V. L'evSque de Maastricht aux prises avec son clerg
Le zele apostolique de saint Amand lui causa bien des difficultes avec son clerge. L'ancienne biographie nous 1'apprend en peu de mots, selon sa coutume. Chose inouie ! beaucoup de pretres memes et de levites, rejetant sa predication, refuserent de 1'entendre; mais lui, suivant
le precepte de 1'Evangile, secoua la poussiere de ses pieds, en temoignage centre eux, et se hata de partir pour d'autres endroits (2). Les vagues affirmations du biographe peuvent se confirmer et se preciser, cette fois, par un document contemporain. Grace a lui, nous verrons le saint missionnaire en rapport avec un saint pape, et nous penetrerons davantage dans son ame ardente, qu'aucune source historique ne nous revel e a ce point. II importe de donner d'abord quelques indications relatives au clerge merovingien du vn e siecle.
Aux pretres etablis dans les differentes paroisses etait reserve le soin de decouvrir et de preparer les futurs minis tres de 1'autel. Le biographe contemporain de saint Gery, eveque de Cambrai a la fin du vi e siecle et au com-
(i) Voir dans le meme sens B on DE Loii, Notions d'arclteologie prehistorique belgo-romaine etfranqtte, p. 282. Bruxelles, s. d. II nous est impossible d'indiquer ici tous les articles de revues sur lesquels se basent ces deductions. Le musee archeologique de Namur est le plus riche, a notre point de vue. C'est la que nous avons trouve, en plus grand nombre, les signes Chretiens sur des objets de 1'epoque franque. Cfr DESMAREZ. Le problem* de la colonisation franque, p. 44-48, surtout la carte des stations romaines et franques decouvertes dans la province du Brabant (p. 46).
(3) VA', c. 18, SRM, t. V, p. 44 3.
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mencement du vn e , nous permet d'entrevoir ce que fut la formation de son heros. La scene se passe a Yvoix pres de Carignan, dans la diocese de Treves, mais a peu de distance du diocese de Tongres. L'eveque Magnaricus precede, comme c'est son devoir, a la visite pastorale du castrum d'Yvoix. II s'enquiert, aupres du pretre charge de cette paroisse, sur les jeunes gens que celui-ci prepare au sacerdoce. Nous avons surtout, lui repond le cure, un adolescent, du nom de Gery, qui frequente 1'ecole et se nourrit des divines Ecritures. Quoique portant encore 1'habit seculier, il est le premier a 1'eglise, le matin, quand le signal a retenti. Et tandis que ses compagnons prennent leur repas, lui jeunant tous les jours, distribue au pauvres la nourriture qui lui est servie . Le pontife se fait aussitot
presenter ce jeune prodige. Edifie par son entretien avec lui, de ses propres mains, il lui confer e par la tonsure 1'office de clerc pour le service du Seigneur (i). II promet meme de 1'elever au diaconat, a sa prochaine visite, si le jeune homme est capable, alors, de citer par chceur le psautier. Cette nouvelle epreuve reussit aussi bien que la premiere. Gery devient diacre (2).
Aux clercs, on apprenait done surtout 1'Ecriture Saiiite; ensuite I'ordo baptizandi, les ceremonies du bapteme, c'esta-dire la liturgie et le chant (3). Les conciles n'entrent pas dans beaucoup de details sur le programme d' etudes suivi par les aspirants au sacerdoce. Leur instruction dut etre le plus sou vent assez elementaire. Mais celle du milieu d'ou ils sortaient 1'etait bien davantage.
Le clerge 1'emportait aussi par sa moralite sur le peuple
(1) Sur la tonsure voir PH. GOBILLOT, Sur la ionsuvt chretienne et ses fcretcndites origines pai'enties, dans la Revue d'histoire eccUsiastiqiie, 1925, t. XXI, p. 899-454. La tonsure, quelle qu'en fut la forme, etait des lors (au vi e siecle), d'un usage general dans 1'Eglise latine (p. 436). Cfr LOENING, Geschichte des deutschen Kirchenrechis, t. II, p. 275-277.
