VII. Saint Amand et la f ondation du monastere de Nivelles
Aux trois annees d'episcopat de saint Amand a Maastricht, doit se rattacher, semble-t-il, un episode delicieux et parfaitement authentique.
Itte, epouse de Pepin 1'Ancien, fonda, apres la mort de son mari, en 640, le monastere de Nivelles. Or, la biographie de sa fille, Gertrude, oeuvre d'un contemporain et d'un contemporain bien informe, puisque c'etait vraisemblablement un des pretres irlandais du monastere de Nivelles, attribue a saint Amand 1'initiative de cette creation.
Dans la maison de ses parents, la petite fille de Dieu, Gertrude, elevee aux pieds de sa mere, Itte, de bonne memoire, croissait, de jour et de nuit, en paroles et en science. Elle etait chere a Dieu, aimee des hommes. Le debut de son election au service de Dieu fut celui-ci, comme je 1'ai appris d'un homme juste et ami de la verite, qui etait present. Son pere, Pepin, avait invite le roi Dagobert a un noble festin dans sa maison. Or il y arriva aussi un homme, digne d'etre appele une peste, le fils du due d'Austrasie. Mu par 1'ambition terrestre et par 1'amour, il demanda au roi et aux parents de la jeune fille, que celle-ci lui soit promise en manage, suivant la coutume du siecle. Le roi y consentit. II suggera au pere de la jeune fille de faire comparaitre celle-ci devant lui, avec sa mere. Ces deux femmes ignoraient pour quelle cause le roi les convoquait. Dagobert demanda a Gertrude, pendant le festin, si elle voulait prendre, pour epoux, ce jeune homme vetu de soie et tout brillant d'or ; mais celle-ci, comme transportee de fureur, le repoussa et jura qu'elle ne voulait avoir comme epoux ni lui, ni aucun homme, mais seulement le Christ Seigneur . Gertrude n' avait pas encore quatorze ans. Bientot apres cette scene, son pere mourut.
Alors, elle suivit sa mere dans le veuvage de celle-ci, et elle lui rendait des services, et elle observait les lois de Dieu, sobrement, chastement. Et chaquejour, la susdite
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mere de famille, Itte, pensait a ce qu'elle pourrait faire d'elle-meme et de sa fille orpheline. Et alors advint dans sa. maison 1'homme de Dieu, 1'eveque Amand, qui prechait la parole de Dieu. Et celui-ci demandait, d'apres 1'ordre de Dieu, qu'elle construisit un monastere pour elle et pour sa fille, la servante de Dieu, Gertrude, et pour la famille du Christ. Et des qu'elle eut connaissance de ce qu'elle devait accomplir pour le salut des ames, elle re$ut le voile sacre et se livra a Dieu avec tout ce qu'elle possedait... Et pour que des violateurs d'ames n'entrainassent pas, par la force, sa fille vers les voluptes charnelles, elle saisit un rasoir et coupa, en forme de couronne, les cheveux de la sainte jeune fille (i).
La fondation du monastere de Nivelles eut lieu entre les annees 640 (mort de Pepin) et 652 (mort de sainte Itte) (2). II n'est pas du tout impossible que saint Amand ait preche 1'evangile dans la region de Nivelles avant de devenir eveque de Maastricht ou apres avoir cesse de 1'etre. Cependant, nous pouvons croire que cette visite se place entre 647 et 65o. Alors, en effet, d'apres sa biographic, Amand parcourt, en prechant, les paroisses de son diocese. Or, Nivelles appartient au diocese de Maastricht (3).
Saint Amand se presente a nous, dans le passage, transcrit plus haut, de la Vita de sainte Gertrude, sous un aspect nouveau : celui de fondateur de monasteres. Mais ces lignes nous suggerent ici une reflexion differente.
Le plus illustre des rois merovingiens apres Clovis, Dagobert, se montra aussi le plus decide protecteur de saint Amand. Une alliance, pourrait-on croire, a ete conclue entre ces deux homines, afin de deraciner le paganisme dans le Nord. La scene naivement racontee par le biographe
(1) Vita Geretrudis, c. i et 2, SRM, t. II. p. 454-457.
(2) SRM, t. II, p. 447-448.
(3) Adveniens vir Dei... Amandus episcopus, verbum Dei praedicans (ibidem), Sicque per triennium fere vicos vel castra circumjens verbum Domini constanter omnibus praedicavit . (VA 1 , c. 18. SRM, t. V. p. 442-443).
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de sainte Gertrude transporte, pour ainsi dire, Amand du palais merovingien au berceau de la race carolingienne. Elle aussi, la famille de Pepin, aura son role a jouer dans la christianisation de la Belgique. N'est-il pas remarquable que le plus grand missionnaire de ce pays passe ainsi de la premiere de ces maisons a la seconde, de celle qui, pour lui, represente 1'autorite, le pouvoir efFectif, actuel, a cette autre, pour laquelle il prevoit, peut-etre, un avenir glorieux ; et qu'il obtienne de toutes deux une collaboration efficace a son ceuvre de conquete ?