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VII. Quelques traditions locales de monasteres

D'apres la methode suivie jusqu'ici dans ce chapitre, le lecteur pourrait redouter de voir comparaitre successivement en sa presence chacune des abbayes enumerees au debut ; elles viendraient lui soumettre les titres qui les relient a saint Amand. Mais il n'aura pas a se livrer a cet examen fasti dieux.

La plupart de ces titres sont, en effet, assez minces. Peut-on, par exemple, en appeler serieusement aux biographies, tres posterieures, de saint Vincent Madelgaire, de sainte Aldegonde, de saint Ghislain et de sainte Waudru, pour attribuer a saint Amand un role dans la fondation des monasteres de Soignies, de Maubeuge, de Saint-Ghislain et de Mons ? On se rendra compte aisement que les editions plus anciennes de ces Vies, souvent deja fort legendaires et tardives, ne laissent supposer rien de semblable, meme quand il leur arrive de mentionner saint Amand (i). Sans doute, vu 1'influence de ce grand eveque et ses idees sur la vie monastique, il est probable qu'il a fonde ou contribue a fonder plus d'abbayes que celles dont il a ete question dans les paragraphes precedents. Mais, lorsqu'il s'agit de les designer par leur nom, il ne suffit pas de mettre en avant des vraisemblances, d'en appeler, par exemple, comme le fait HENSCHENIUS pour Hasnon, a la faible distance entre cette abbaye et Elnone (2).

Mais doit-on negliger tout a fait les traditions locales? Beaucoup de monasteres, en effet, se sont, pendant des siecles, vantes d'avoir Amand pour auteur.

Malheureusement, jamais on ne se trouve en presence

(1) Voir AA. SS., Febvuaviit. I, p. 823-824. ( n - 38-40). II sera question, au chapitre X 5, des relations legendaires de saint Amand avec ces saints personnages. Voir encore pour Thourout et Qiiercelledora, AA. SS., Febntariii. I, p. 820-821, n. 22, 25.

(2) Ibidem, p. 820, n. 21. Cfr MAES, Vie popuiaire de sainf Amand, p. n3-

d'une affirmation vraiment ancienne. Et qui connait 1'origine de beaucoup de ces traditions ne se sentira guere enclin a les admettre, lorsqu'il existe entre le fait affirme et son attestation un hiatus de quatre ou cinq siecles. Contentons-nous de deux exemples, dans lesquels cependant on constate une tradition relativement ancienne.

Le chapitre noble de Moustier-sur-Sambre, qui fut peutetre auparavant une abbaye benedictine, pretendait se rattacher a saint Amand. II fixait a 660 ou 661 la date de sa fondation. Mais vainement avons-nous cherche des traces de cette tradition anterieurement au xiu e siecle (i).

Voici, avec un peu plus de detail, le cas de 1'abbaye de Tronchiennes.

Elle s'eleve encore, a quatre kilometres de Gand. Les Norbertins 1'occuperent, pendant des siecles. Us attribuaient sa fondation a saint Amand. A quand remontait cette tradition?

On honore specialement a Tronchiennes deux saints, Basin et Gerulphe, dont les biographies constituent les plus anciennes sources de 1'histoire de la localite.

Basin aurait ete un roi. Sa fille, Aldegonde, fut aveugle des sa naissance. Ayant poursuivi un cerf pendant trois jours et trois nuits, il s'enctormit sur la terre avec ses compagnons, en un endroit baigne par la Lys. Une voix se fit entendre, pendant son sommeil, lui intimant 1'ordre de batir la-nienie trois eglises, une en 1'honneur de la Vierge, la deuxieme de saint Jean-Baptiste, la troisieme de saint Pierre. II fit executer 1'injonction celeste. Une huile miraculeuse se mit a sourdre dans ces eglises, y multiplia les pelerinages et rendit meme la vue a Aldegonde. Apres la mort de celle-ci, des pa'iens eiivahirent le pays. Basin marcha a leur rencontre, les dent, mais fut grievement blesse. II succomba et, tandis que sa fille avait ete enterree

(i) GILLES D'ORVAL, Gesta episcopomm Leodiensiutn, 1. I, c. 41, MGH, SS. t. XXV, p. 3i ; DOM BERLIERE, Monasiicon beige, t. I, p. 68-64 5 V. BAREIER, Lechapiire noble de Moustier-sur-Sambre, p. i5-i6. Namur, i8S5,

dans 1'eglise Sainte-Marie, lui, fut depose dans celle de Saint-Pierre. Cette legende, dont nous n'avons resume que les traits generaux, abonde en details curieux et a fait 1'objet de plusieurs etudes (i).

Gerulphe, ne de parents nobles dans la villa de Meerendree, a sept kilometres de Tronchiennes, s'etait rendu a Gand pour y etre confirme au Mont-Blandin, par 1'eveque de Noyon-Tournai, Elisee (vers 748). Comme il revenait en compagnie de son parrain, il lui demanda de pouvoir s'arreter quelques instants, pour 3^ prier, dans 1'eglise Sainte-Marie de Tronchiennes. Le parrain y consentit, niais de mauvaise grace, et comme ils s'etaient remis en route, emporte par une fureur subite, il perca le jeune homme de son epee. Le cheval de Gerulphe s'enfuit et, tout ensanglante, arriva a Meerendree ; puis, il servit de guide au pere de la victime jusqu'a 1'endroit du meurtre. Gerulphe put encore lui raconter 1'attentat et exp rimer ses dernieres volontes : il serait enterre dans le monastere de Tronchiennes; sa part de patrimoine reviendrait a 1'eglise Sainte-Marie et son cheval aux religieux (2).

