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II. Saint Amand, Eveque de Maastricht

La mort de Dagobert I, le 19 Janvier 689, marqua le debut, tout a la fois, de la decheance pour la royaute merovingienne, de la toute puissance pour les maires du palais, et de 1'opposition radicale entre 1'Austrasie et la Neustrie.

Presque tous les successeurs de Dagobert I, ecrit M. 1'abbe VACANDARD, furent investis du pouvoir avant d'avoir atteint leur majorite. L'exercice de 1'autorite etait alors necessairement devolu aux officiers du palais, qui se disputerent les hautes places et dont les rivalries se firent sentir dans toutes les branches de 1'administration. Au milieu de ce desordre il eut ete bien etrange que les regies canoniques en matiere d'election episcopale fussent toujours fidelement observees (2). Comme dans toutes les autres eglises

(1) DUCHESNE, Pastes, t. Ill, p. 190. La date de la mort de Jean ne nous est fournie par aucun document. Mais, d'apres la liste episcopale, Amand lui succeda immediatement, et, comme nous le verrons, Amand devint, probablement, eveque de Tongres en 647.

(2) VACANDARD, Les elections episcopales, sous les Merovingiens, dans la Revue des Questions Jiistoviques, 1898, t. LXIII, p. 370. Cfr A. HATJCK, Die BischofswaMen imter den Merovingen, Erlangen, i8S3.

de la chretiente, les eveques du royaume franc devaient etre elus, d'abord, par le clerge et le peuple de la Civitas. Le cinquieme concile d'Orleans, de 649, et 1'edit de Clotaire II, de 614, avaient formellement reconnu cette maniere de proceder. Mais ces deux actes legislatifs reservaient egalement au roi la confirmation de 1'elu. Celle-ci accordee, le metropolitain, aide des eveques de sa province, procedait au sacre.

D'apres 1'auteur cite plus haut, ces regies, fixees en 649 et 614, avaient etc parfaitement observees par Clotaire II, et par Dagobert I (i), mais elles le furent beaucoup moins dans la suite (2).

Sigebert III et Clovis II, celui-ci plus jeune encore que son frere, avaient succede a Dagobert. Le premier garda FAustrasie, tandis que le second regna sur la Neustrie et la Bourgogne. Le diocese de Tongres relevait tout entier de 1'Austrasie. L'election de saint Amand dut done etre, pour le moins, confirmee par Sigebert III Of 656).

Le recit de cette elevation episcopale, dans 1'ancienne biographie, est court et surtout fort banal.

Alors le roi fit venir saint Amand. La reunion tres nomb reuse des eveques et du peuple ayant eu lieu, il le preposa a radministration de 1'eglise de Maastricht. Mais le saint refusait, il se declarait, bien haut, indigne. Tous les assistants au contraire criaient qu'il etait digne de 1'episcopat et qu'il devait 1'accepter par zele des ames et non par desir de la richesse. Force par le roi et les eveques, il accepta la chaire episcopale (3).

(1) Ce point special a ete conteste par M. P. CLOCHE, Les elections episcopates sous les Mevovingiens dans Le Moyen age, 1924-1925, 2 e serie, t. XXVI, p. 253-254- D'apres cet auteur, generalement, le pouvoir royal a dispose, en souverain, des eveches, meme aux epoques de paix et de stabilite. Nous n'avons pas a entrer ici dans cette discussion.

(2) VACANDARD, art. cit., p. 372.

(3) VA 1 , c. 18, SRM, t. V, p. 442-443. La biographie ne nomme pas le roi en question. Cfr supra, p. 41. Nous avons tache de demontrer dans notre introduction la realite historique de 1'episcopat de saint Amand, a Maastricht. Cfr supra, p. 40-48.