(2) Vita Gaugerici, c. II, III, IV, SRM. t. Ill, p. 65a-653.
(3) Concile d'Orleans, de 533, c. 16, MGH, Concilia, t. I, p. 63, et concile de Vaison, de Sag, c. i,. ibidem, p. 56.
chretien, pieux, sans doute, assidu aux offices, confiant dans la Providence, mais en meme temps tres superstitieux, violent, cruel, orgueilleux, avide, infidele a sa parole, debauche et ne suivant que de trop pres les detestables exemples de la plupart de ses souverains (i). Cepei> pendant, Gregoire de Tours nous a trace le portrait de plusieurs ecclesiastiques indignes et les decrets des conciles merovingiens permettent de retrouver, chez certains clercs, tous les vices des lai'ques. Le pretre Eufrasius veut obtenir, par 1'argent, 1'episcopat. C'etait un homme elegant, mais sans chastete, et, souvent, il enivrait les barbares, mais, rarement, il nourrissait les indigents (2). Du diacre Theudulfus, nous apprenons qu'il etait et vino deditus et in adulteriis dissolutus (3). Le concile de Macon doit defendre au pretre de celebrer la messe confectus cibo aut crapulatus vino (4). II se presente des cas de conjuration du clerge centre 1'eveque diocesain (5). La maniere surtout dont s'observe, en Occident, le celibat ecclesiastique donne lieu au plus grand nombre de defaillances. En effet, les candidats au sacerdoce ne peuvent etre ordonnes diacres qu'a.25 ans et pretres qu'a 3o(6). D'autre part,ledroit canon n'astreint encore a la continence que les diacres, les pretres et les eveques. Sous le nom de pretresses , de diaconesses , presbytera , diaconissa , les femmes des pretres et des diacres demeuraient maitresses au foyer ; elles continuaient a faire le menage et surveillaient la domesticite pres de laquelle elles prenaient le repos de la nuit (7). Observer le celibat, dans de telles conditions,
(1) HAUCK, Kirchengescliiclite Deutschlands, t. I, p. i5j-223.
(2) Hisioria Francornm, IV, 35, SRM, t. I, p. 169-170.
(3) Ibidem, X, 14, ibidem, t. I, p. 423.
(4) C. 6. MGH, Concilia, t. I, p. 167.
(5) Concile de Clermont, de 535, c. 4, ibidem, p. 67. Concile d'Orleans, de 538, c. 24, ibidem, p. 80 ; GREGOIRE DE TOURS, Historia Francorum, VI, ii, SRM, t. I, p. 255.
(6) LOENING, op. cit., t. II, p. 278.
(7) VACANDARD, Vie de Saint Ouen, p. 144.
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c'etait presque heroique. Un des soucis principaux des conciles merovingiens fut de sauvegarder cette legislation imparfaite, de preserver le clerge des vices de la chair et d'imposer aux delinquants de severes penitences (i).
Le diocese de Maastricht comptait, au vn e siecle, beaucoup plus de paiens que les regions plus meridionales de la Gaule. La penetration barbare y avait ete beaucoup plus profonde. II n'est pas etonnant que son clerge, pris, sans doute, en bonne partie dans le pays meme, se soit montre plus charnel et plus insubordonne.
Ayant 1'habitude d'agir avec des moines formes par lui et prets a lui obeir, professant sur la chastete les austeres principes des ascetes irlandais, 1'apotre de la Belgique essaya, par ses predications, de ramener a une vie plus edifiante et plus surnaturelle les clercs infideles. Decourage et il etait dans sa nature de se decourager vite (2) Amand s'adressa alors au pape saint Martin. Celui-ci, dans sa reponse, peindra tres en noir, la rooralite des ecclesiastiques du diocese de Maastricht. II serait peut-etre injuste de donner a ses paroles une portee generale. Renseigne par saint Amand, qui devait se montrer dur pour les autres comme il 1'etait pour lui-meme, qui avait, peut-etre, une certaine propension a 1'exageration et au pessimisme, le pape saint Martin ne menage nullement le clerge de la Germanie inferieure.
