissant de la sorte, le monarque ne cedait pas seulement a 1'affection qu'il portait sans doute au saint missionnaire, mais surtout au desir qui 1'animait de faire disparaitre du royaume franc les restes du paganisme. Ne savons-nous pas qu'il favorisa cette mission envoyee de Cologne en Frise, qui devait aboutir a la creation d'une eglise a Utrecht et a 1'incorporation des contrees frisonnes au diocese de Cologne (2) ?

Les relations du saint apotre et du grand roi paraissent avoir donne lieu fort tot a des legendes. Dans le recit de la premiere biographic il serait impossible de vouloir les separer de 1'histoire.

(1) Cfr SRM, t. IV, p. 701-761.

(2) HAUCK, Kircliengeschichte DeiitscMands, t. I, p. 3o6.

Nous en serons done reduits a transcrire simplement ce chapitre de notre principale source.

Le saint prefere du missionnaire de la Belgique, son modele le plus frequemment copie, Colomban, avait fletri, jadis, avec une vigueur toute apostolique, la conduite du roi Thierry II. Brunehaut, irritee de rencontrer toujours cet importun censeur entre son petit-fils et ses calculs ambitieuxi) (i),s'etait debarrassee de lui, en le faisant exiler. Amand, lui aussi, saura parler haut a Dagobert.

En ce grand roi, se retrouvait malheureusement un petit-fils de Fredegonde . II viola outrageusement les lois du mariage. Apres avoir repudie sa premiere femme, Gomatrude, il en prit trois autres, qui habiterent, officiellement et simultanement, le palais : Nantechilde, Vulfegonde et Berthilde. On ne compte pas ses concubines; Fredegaire estime qu'il est inutile de charger sa chronique de leurs noms (2).

Le pontife Amand, dit son biographe, osa ce qu'aucun autre n'avait ose avant lui, reprendre le roi pour ses crimes capitaux . Le vieil auteur n'en connait pas davantage. Encore ce renseignement laconique ne nous est-il fourni que dans une incidente ; il parait ainsi provenir de la meme source que celui relatif au bapteme de Sigebert : Dagobert, enflamme de colere, lisons-nous dans la Vita la plus ancienne, avait ordonne d'expulser Amand du royaume... et Amand parcourant des contrees lomtaines,

prechait 1'Evangile aux paiens . Des contrees lointaines... precher aux paiens, toutes ces expressions sont des plus vagues. Cependant, il faut reconnaitre au biographe le merite de n'avoir pas voulu preciser, a tout prix, ce qui ne pouvait etre precise.

Milon de Saint-Amand et Philippe de I'Aumone (4) imi-

(i) A. MARTIN, Saint Colomlan, p. 102.

(a) VACANDARD, Vie de Saint Otten, p. 53.

(3) VA, c. 17, SRM, t. V, p. 440.

(4) Cependant, Philippe a connu la Vita Ridrudis d'Hxicbald, qu'il

terent cette reserve. II n'en fat plus ainsi dans la suite. Anterieurement au xiv e siecle, Amand ne semble pas avoir ete range parmi les apotres des Anglo-Saxons. Ce fleuron manquait a sa couronne. Amand, ecrira Bernard Gui (T i33r), voulant trouver un navire, se rendit sur le littoral et il voulut passer la mer de Bretagne pour arriver chez la nation saxonne (i). Par un reste de scrupule historique, cet auteur, oula source qu'il utilise (2), ne parle encore que d'une volonte, d'un projet, sans se prononcer sur son execution.

Hucbald de Saint- Amand avait deja trouve un autre emploi pour le temps que le saint passa en exil. A Ten croire, le missionnaire serait parti alors chez les Vascons, qui avaient ete soumis par le roi d'Aquitaine, Caribert. La Vasconie etait le pays d'origine de sainte Rictrude. D'apres la vie de cette pieuse femme, composee par Hucbald, le Saint et la Sainte firent alors connaissance. Dans la suite, le pontife baptisera I'un des enfants de Rictrude. Devenue veuve, il engagera celle-ci a prendre le voile, a 1'abbaye de Marchienne, qu'il avait fondee. Pour Hucbald, ce voyage d'Amand en Vasconie se distinguerait d'un autre, beaucoup plus tardif, et auquel nous consacrerons un chapitre special.

Hucbald ecrivait en 907. Son prologue rappelle comment, malgre les instances de la communaute de Marchienne, il se refusa longtemps a composer la vie de la premiere abbesse, Rictrude, parce qu'il manquait de documents. Enfin, il se rendit. On lui avait passe quelques biographies

utilise, par exemple. au c. IV, 3j (AA. SS., Fcbmariii. I, p. 864), a comparer avec les ch. II, 23, 24, de la Vita Riclrudis (AA. SS. Belgii, t. IV, p. 499-5oo).