EPISCOPAT DE TONGRES-MAASTRICHT l6g

La province ecclesiastique de Cologne ne comptait, avant 1'erection de 1'eveche d'Utrecht, qu'un seul siege sufFragant, precisement celui de Maastricht. Comme le remarque 1'historien M. A. HAUCK, il est vraisemblable que la circonscription metropolitaine n'avait alors, dans des provinces comme celle de Cologne et de Treves, aucune signification reelle pour I'administration ecclesiastique (i). Mais, quand Amand devint eveque, le siege de Cologne etait occupe par le celebre saint Cunibert, conseiller de Dagobert, puis charge par ce roi du gouvernement pendant la minorite de Sigebert III. Ce saint personnage aura sans doute eu sa part au choix de saint Amand. N'enfut-il pas de meme du maire du palais, Grimoald? Nous verrons bientot la mere et la soeur de celui-ci, Itte et Gertrude, en relation avec 1'eveque de Maastricht. Mais le roi Sigebert n'avait pas besoin, pensons-nous, qu'on lui recommandat saint Amand. II le connaissait depuis des annees et Ton pent croire qu'il avait herite de 1'affection que lui portait Dagobert (2).

La residence episcopale de Maastricht etait la seule agglomeration de 1'ancienne civitas des Tungri ayant garde de 1'importance a 1'epoque merovingienne. Elle se trouvait situee, comme la ville dechue de Tongres, a la fois sur 1'ancienne chaussee de Bavai a Cologne, qui, de 1' Quest a 1'Est, coupait en deux le diocese, et sur la Meuse, qui le traversait du Sud au Nord-Est. De plus, Maastricht se dressait au milieu d'une region fertile continuant la Hesbaye, tandis que le Nord du diocese etait couvert par les marais de la Meuse, le Peel, et les landes steriles de la

(1) Kircliengescliichte Deutsclihnds, t. I, p. 119-120.

(2) Cfr supra, p. 142 ss. L'election de saint Amand pent etre fixee, avec beaxicoup de vraisemblance, a 646 ou 647. En effet, la lettre du pape saint Martin date de 649. Le VA 1 nous dit que le saint n'est reste que trois ans eveque de Maastricht. Or le document pontifical engage vivement le Saint a ne pas renoncer a son siege, a cause de ces difficultes precisement qui provoqueront sa demission.

Campine, et, qu'au Sud, s'etendait le rideau de la foret des Ardennes (i).

Trois eglises, pour le moins, s'eleverent a Maastricht, des 1'epoque merovingienne. Nous avons deja fait mention de la plus ancienne qui nous soit connue et qui avait ete dediee a saint Servais. Gregoire de Tours donne sur elle certains details. Les cendres du premier eveque de Tongres avaient ete deposees, suivant 1'usage remain, pres de la grand'route iux-ta ipsum agerem publicum , et non loin de 1'endroit ou celle-ci traverse la Meuse iuxta pontem ageris publici (2).

La neige, continue 1'historien des Francs, tombait parfois tres abondamment autour de ce saint tombeau, jamais cependant elle ne parvint a le couvrir. A differ entes reprises, nous apprend-il encore, la devotion populaire edifia sur cette tombe des oratoires de bois, mais le vent les renversait ou ils s'ecroulaient d'eux-memes. Avec le temps, toutefois, 1'eveque Monulphe construisit en 1'honneur de saint Servais un vaste temple templum magnum in eius honor e construxit, composuit ornavitque . Le saint corps y fut solennellement depose. On a voulu faire remonter jusqu'au temps de Monulphe, c'est-a-dire jusqu'a la seconde moitie du vi e siecle, une ancienne crypte decouverte dans 1'eglise Saint-Servais, en 1881. Cette conclusion estloin d'etre admise aniversellement. D'apres M. J. KALF, la crypte en question ne serait pas anterieure a la premiere moitie du xi e siecle (3).

(1) VoirF. CUMONT, Comment la Belgiqite fut romanisee, p. i3-i4; JULLIAN, Histoire de la Gaitle, t. VI, p. 464-469. M. le chanoine ROLAND a demontre, centre PIOT, qu'il fallait exclure des Ardennes lefiagits Condrusiensis avec le Falmeniensis (Congrcs de la Federation archeol. deBelgiqiie, Comptes rendus). Arlon, 1899, P- 85-gg.

