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CHAPITRE IV

Saint Amand chez les Slaves du Sud

SOMMAIRE

Un chapitre etrange de 1'ancienne biographie de saint Amand. Raisons centre et raisons pour le voyage du Saint au Sud du Danube. Slaves du Sud, aux vi e et vn c siecles. L'ancien Norique. Le roi Samo. Saint Colomban et les Slaves. Amand au Sud du Danube. Culte du Saint a Salzbourg. Arno, abbe d'Elnone et archeveque de Salzbourg.

II est, dans la premiere biographie de saint Amand, des passages etranges. Voici, semble-t-il, le plus etrange de tons.

On vient de nous raconter le succes, tardif mais complet, que remporta le saint missionnaire, a Gand. Mis en gout par cet heureux resultat, revant de nouvelles conversions, aiguillonne, comme Patrice et tant d'autres ascetes, par 1'obsedant desir de donner son sang pour le Christ (i), Amand passa le Danube et precha quelque temps la parole de Dieu aux Slaves. Mais, ne rencontrant parmi eux ni les ames pretes a recevoir la divine semence, ni le martyre qui le reunirait aux anciens temoins de la foi, il revint a son troupeau, c'est-a-dire aux habitants de 1'ancienne Belgique.

Pourquoi courir, de la sorte, des rives de 1'Escaut a celles du Danube? Pourquoi chercher, dans le Sud, des paiens qui ne manquent pas dans le Nord? Pourquoi mendier aux Slaves une mort tragique, alors que les Prisons paraissent tout prets a la lui procurer ? Pourquoi ce retour, aussi precipite, aussi inexplicable que le depart? Cette

(i) Le desir du martyre se constate souvent dans la litterature hagiographique et nscetique, en particulier chez les Irlandais, a la suite de saint Patrice. Voir DOM GOUGAUD, Devotions et pratiques asceiiqites du moycn age, p. 205-214. Paris, 1926 (Collection Pax, vol. XXI).

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mention laconique d'un voyage lointain et extraordinaire legitirne tous les soupgons. Admettra-t-on, sur ce point, un temoignage qui ne repose que sur la tradition orale, qui n'est confirme par aucun document ecrit, qui, enfin, nous presente un apotre des Slaves anterieur a tous ceux que nous connaissons?

Les historiens repondent a ces questions, de diverses manieres. La plupart placent resolument saint Amand en tete des evangelisateurs de la race slave (i). D'autres trahissent de 1'embarras, de 1'incertitude (2). Aucun, a notre connaissance, ne repousse categoriquement le renseignement du vieux biographe.

Pour nous, des raisons generales, exposees dans 1'introduction, nous portent a croire que 1'auteur de la Vitaprima merite notre confiance, lorsqu'il nous rapporte les peregrinations du saint. II n'aura pas plus invente le voyage chez les Slaves que le voyage chez les Vascons. La tradition orale etait bieii capable de lui transmettre, sans deformation essentielle, mais en laissant tomber les dates, le souvenir de cet evenement. Le temoignage du biographe est d'autant plus recevable ici que cette expedition cadre fort bien avec le caractere de saint Amand. D'ailleurs, sa mission chez les Slaves perd beaucoup de son etrangete quand on tient compte de certaincs circonstances historiques et d'un exemple qui etait bien de nature a susciter 1'imitation du zele missionnaire (3).

(1) Par exemple FR. W. RETTBERG, clans son ancienne, mais remarquable, Kirchengescliichte Deutschlands, t. II, p. 556 ; HAUCK, Kirchengescliichie Dentschlands, t. I, p. 3o3, t. II. p. 467, n. 7.

(2) KRUSCH, SRM, t. V. p. 404, en particulier, considere cette donnee de la VA 1 comme suspecte.

(3) Voir, pour ce qui suit : P. PEISKER, The Expansion of the Slaves, dans The Cambridge medieval history, ed. H. M. GWATKIN et T. P. WHITNHY, t. II, p. 418048. Cambridge igi3 ; H. PIRCHEGGER, Karenianien iind Unterfamionieu zur Karolmgerze-it dans les Mitieilungen des Insiiiuis jilr Oesterreichische Geschichie, 1912, t. XXXIII, p. 272-319; HAUCK, Kirchengeschichfc Deuisclilands, t. II, p. 466-468 ; A. BAUDRILLA.RT, Saint Severin apotre du Norique (Les Saints). Paris, 1908 ; J. HERGENROTHER et J.-P.

Les masses compactes des Slaves, appartenant a la grande famille indo-europeenne, et habitant, d'abord, le territoire compris entre 1'Elbe et le Dnieper moyen (i), s'ebranlerent, a partir du vi e siecle, les unes dans la direction de 1'Ouest, par le bassin de la Vistule, les autres dans la direction du Sud, par les Carpathes et vers le Danube. Nous n'avons pas a nous occuper ici des premiers, mais seulement des Slaves du Sud, chez lesquels 1'ancien biographe fait partir saint Amand. On les distinguera, au cours de 1'histoire medievale, en Slovenes, a 1'Ouest, Croates et Serbes, au Centre, Bulgares, a 1'Est. Au vi e siecle, ce ne sont encore la que des tribus assez peu differenciees 1'une de 1'autre (2). Pendant un siecle environ, de 627 a 626, elles n'ont cesse de s'attaquer a Byzance et de lui arracher des lambeaux de territoire. En 601, pour la derniere fois, le Danube est fixe comme frontiere de 1'Empire, dans un traite conclu entre 1'empereur Maurice et les Awars, allies des Slaves, et autant qu'eux, adversaires acharnes des Grecs (3).

Parmi les Slaves du Sud, ceux qui prendront plus tard le nom de Slovenes se sont etablis, dans la premiere moitie du vn e siecle, au Sud du Danube et au Nord de la Drave inferieure. Leur population semble avoir ete la plus dense en Styrte meridionale, en Carinthie, en Carniole et en Pannonie (4).

La partie occidental e du territoire de la Slovenie avait forme autrefois les deux provinces romaines du Norique. Malgre les nombreuses incursions et dominations qu'il eut a subir depuis la seconde moitie du v e siecle : Ruges, Goths,

KIRSCH, HanSbuch der allgemeinen Kircliengeschichie, t. II, p. 279-281. Fribourg e. B., igi3 ; LUBOR NIEDERLE, Mamiel de I'atiUquiie slave, p. 1-88. Paris 1933.

(1) NIEDERLE, op. ciL, p. 23-24.

(2) Ibidem, p. 78.

(3) Ibidem, p. 66.

(4) Ibidem, p. 79-80.

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