‹ Saint Amand [microform]Chapitre 75 sur 136 · VI. Une abbaye nigmatique : Nant · texte numérisé non relu

VI. Une abbaye nigmatique : Nant

Le premier biographe de saint Amand parle bien de Childeric II ; mais, chose curieuse, au lieu de nommer a cette occasion Barisis-au-Bois, il introduit la mention d'une autre abbaye, Nanto, dont le terrain aurait ete remis au Saint par le roi. Une anecdote vraiment extraordinaire termine ce chapitre. Nous aliens la traduire ici.

Vers la meme epoque a peu pres, le saint homme de Dieu, Amand, s'en alia trouver le roi Childeric et lui demanda humblement de lui donner quelque municipe pour construire un monastere, non par ambition, mais pour le salut des ames. Le roi lui remit 1'endroit appele Nanto, dans lequel 1'homme de Dieu, dans une intention sage, commenga a batir un monastere. Mais un certain Mommolus, eveque de la ville d'Uzes (Ozidinsis urbis antistes) supportait fort mal que 1'homme de Dieu ait recu du roi ce terrain-la. Enflamme d'envie, il s'efforca done de faire disparaitre le serviteur de Dieu. II envoj^a vers lui des hommes agiles, charges de 1'expulser de cet endroit, apres 1' avoir abreuve d'opprobres, ou au moins de le chatier sur place. Les mandataires de Mommolus, arrives chez Amand, dissimulerent leur jeu et lui proposerent de le conduire en un lieu propice a la construction d'un monastere. II n'aurait qu'a les suivre. Mais, grace a la revelation de Dieu, leur malice ne put rester cachee. Car, tandis qu'ils feignaient de le conduire a 1'endroit promis, le saint homme Amand n'ignorait nullement en quel lieu ils avaient decide de le tuer. Enfin, on arriva au sommet d'une montagne. C'etait la qu'on devait trancher la tete au serviteur de Dieu. Celui-ci n'avait pas voulu faire de confidences aux siens a ce sujet, car il marchait volontiers au martyre. Mais, tout a coup, une grande tempete s'eleva. II pleuvait et il grelait. Un nuage opaque s'etendit sur toute la colline, de telle facon que les agents de 1' eveque venus pour tuer Amand, prives de la lumiere, ne voyaient plus rien. Desesperes, ils se jeterent aux pieds du Saint, lui demanderent pardon et le prierent

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de leur permettre de partir sains et saufs. Alors, Amand recourut a ses armes habituelles, au secours de la priere. Repandant des larmes, il ne cessa de prier que quand le temps fut redevenu serein et que la lumiere eut ete rendue aux satellites. Ceux-ci, pris de peur, epouvantes, retournerent chez eux (i).

Comme le remarque fort bien M. KRUSCH, les premieres lignes de ce chapitre font attendre Barisis au lieu de Nant (2). II est, en outre, difficile de decouvrir ce dernier endroit, au sujet duquel Milon de Saint-Amand, dans son enumeration de monasteres, ne dit pas un mot (3). La mention d'un eveque d'Uzes, dans le recit reproduit ci-dessus, n'est pas non plus sans etonner. Car, s'il existe un Nant qui pourrait etre identifie avec celui du biographe, cette localite, sans etre fort eloignee du diocese d'Uzes, se trouvait cependant dans 1'ancien diocese de Rodez (4). Enfin, 1'eveque Mommolus n'est pas connu par ailleurs. Cette derniere objection perd cependant beaucoup de sa force, quand on sait que nous avons conserve, pour tout le vu e siecle, le nom d'un seul eveque d'Uzes, a savoir Aurelien (5). Un certain Mummolus, princeps de la cite d'Uzes, intervient dans une biographic de saint Ayoul, abbe de Lerins, mort vers 680. Celle-ci ne parait guere anterieure a la periode carolingienne et nous raconte que saint Ayoul, devenu abbe de Lerins, y retablit la discipline monastique. II se forma alors centre lui une conjuration dans le sein de sa communaute. Les revokes, conduits par deux chefs, Arcadius et. Columbus, se ruerent sur 1'abbe et 1'expulserent de 1'ile. Or, ils avaient ete aides dans cette besogne sacrilege par le tres mauvais Mummolus , Uzeziae civitatis principe (6).

(1) VA 1 , c. 23, SRM, t. V, p. 435.

(2) SRM, t. V, p. io5.

(3) VA 3 , c. I, SRM, t. V, p. 450-451. Milon n'entend enumerer que les monasteres qui sont connus d'une fagon generale comme fondes par saint Amand.

(4) Atlas de LONGNON, pi. VII, ou SPRUNER-MENCKE, n. 53.

(5) DUCHESNE, Pastes, t. II, p. 3i5.

