‹ Saint Amand [microform]Chapitre 56 sur 136 · III. Pagi, Vici, Villae et paroisses · texte numérisé non relu

III. Pagi, Vici, Villae et paroisses

Apres la chute de 1'empire remain, la division administrative de la civitas ceda la place a celle du pagus, le gau des anciennes populations germaniques. Dans les regions fortement occupies par les Barbares, comme la Belgique, ces cantons se multiplierent, tandis qu'ailleurs ils comciderent avec les civitates (i). On rencontre, des la periode merovingienne, la mention de six pagi pour la civitas Tungrorum, c'est-a-dire, pratiquement, pour le diocese de Tongres-Maastricht. Ce sont : la Toxandria (Campine), le Masau (Maeseyck, Susteren, Cuyck), la Hasbania (Hesbaye), le pagus Lomacensis (Chimay, Thuin, Florennes, Fleurus et Gembloux), le pagus Condrustensis (Condroz et Famenne) et \e pagus A r duenna (Bastogne, Stavelot) (2).

L'ancienne biographic de 1'apotre de la Belgique nous apprend, en termes fort laconiques, d'ailleurs, que pendant trois annees, il parcourut les vici et les castra de son vaste diocese (3).

Les mots vici et castra designent respectivement les petites villes, comme Givet, le vicus Gobelins, mentionne dans la Vie de saint Hubert (vers y5o) (4), et les bourgs, comme Namur, le castrum Namuciim, dont il est question dans une des continuations du pseudo-Fredegaire (5). Mais la Bel-

(1) LOXGNON, Texte explicatif, p. 89-90 ; LAVISSE, Histoire de France, t. II, i c partie, p. 178-179 ; VANDERKINDERE, Introduction a I'hisioire des institutions, p. i63.

(2) LOXGNOX. op. at., p. i3i-i34; VAXDERKIXDERE, op. cit., p. 166, et Formation territoriale, t. II. p. 119-120; 128-129; iSg-iSo ; 195-196; 210- 211 ; 228-229 ; 265-^66 ; G.-G. ROLAND, Les pagi de Lomme et dc Condros et kill's subdivisions. Etude de geograpliie liistoriqne, dans les Anndles de la Societe Archeologique de Namur, 1920, t. XXIV, p. 1-127. O n verra dans cette magistrale etude comment les pagi se sont multiplies, apres la periode merovingienne. Ainsi, au ix siecle, le grand pagus Lomacensis se decomposait en Lomacensis minor, Sambriensis, Darnuensis et Namucensis.

(3) VAi, c. 18, SRM, t. V, p. 4+ 3.

(4) Vita Hugberti, c. 5, SRM, t. VI, p. 4 S5.

(5) Fredegarii continuationes, c. 4, SRM, t. II, p. 170 (cfr KUKTII, La fi'ontiere linguistiqiie, t. I. p. 468).

gique orientale comprenait surtout des exploitations domaniales, des villae, avec leur population de colons, d'affranchis et de serfs (i). La Leudico villa passa du domaine du fisc dans celui des eveques de Maastricht (2). C'est la ville actuelle de Liege.

Nous manquons de renseignements un peu complets sur l'organisation paroissiale du diocese de Tongres-Maastricht, avant 1'episcopat de saint Amand et de son temps. Anterieurement aux invasions germaniques, il ne devait pas y exister de paroisses rurales (3). Leur creation se fit peu a peu, d'apres le recul plus ou moins rapide du paganisme, 1'importance et les besoins des communautes chretiennes, le zele des eveques, des pretres, des fideles euxm ernes, et les ressources materielles locales (4). Saint Amand en erigea vraisemblablement quelques unes. Cependant l'organisation paroissiale de son vaste diocese n'etait pas encore fort avancee lorsqu'il le quitta, vers 65o. Un des auteurs les plus verses en ce genre de sujets, M. J. BRASSINNE, rappelle la fondation par une veuve, sainte Ode, de 1'eglise paroissiale d'Amay, pres de Huy, dans la premiere moitie du vn e siecle ; mais il ajoute aussitot que ce cas lui apparait exceptionnel. Nous pouvons dire d'une maniere generale, ecrit-il, que, dans les pays que nous avons etudie, les plus anciennes de nos eglises rurales

(1) Voir FesTKL DE COULANGES, L'alleu et le domaine rural, p. 207 et 208. Paris. 1889 ; J. FLACH, Les origines de I'ancienne France, t. II, p. 47- 62 (combat les idees de Fustel de Coulanges relativement au petit nombre de villages) ; G. WAITZ, Deutsclie Verfasstingsgesclu'clite, t. II, voir a la table, aux mots : Villa, Vicus, Castrum.