Dans la seconde partie de sa lettre, le pape traite d'une heresie, le monothelisme. On sait que Martin I fut le grand adversaire de cette erreur, qu'a cause de sa fermete a lui resister il fut meme envoye en exil et y mourut. Mais nous laisserons pour le paragraphe suivant les developpements relatifs au monothelisme.
L'authenticite de la piece que nous allons etudier plus en detail n'est pas mise en doute. Nous devons sa conservation a Milon de Saint- Amand qui 1'engloba dans sa. Siippletio (3).;
(1) Ibidem, p. 143-146.
(2) HAUCK, Kirchengeschtchte DeutsMands, t. I, p. 804.
(3) Milon. a trouve, dans les archives d'Elnone, 1'exemplaire meme des
Aux confidences que lui avait faites 1'eveque sur son apostolat et ses difficultes avec le clerge local, saint Martin repond, en un langage tout apostolique et d'une rare elevation :
A notre tres cher frere Amand, Martin.
Nous avons recu la lettre si pleine de piete de votre Fraternite. Par elle, vous avez releve notre courage ; car, meprisant les joies de ce monde, passageres comme des vagues, vous recherchez avec confiance les dons perpetuels et sublimes qui sont la recompense du service de Notre- Seigneur Dieu. Par la relation du porteur de votre lettre et par la teneur meme de celle-ci, nous avons appris vos luttes, par lesquelles vous procurez aux ames humiliees ct aux coeurs contrits, 1'ascension vers la patrie celeste, et a vous-meme les recompenses des joies futures... Mais si vos travaux apostoliques sont, pour nous, la cause d'une abondance de joie, d'autre part, nous sommes accables par la durete des pretres de cette nation (i) qui negligent lesoin (2) de leur salut et, meprisant le service de notre Redempteur, se chargent de vices honteux...
Car, on nous a represente que des pretres, des diacres et d'autres personnes cngagees dans 1'office sacerdotal se souillent, apres leur ordination, par des actions coupables ; et que cette conduite affiige outre mesure votre Fraternite, tellement que vous voulez renoncer au devoir pastoral a cause de leur desobeissance. Vous choisiriez volontiers d'etre delivre des travaux de 1'episcopat et de vivre dans le recueillement et la solitude, plutot que de rester dans la
actes synodaux du Latran que le pape avait espedie a 1'eveque de Maastricht, et. a la fin de ceux ci, la lettre du souverain pontife. Cfr SRM. t. V, p. 452-456 (Preface cle M. KRUSCH. ibidem, p. 397 61408). Une partie de cette lettre figure en latin dans notre introduction critique, p. 44 et 45.
(1) Pro duritia sacerdotum gentis illius .
(2) Litteralemeut : les secours de leur salut .