(1) Voir ce passage, cite par M. KRUSCH, dans SRM, t. V, p. 440, note 2, ou AA. SS., Februarii t. I, p. 855. C'est nous qui soulignons deux mots dans le texte.

(2) Nous disons Bernard Gui ou sa source, car nous croyons que cet auteur n'a pas invente lui-meme, mais a trouve ailleurs certains details nouveaux, et peu stirs, qu'il donne sur saint Amand.

depersonnages, contemporains dela Sainte, par exemple la premiere Vie de saint Amand (i) ; on lui avait affirme, en outre, que les recits qu'il avait entendus a Marchienne, sur sainte Rictrude, concordaient avec des sources litteraires, malheureusement detruites, en88l, quand les Normands incendierent le monastere (2). Comme le voyage de saint Amand en Vasconie, pendant son exil, semble bien appartenir a cette seconde categoric et qu'aucune source sure ne le mentionne, il se present e a nous avec bien peu de garanties.

D'autres details viendront encore enrichir 1' episode de la fermete apostolique d' Amand, en face de Dagobert. Ce fut un dimanche, nous raconte toujours Bernard Gui, apres un sermon fait a la cour et suivi d'une grand'messe, qu'Amand alia trouver le roi, en secret, et se mit a le reprendre (3).

Voici maintenant, d'apres la naive biographic de saint Amand, les circonstances qui lui permirent de rentrer dans le royaume.

Dagobert n'avait pas encore eu de fils. II en naquit un, en 63o-63i, de relations entretenues, pendant un voyage en Austrasie, avec une jeune fille, nominee Ragnetrude (4). Grande fut la joie au palais. Le roi se mit alors a reflechir a qui il pourrait confier son enfant, afin de le faire regenerer par le saint bapteme. II manda aussitot ses ministres, et avec une intention sage, leur donna 1'ordre de rechercher

(1) II 1'utilise. Mais M. VAN DER ESSEN croit a tort qu'il est question, dans le VA 1 , de sainte Rictrude, (Hucbald de Saint-Amand et sa place dans le mouvement hagiographique medieval, p. 544). Elle n'y est pas meme nominee.

(2) Cfr ce prologue, reimprime par M. LEVISON, dans SRM, t. VI, p. 93-94, ou AA. SS. Belgii, t. IV, p. 488-489. Voir aussi VAN DER ESSEN, Etude critique, p. 261 ss., et du meme, Hucbald de Saint- Amand, p. 646 ss.

(3) Bernard Gui (ou sa source) c. 14, dans AA. SS-, Febrnariit. I, p. 855 (public la sous le nom de 1' Anonyme aquitain ).

(4) FREDEGAIRE, IV, 09, SRM, t. II, p. 5g ; VACANDARD, Vie de saint Ouen, p. 5a,

saint Amand... Celui-ci fut enfin decouvert... Avert! d'avoir a se presenter a la cour, se souvenant du precepte de I'apotre, qu'il faut obeir aux puissances elevees, il se rendit chez le roi. Dagobert se trouvait, alors, dans sa residence de Clichy. A la vue de saint Amand, il se sentit pris d'une grande allegresse. Prosterne aux pieds du Bienheureux, il lui demanda pardon pour le grand crime commis contre lui. Mais Amand, tres doux et patient au-dela de toute mesure, s'empressa de relever le roi et de lui accorder, avec grande clemence, 1'absolution demandee. Alors, le roi dit au saint : Je suis tres repentant d'avoir agi avec folie envers toi. Je t'en prie, ne te souviens pas de cette injure que je t'ai faite et ne dedaigne pas d'exaucer la priere que je t'adresse avec beaucoup d'instance. Dieu m'a donne un fils, non point a cause de mes merites precedents et je te demande de vouloir bien lui conferer le saint bapteme et de prendre en mains sa direction spirituelle. L'homme de Dieu refusa, d'abord, avec energie. II connaissait, en effet cette parole de I'Ecriture : II ne faut pas que le soldat de Dieu se mele des affaires seculieres . Dans la solitude, eloigne du monde, il lui est interdit de frequenter les palais. Apres quoi, Amand se retira. Mais bientot, le roi lui envoya I'liomme illustre, Dadon, accompagne du venerable Eloi, qui, alors, residaient encore, tous deux, au palais, mais qui, dans la suite, comme tout le monde le sait, sont devenus des eveques remarquables et distingues par leurs merites, leurs miracles et leurs vertus. Ils demanderent humblement a rhomme de Dieu de vouloir bien condescendre au desir ro\^al... Que s'il cessait d'y opposer un refus, grace a son intimite plus grande avec le roi, il obtiendrait, plus aisement, 1'autorisation de precher, soit dans le royaume meme de Dagobert, soit ailleurs, ou il voudrait ; et ainsi, grace a cette faveur royale il pourrait conquerir au Christ bien des nations. Fatigue enfin par les prieres de ces deux messagers, Amand consentit. Le roi, apprenant que 1'eveque ne repoussait plus ses instances, fit aussitot amener son fils. Celui-ci, disait-on, n'etait ne que depuis qua-