(2) Vita Landibcrti, c. n ss., SRM, t. VI, p. 365 ss. Cfr KURTH, La cite de Liege, t. I, p. 9-12.

(3) IMBART DE LA TOUR, Les paroisses rurales, p. 246 : Sauf quelques exceptions, la fondation des premieres eglises rurales n'est pas anterieure au dernier quart du iv c siecle . Le savant auteur parle de la Gaule en general. Que dire alors des regions du Nord ?

(4) Voir J. LAEXEN, Introduction a I'histoire paroissiale du diocese deMalines. Les Institutions, p. 5o ; IMBART DE LA TOUR. art. cit., p. 243.

datent du vm e siecle (i). Or le pays specialement etudie par cet auteur c'est le futur doyenne ou concile deHozemont, situe le long de la rive gauche de la Meuse, en pleine Hesbaye, la partie du diocese la plus fertile et la plus peuplee.

L'erection d'une paroisse est, d'ordinaire, precedee de la construction d'une eglise. Mais, pas plus qu'aujourd'hui, toute eglise ne donne naissance a une paroisse.

Les eglises s'edifiaient, naturellement, en premier lieu, dans les vici, plus populeux, plus importants au point de vue commercial et situes, le plus souvent, pres d'une route ou sur un cours d'eau.

A une seconde categorie d'eglises appartiennent les oratoires des villae, eglises privees ou domaniales. Les eveques dont la manse comptait quelques villae, devaient se montrer les plus empresses a construire de ces chapelles. Des laiques imiterent cet exemple. Le grand proprietaire fournissait, ainsi, a ses colons et a ses serfs 1'avantage de trouver, sur place, les jouissances et les secours de la religion. L'interet n'etait pas etranger a ces pieuses fondations. En reunissant les homines de sa terre autour d'un autel domestique, il les attachait au sol par un lien plus fort que le droit (2).

Enfin, a ces eglises publiques des vici et a ces eglises privees des domaines, il faut encore en aj outer d'autres en assez grand nombre qui durent leur origine a 1'etablissement de solitaires ou de communautes religieuses dans des endroits deserts (3).

(1) Les payoisses de Tancicn concile de Hozemont, dans le Bulletin de la Socicie d'art et d'histcire du diocese de Liege, 1900, t. XII, p. 277-278.

(2) IMBART DE LA TOUK, art. cit., p. 260.

(3) M. le CHANOIXE LAENEN, op. cit., p. 5i-52, parle des eglises qui se fonderent dans des agglomerations d'agriculteurs se rattachant a 1'ancienne Marke germanique. En Campine, ecrit-il, de nombreux villages portent encore aujourd'hui 1'irrecusable trace de leur origine germanique, de la Marke primitive. Ces villages sont formes essentiellement d'une longue rue bordee, de part et d'autre, de maisons, chacune avec son jardin et une parcelle de terre de chaque cote, parcelle plus

L'emplacement choisi pour un edifice sacre etait souvent indique par celui d'anciens monuments pa'iens que Ton avait detruits, par une tombe de Saint, ou par le souvenir de son passage (i).

Saint Amand, missionnaire dans la Belgique occidentale, batissait partout des oratoires sur les debris des idoles (2). Eveque de Maastricht, il dut suivre la meme tactique.

Comment un certain nombre au moins des eglises merovingiennes devinrent-elles des paroisses rurales ?

D'une maniere generate, les premieres eglises a apparaitre comme des organismes autonomes sont encore celles des vici. Elles obtiennent, relativement vite, un clerge special a la tete duquel, a tout le moins dans les bourgades importantes, se trouve 1'archipretre. On y celebre la messe et on y chante 1'office. Tandis qu'a 1'origine, 1'eglise episcopale est seule proprietaire de la masse indivise des biens du diocese, que 1'eveque en est le seul administrateur, les eglises rurales des vici deviennent aptes a recevoir des dons, a percevoir les oblations liturgiques et les tributs des colons. Ainsi la dotation des eglises filiales se differencie de plus en plus du patrimoine de 1'eglise-mere. Non seulement les basiliques et les paroisses recueillent des biens, mais elles en usent par elles-memes ; elles ont la charge de defrayer les ministres qui les desservent ; leurs revenus doivent entretenir 1'edifice, subvenir a tons les frais du culte. Sous la surveillance de 1'eveque, c'est en fait le clerge de chaque eglise qui en administre le patrimoine (3).