charge qui vous a ete confiee. Et cependant le Seigneur a dit : Bienheureux celui qui perseverera jusqu'a la fin ... Aussi, frere tres cher, que Tamertume des afflictions ne vous pousse pas jusqu'a ce point de renoncer au saint propos de votre ame. Considerez tout ce que le Sauveur a souffert pour notre pardon et notre rachat, a quels outrages il s'est livre pour nous delivrer des liens de la puissance diabolique. C'est pourquoi, vis-a-vis de ceux qui ontpeche en commettant ces fautes, ne faites pas preuve d'une condescendance qui aille a detruire la loi. Car celui qui, meme une seule fois, est tombe dans la faute apres son ordination, doit desormais etre considere comme depose, et il lie doit plus obtenir aucun degre dans 1'ordre sacerdotal. II lui suffira de perseverer, toute sa vie, dans la meme penitence, dans les lamentations et les larmes continuelles, arm de pouvoir eteindre, Dieu aidant, la faute qu'il a commise. Et en effet, si nous cherchons pour les promouvoir aux saints ordres, des hommes en qui aucune tache, aucune souillure de la vie ne fasse obstacle (a leur ministere), a combien plus forte raison faudra-t-il empecher, de toute maniere, celui qui, apres son ordination, est tombe dans la faute et a reconnu sa prevarication, de traiter le mystere de notre salut avec des mains salies et souillees? Ainsi, d'apres les statuts des saints canons, 1'ecclesiastique qui agit de la sorte doit etre depose de son office dans cette vie, afin que Celui qui scrute les secrets des cceurs, qui ne se rejouit de voir errer aucune de ses brebis, au jour terrible du jugement, en considerant la sincere penitence de ce clerc, le tienne pour reconcilie. Voila pourquoi nous exhortons votre Charite, a 1'exemple de Celui qui a voulu sbuffrir et mourir pour nous, a demeurer genereusement dans son service integral. Ne regrettons done pas de soutenir, pour le nom du Christ, des peines dans le temps, mais que la consideration des recompenses futures nous porte a subir les contradictions de ce siecle...
Ainsi, le chef supreme.de TEglise enyoyait lui-meme a 1'apotre de la Belgique des felicitations bien meritees pour
ses travaux et pour ses luttes. Combien ce temoignage ne fut-il pas precieux pour Amand ! Avec quelle sainte fierte ne dut-il pas le relire plus tard, surtout, quand il apprit, 1'une apres 1'autre, toutes les tribulations du pape, coupable de trop de fermete vis-a-vis des monothelites. Martin avait ete arrete dans 1'eglise du Latran, par ordre de Constant II ; il avait ete transporte en barque jusqu'a 1'ile de Naxos, pour y rester un an prisonnier ; il avait ete conduit a Constantinople, pour y etre publiquement degrade, convert de chaines et enferme dans la prison des condamnes a mort ; enfin, il avait ete deporte a Cherson, au milieu de barbares grossiers et durs, pour y mourir apres toutes sortes de privations (i).
Mais Martin ne se contente pas de feliciter. II preche, a son tour, avec une eloquence qui penetre, le predicateur des paiens. Les talents recus du Maitre, les recompenses promises a la perseverance, Fexemple du Divin Crucifie lui-meme, tels sont les arguments que le pontife developpe, de preference, pour rendre a son confrere dans 1'episcopat, dont les bras tombent de lassitude, le courage necessaire.
Et bientot, a Pami qui reconforte, au predicateur qui conseille, succede le chef de 1'Eglise qui commande. En effet, comme 1' avait deja fait saint Colomban (2), comme le fera plus tard saint Boniface, Amand s'est adresse au pape pour lui demander des directions. Quelle doit etre en particulier son attitude vis-a-vis des pretres prevaricateurs ? Dans sa reponse, Martin reprend et ordonne a 1'eveque de Tongres de reprendre la discipline severe que saint Gregoire le Grand avait developpee dans sa lettre a Januarius de Cagliari (3). La celebration des saints mysteres doit etre interdite, a perpetuite, aux pretres prevaricateurs.
(1) Voir sur saint Martin I, le livre posthume de MGR DUCHESNE. L'Eglise au VI e sie.de, p. 441-452. Paris, 1925.
(2) MGH, Epistolae merov. et Karol. aevi, t. I, p. i56-i58.
(3) Gregovii I papae registrum epistolarum, IV, 26, MGH, Epistolae, t. I, pi 261.
La lettre du pape saint Martin laisse deviner combien de patience fut necessaire pour obtenir du clerge merovingien de la Belgique orientale 1'observatibn du celibat. Ce n'est pas en une generation qu'un peuple, a peine civilise, s'eleve a de telles hauteurs !