(2) GREGOIRE DE TOURS, Hist. Francorum, II. 5, De gloria confessomm, 71, SRM, t. I, p. 67 et 790.

(3) J. KALF, Opgravingen in de St-Servaaskerk te Maastricht, dans le Bulletin van den Nedcrlandsclien Oudheidkundigen Bond, 2 e serie, 1916, t. IX, p. 17-44. En sens contraire, J. HABETS, De Krocliten dcr kerk van St-Ser-

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II existait, evidemment, a Maastricht, du temps de Monulphe, une autre eglise que celle de Saint-Servais. Les eveques ne se seraient pas contentes de ces pauvres oratoires en bois que nous decrit Gregoire de Tours, pour y exercer les fonctions liturgiques. Un chanoine de Liege, Nicolas, qui ecrivit avant 1147 une vie de saint Lambert, eut sous les yeux un diplome de Clovis III (690-694) (i) accordant 1'immunite a 1'eglise de Sainte Marie toujours Vierge de Maastricht et confirmant ses proprietes territoriales (2). C'etait Notre-Dame, situee a I'mterieur des murs.

Enfin, dans la banlieue, au Sud, entre la Meuse et le Geer, se trouvait une troisieme eglise. La plus ancienne biographie de saint Lambert, composee apres 718, nous rapporte qu'apres 1'assasinat du saint eveque, son corps fut transporte en barque jusque dans la ville episcopale et qu'on le deposa dans la basilique de Saint-Pierre (3).

On se tromperait en donnant le nom de paroisses aux eglises urbaines ou suburbaines differentes de la cathedrale. La ville n'est pas encore divisee alors en districts bien delimites a la tete desquels le cure exerce la charge spirituelle, avec le droit, par exemple, d'administrer le bapteme a ses ouailles. Certaines eglises differentes de la cathedrale possedent sans doute un clerge ; Ton y celebre la messe et l'office divin. Mais elles ne sont que des suc-

vaas te Maastricht, dans le Provinciak Alinanak van- Limlurg, iSS3, p. i85 ss. Ruremonde, Maastricht. Nous remercions le R. P. GORRIS, s. j. de Maastricht, qui a bien voulu nous preter ce dernier article.

(1) Cfr SRM, t. VI, p. 371, n. i et p. 428, n. 5 ; L. CRAHAY, Coutumgs de la vilk de Maastricht, p. 12, i5, 23, (Recueil des anciennes coutumes de la Belgique). Bruxelles, 1876 ; J. DARIS, Histoire du diocese et de laprincipante de Luge pendant le XIII e siecle, p. 298. Liege, 1891.

(2) Vita, Landilerti, auctore Nicolao, c. V, SRM, t. VI, p. 411 etni 2, et surtout p. 3or.

(3) Vita Landiberti, c. 18, SRM, t. VI, p. Sji. J. HABETS, Gescliiedenis van Jiet Bisdom Roertnond, t. I", p. 8i-83. Ruremonde, 1890, donne une enumeration plus longue des eglises de Maastricht, a 1'epoque merdvingienne. Mais il se base trop, a notre avis, sur la tradition orale.

cursales de 1'eglise-mere. Comme le pape a Rome, 1'eveque, dans sa cite, se transporte a certains jours dans les diverses basiliques consacrees specialement au culte d'un Saint (i).

Le clerge de la cathedrale se composait des seniores abbates , c'est-a-dire des pretres et des diacres, puis des juniores clerici , en particulier des lecteurs (2). Tous portaient le titre de chanoines, non pas suivant 1'acception actuelle de ce terme, mais, dans ce sens, qu'ils etaient inscrits au canon ou matricule de la paroisse. A la tete de tout ce personnel ecclesiastique, 1'archidiacre avait la charge de le surveiller et de former les plus jeunes (3). Les membres du clerge demeuraient, en general, avec 1'eveque, dans la domus ecclesiae , proche de la cathedrale. Us prenaient leurs repas ensemble, et Gregoire de Tours nous represente un eveque de Lisieux, qui se reposait ayant autour de son lit beaucoup de lits de clercs (4). Un canon touchant du concile de Macon, de 585, declare que la maison episcopale doit etre ouverte a tous ; aussi ne doit-on pas y trouver de chiens ne forte hii, qui in ea miseriarum suarum levamen habere confidunt, dum infestorum canum morsibus laniantur, detrimentum versa vice suorum susteneant corporum (5).