longue que large, dans lesquelles on re cormait les premieres proprietes privees detachees de la Marke . Nous ne les mentionnons pas dans le texte, parce que, revenant aux idees de FUSTEL DE COULANGES, M. A. DOPSCH a montre que la communaute des terres, chez les anciens Germains, n'etait nullement prouvee et qu'il fallait renoncer au systeme de la Marke. Cfr Wirtschaftsliche und soziale Grundlagen der europaischen Kutturentwickhmgcn von der Zeit von Casar bis auf Karl den Grossen, 2 vol. Vienna, 1918-1920.

(1) IMBA.RT DE LA TOUR, art. cit., p. 264-269.

(2) Cfr supra, p. i38.

(3) LESNE, Histoire de la propriete ecclesiastique, t. I, p. 65.

Un certain nombre d'oratoires etablis dans les villae fureiit ainsi eleves au rang de paroisses, des 1'epoque merovingienne (i). Mais il est certain qu'au vn e siecle, 1'immense majorite d'entre eux restent encore des lieux de culte prive. A leur service est attache un pretre, un diacre, ou meme un clerc des ordres mineurs, quelquefois d'origine servile et ne dans le domaine ; ou bien, le sanctuaire est visite et desservi par le clerge d'une eglise paroissiale voisine. Qu'ils aient ou non leur clerge propre, les oratoires des villae se distinguent nettement. . . des eglises publiques et paroissiales ou se tient 1'assemblee legitime et ordinaire du peuple. Le nom des clercs proposes a ces sanctuaires ne figure pas au canon du clerge de la cite et des paroisses. L'oratoire de la villa est, vis-a-vis de 1'eglise de la parochia, dans la dependance ou fat jadis celle-ci vis-a-vis de 1'eglise de la civitas. Aux fetes secondaires et les dimanches ordinaires, la messe est dite dans 1'eglise de la villa, mais aux grandes solennites, le clerge et toute la population se rendent soit a 1'eglise de la cite, soit aux eglises desparochiae. Le bapteme n'est pas administre dans ces oratoires (2).

Le seigneur sur le territoire duquel 1'oratoire de la villa avait ete fonde, en etait considere comme le proprietaire. Mais il n'en posseda d'abord que la nue propriete du sol et de la batisse ; d'autre part, les eveques maintinrent, tant qu'ils purent, leur droit d'instituer le culte dans 1'eglise domaniale, de la visiter, de choisir, d'ordonner, de surveil-

(1) Sur les rapports des paroisses et des grands domaines, voir J. BRASSFNNE, Les paroisses de Tancien concile de Saint-Remade, dans Bulletin de la Societe A' Art ct d'histoire du diocese de Liege, igo3. t. XIV, i c partie, p. 267-352. Get auteur ne signale pas moins de sept domaines qui, sur le territoire du doyenne ou concile de Saint-Remade, appartiennent au fisc, au ix e siecle (p. 340). La se trouvaient, par exemple, les celebres villae de Herstal et de Jupille : La ressemblance parfaite, souvent constatee, entre la paroisse primitive et la circonscription civile trouve son explication dans la survivance d'un ancien domaine. Au centre de celui-ci fut batie 1'eglise paroissiale (p. 340).

(2) LESXE. op. tit., p. 57. Cfr VACAXDARD, Saint Ouen* p. 129-130.

EPISCOPAT DE TONGRES-MAASTRICHT I/g

ler le clerc qui la desservait. Les donations et oblations faites a 1'oratoire, ne devaient pas appartenir au maitre du domaine. Mais en fait, 1'opposition du seigneur finit toujours par triompher. II choisit bientot le pretre de son oratoire. II donna, legua, vendit son eglise, avec sa villa ou sans sa villa ; et non seulement en tout, mais meme en partie, il ne se crut pas interdit de disposer des biens d'une eglise dont lui et ses ancetres etaient les fondateurs. II contribua ainsi a 1'emiettement des biens ecclesiastiques (i).

Page 1