(6) Nous citons la vie anonyme (c. n-i5), et non qelle d'Adovald de

Ala suite de MABILLON (i) et de HENSCHENIUS (2), nous pensons qu'il ne faut pas absolument rejeter la donnee de 1'ancienne biographic. II nous est reste une charte, datee de la trente-huitieme annee de Charles-le-Chauve (878), dans laquelle deux epoux, Bernard et Udalgarda, donnent a 1'abbaye de Vabre, fondee peu auparavant : eas... res quae sitae stint in pago ruthenico, in ministerio N ant ens e, hoc est ecclesia quae est fundata in honor e sancti Petri, in villa Triancianico, quae vacant Nante... (3). Le monastere de Nant qui fut fonde apres cette donation, dependit de I'abba3'e de Vabre, dont il n'etait distant que de quatre lieues environ, et, plus tard, de Saint- Victor de Marseille (4). II est bien possible que, deux siecles auparavant, saint Amand y ait construit une eglise, suivant sa coutume, en I'honneur du prince des apotres, et ait meme essaye d^ etablir un monastere. Celui-ci n'aura pas eu la vie longue et ainsi Milon ne 1'aura pas connu. Quant a Mommolus, il semble bien que les deux recits, de la Vie de saint Amand et de celle de saint Ayoul, designent le meme personnage (5).

Fleury (f vers 878), moins sure. La vie anonyme a etc publiee, pour la premiere fois, par J. STILTING, dans AA. SS., Septembris t. I, p. 748 ss. Voir la preface critique, p. 728 ss. et le passage cite p. 746. Cfr MOLINIER, Les sources de I'histoirc de France, n. 6o3, et BHL, ig3-ig6. A considerer sa langue, cette vie anonyme ne peut guere etre anterieure a la periode carolingienne. Les ouvrages relatifs a I'abbaj^e de Lerins racontent 1'episode, nommeiit Mummoius, mais n'apportent aucune solution a la difHculte qui nous occupe. Voir, par exemple, V. BARRAL, Chronologia sanctorum et alioritm virorum illustrium et dbbaium sacrae Insitlae Lerinensis, p. 33a. ~Lyon. i6i3 ; ABBE ALLIEZ, Histoirc du monastere de Lerins, p. 358 ss. Paris, 1862 ; CH. MORIS, L'aVbaye de Lerins, Hisioire et monuments, p. 20-24. Paris, 1909.

(1) Annales ordinis sancti Benedicts, t. I, p. 460. n. XII.

(2) AA. SS., Fcbrnarii t. I. p. 817, n. 7.

(3) Gattia Christiana, t. I. instnimenta, p. 61, n. IX.

(4) Ibidem, t. I, col. 283-284. La raison donnee en cet endroit par les auteurs de la Gallia cliristiana contre 1'identification proposee ici, manque de valeur.

(5) Outre MABILLON, Ada sanctorum ordinis Sancti Benedicti, t. II, p. 660, n. a. ; voir DUCHESXE, Pastes, t. II, p. 3i5.

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Fut-il eveque, fut-il comte ou haut fonctionnaire, nous ne pouvons le dire.

Telle est 1'hypothese a laquelle nous nous arreterions de preference, tout en reconnaissant qu'elle n'est pas des mieux etayees.

L'etrange chapitre de 1'ancienne biographie a donne lieu a des fraudes. Ainsi, il fut interpole de faon a faire apparaitre 1'apotre de la Belgique comme le fondateur de Nantua, departement de 1'Ain, dans le Jura. En i65o, GUICHENON, dans son Histoire de Bresse et de Bugey, publie, en appendice (i), cette legende amplifiee de saint Amand, tiree du breviaire de Nantua. Le territoire sur lequel fut elevee cette abbaye se serait autrefois appele Helnon, d'apres une colline voisine ; la ville d'Oztdinsis, dont Mommolus etait eveque, serait une petite ville gallo-romaine : Izernore ou Isarndore ; des papes, des rois auraient reconnu saint Amand comme fondateur de Nantua (2). Un archiviste de 1'Ain, M. J. BROSSARD, qui ecrivait en 1889, defendit, au nioins en partie, la these de GUICHENON, a savoir la fondation de Nantua par saint Amand et la proximite d'une ancienne ville disparue (3). HENSCHENIUS avait, des 1648, demasque 1'erreur (4). Sa these, reprise en i858 par J. DEBOMBOURG (5), est aujourd'hui admise par tons les historiens (6).

Le Speculum sanctorale de Bernard Gui (~i~ i33i), ou se trouve resumee la vie de saint Amand, change a son tour Nant en Lavaur, dans le departement du Tarn (7). Mais en voila assez sur cette abbaye enigmatique.

(1) S. GUICHEXOX, Hisioire de Bresse et de Bugey, p. 210-211. L} r on, i65o.

(2) Ibidem, p. 76 -77.

(3) J. BROSSARD, La legende de saint Amand, Vablaye de Naiitoa et la ville d'Orindinse. Bourg-en-Bresse, 1889.

(4) AA.. SS., Febntarii t. I, p. 844-845.

(5) Histoire de I'allaye et de la ville de Nantua, p. i3-33. Bourg, i858.

(6) Cfr KRUSCH, SRM, t. V, p. 427.

(7) Ibidem, p. 427-428,

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