Nous avons deja fait allusion a la lettre que saint Remi ( J r 533), metropolitain de Reims, envoya a Falco, eveque de Tongres (6). II lui reproche de s'etre rendu a Mouzon Mouzon est, actuellement un chef-lieu de canton dans le departement des Ardennes et d'y avoir institue des diacres (levitae), consacre des pretres, etabli des achidiacres, et

(1) LESNE, Histoire de la propriety eccUsiasiiqiie. t. I, p. 49-53.

(2) SRM, t. IV, p. 549, 071, n. 3.

(3) VACANDARD, Vie de S. Ouen, p. ioo-io3 ; LOENING, GescliiMe des deutscken Kirchenrechis, t. II, p. 333-342.

(4) GREGOIRE DE TOURS, Historia Francorum, VI, 36, SRM, 1. 1, p. 277.

(5) Canon XIII, MGH, Concilia, t. I, p. 170.

(6) MGH, Epistohe Merov. et Karol. aevi, 1. 1, p. n5-n6. Cfr DUCHESNE, Fastis episcopaux, t. Ill, p. 189.

meme un primicerius scole militiaeque lectoruin, c'est-a-dire le chef de la schola des chantres (i). Cependant, declare saint Remi, 1'eglise de cette localite a toujours releve du diocese de Reims. Dans ce texte, d'interpretation assez difficile, il ne pent, evidemment, etre question du clerge local de Mouzon. C'est, pour son diocese, que Falco a procede a 1'ordination de diacres et de pretres, qu'il a nomme des archidiacres en general, il n'y en avait qu'un par diocese (2) qu'il a etabli un primicier a la tete de la schola cantorum. On peut se demander pourquoi cet eveque de Tongres precede a de telles ceremonies en dehors de sa ville episcopale. C'est que, ou bien, il n' avait pas encore, a ce moment, de residence fixe, ou bien que Mouzon fut considere par lui comme une seconde residence (3).

Quoiqu'il en soit, ce texte nous presente, des le debut du vi e siecle, pour le diocese de Tongres-Maastricht, un clerge bien organise. Autour de 1'eveque, en dehors des pretres, des diacres, des jeunes clercs, se remarquent des dignitaires, pourvu de fonctions speciales, 1'archidiacre et le chef de la schola (4).

(1) Plusieurs canons de conciles nous parlent d'eveques qui tachent de s'emparer de paroisses de leurs voisins, voir p. ex. concile de Clermont, canon X (MGH, Concilia, t. I, p. 67).

(2) LOEXING. op. cit., t. II, p. 336-337. Cet auteur cite un diplome d'oii il ressort qu'il y avait plusieurs archidiacres a Reims, en 686.

(3) Voir, dans le second sens, LESNE, op. cit.. t. I, p. 52, note 4. I.MBART DE LA TOUR, Revue Historique, 1896, t. LX, p. 262-263, expose cette idee curieuse que les eveques semblent n'avoir pas foiide les premieres paroisses dans les vici les plus proches de 1'eglise episcopale. II semble, au contraire, que la conduite des eveques ait etc un pen differente, qu'ils aient songe a s'assurer certaines localites dans les divers pagi de leurs dioceses, les plus importants peut-etre par leur situation ou leur commerce, et a en faire autant de centres de propagande pour toute une region. Voyez ce qui se passe a Tours. Les eglises les plus anciennes, Amboise, Langeais, Candes, Dolus se trouvent aux extremites meme de la civitas, sur les trois routes d'Orleans, d' Angers, de Poitiers . Or Mouzon est aussi situe sur la grande voie romaine de Reims a Treves.

(4) P. BATIFFOL, Histoirc du breviuire romain, 3 e ed., p. 61-62. Paris, 1911 ,

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