rante jours. Le saint homme le prit, le benit et fit de lui un catechumene. Et comme aucun des assistants ne repondait a temps : Amen, a une priere liturgique, le Seigneur ouvrit la bouche de cet enfant, qui, de maniere a etre entendu de tous, et d'une voix claire, repondit : Amen. Kt aussitot 1'eveque le regenera par le saint bapteme et lui imposa le nom de Sigebert, a la grande joie du roi et de toute sa cour (i).

C'est a Orleans qu'eut lieu le bapteme. Le roi Caribert II y assista et remplit meme 1'omce de parrain (2).

Dans ce recit, la partie la plus merveilleuse, c'est-a-dire la derniere, etait evidemment reservee a la plus grande popularite. Quand les deux roys qui la estoient presens et tout le peuple oirent ce, racontent les Grandes Chroniques de France, et virent tout apertement le miracle, ils en furent pleins de joie et d'admiration, et donnerent graces a Nostre- Seigneur, qui met la loenge en la bouche des enfans et des alaictans, selon 1'Escripture (3) . Nous trouvonsle developpement suivant dans une sequence du Propre de Nancy : Que sera, pour 1'Austrasie, 1'enfant qui vient de naitre? Sur les fonds sacres, ou il est regenere, il sent deja la presence de son Dieu ; il lui consacre les premisses de sa voix. Inspire de Dieu, 1'eveque qui le baptise, predit avec joie que 1'enfant royal sera pour la pauvre humanite un tresor prete par le Ciel (4).

(1) VA 1 , c. 17, SRM, t. V, p. 440-442.

(2) FREDEGA.IRE. IV, 62, SRM, t. II, p. IDI.

(3) Les grandes chroniques da France, ed. P. PARIS, t. I, p. 35i . Paris, iS36.

Austrasiae quis nascitur Infaiis ? Aquis lustralibus Sentit piandus iam Deum Linguam iam Deo consecrat Qui regium tangit Sacris Propheta tymphis parvulum Aegris ovaus mortalibus Caeleste munus nuntiat.

(4) Cette prose et sa traduction sont empruntees par nous a I'ABBE GUISE, Saint Sigisbert, roi d'Austrasie (63o-656) p. a5-26.

Mais Milon de Saint-Amand depasse tous les autres en admiration et en ingeniosite. Apres avoir releve que 1'enfant a lance son Amen, a haute et intelligible voix :

Non confusa sonans alliso verba potato sed labiis patulis et clara voce boando...

II se demande quel maitre lui apprit a parler hebreu. Qu'il dise : A, la nature seule pouvait lui faire pousser ce son ; mais le men, d'ou lui vient-il done?

Quis docuit puerum, quis senstis^ quaeso, suasit Hebraico sonitu ignotos prof err e fritillos ?. . . A, natura docet; men, qnae suggestio fundit ?

Cet enfant n'a pas encore eu de precepteur ; il n'a pas encore suivi les lecons de 1'ecole ; il n'a pas encore senti la ferule s'abattre sur ses membres delicats ; il n'a pas encore tenu, entre ses petits doigts, la moindre tablette a ecrire

Scotica (i) 11011 teneros umqiiam iilla lacessit artus nee graciles digiti parvam tenuere tabellam.

Une seule explication satisfait le poete. Le Saint- Esprit aura mis en mouvement la bouche du royal catechumene, comme jadis celle des apotres. II lui aura verse de ce vin spirituel qui jeta dans une sainte ivresse les Onze, a la Pentecote. Voici la reflexion finale : Sigebert, age de quarante jours, bouscule les regies de 1'etymologie.

Hie, aethymologia, tuns confnnditur ordo, Infans, dum fatur, nomen tibi tollitur istud (2).

Sigebert III monta sur le trone d'Austrasie, a 1'age de trois ans et il mourut a vingt-six. Son regne fut efface, mais sanctifie par de nombreuses fondations monastiques, par exemple, celle de Stavelot-Malmedy (3).

(i) Scotica = Scutica, martinet, fouet.

(z) VA 2 , 1. Ill, v. 324-340, Poetae, t. Ill, p. 5g5.

(3) Le CARDINAL MAI a decouvert, dans unms. de la reine de Suede, an Vatican, une sorte de sermon adresse a 1111 jeune roi. II 1'a attribue

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