L'auteur de la Passio de saint Gerulphe ecrit vers le milieu du x e siecle. Apres avoir note que Saint-Pierre-du-Mont- Blandin fut fonde, ut fertur, par saint Amand, commencant, quelques lignes plus bas, a parler de Tronchiennes, il ne mentionne aucunement ce Saint. Or, 1'ecrivain semble bien etre un chanoine de 1'abbaye meme de Tronchiennes (3).

II en est de meme de 1'auteur de la Vita Basini, qui ecrit au Xii e ou au xiu e siecle. Le nom du grand missionnaire de la Belgique ne se rencontre pas sous sa plume. Cependant, a deux reprises, il nous montre Basin en relation avec des

(1) Vie de saint Basin, eclitee dans AA. SS., Intiit. Ill, p. 701-702. Cfr VAN DER ESSEN, Etude critique, p. 388-394.

(2) Vie de saint Gerulphe, editee dans AA. SS., Septembris t. VI, p. 259-264. Cfr VAX DER ESSEN, Etude critique, p. 385-388.

(3) Vita Gcrulphi, c. 5 et 6, AA. SS. Septmibris t. VI, p. 260. Cfr VAX DKR ESSFIN. Etude critique, p. 386-337, et, tout recerament, D. STRACKE, De oudste Vita Scmcti Gemlplri. Baasrode, 1926.

ET LA VIE MONASTIQUE 23j

eveques. Quand les trois eglises furent achevees, il y conduisit des eveques pour les consacrer . Sur le conseil des eveques, il constitua des clercs dans ces eglises (i).

II semble done qu'au xm e siecle on ignorait encore, a Tronchiennes, le role que, plus tard, on attribua a saint Amand dans la fondation de ce monastere. Et des lors, jusqu'a plus ample information, ne peut-on pas au moins admettre, comme plausible, 1'hypothese suivante : la proximite de Tronchiennes et de Gand, d'une part, et, de 1'autre, 1' affirmation generale du vieux biographe, d'apres laquelle saint Amand avait fonde des monasteres dans ce pagus, amenerent peu a peu le peuple a considerer ce Saint comme fondateur de Tronchiennes (2)?

Pour nous resumer, on peut rattacher a saint Amand, tantot avec certitude, tantot avec grande vraisemblance, sept abbayes, dont six dans la seconde Belgique : Elnone, Gand (au moins Saint-Pierre-du-Mont-Blandin), Renaix, Leuze, Marchienne et Barisis-au-Bois, et une en Seconde- Germanie : Nivelles (3).

(1) Vila Basini, c. 5, AA. SS., lulu t. Ill, p. 701.

(2) La chronique de Tronchiennes, du debut du xvn c siecle, attribue la fondation (606) a saint Amand. Elle a ete editee par J.-J. DE SMET, Recneil des clwoniqucs de Fhmdre, t. I, p. 5gi ss. (Collection des chroniques beiges inedites). Bruxelles, i83j. Voir un recit de toute la legende des origines de Tronchiennes, dans J. BROECKAERT, Geschiedenis der Gemeenten van Oost-Vlaanderen, i e serie. t. II. p. 53 ss. Gand. 1864-1870.

(3) Disons un mot de Moissac. En effet, beaucoup d'auteurs, meme trcs modernes, attribuent sa fondation a saint Amand. C'est ainsi que dans son magistral ouvrage, M. V. LEROQUAIS. Les Sacramentaires, t. I, p. 102, s'etonne que saint Amand, fondateur, dit-il, de Moissac, ne se trouve pas au sanctoral d'un sacramentaire de Figeac, a 1'usage de Moissac (xi c siecle). Nous avons egalement cherche son nom, mais en vain, dans 1'hymmaire de Moissac (Das Hymnar dev Abtei Moissac im io itn Jaiivli., ed. G. M. DREVES, dans Analeda liymnica medii aevi. Leipzig, 1888), ou figurent cependant beaucoup de Saints. Pour cette double raison deja, on peut admettre, qu'au xi e siecle, les moines de Moissac ne considerent pas saint Amand comme leur fondateur. Le titre positif en sa faveur est un diplome faux de Pepin II, roi d'Aquitaine (84$), ou nous lisons : Vir venerabilis Rangaricus abbas ex monasterio quod

Meme si Ton exclut les hypotheses arbitraires et les traditions peu anciennes, le chiffre reste imposant. Amand est incontestablement le principal fondateur de monasteres en Belgique, au vn e siecle, c'est-a-dire au premier siecle des monasteres dans ce pays. Saint Landelin, a qui nous devons Lobbes et Crespin, saint Ursmer qui fonda peut etre Aulne et Wallers (i), sont loin d'une teile fecondite. Et le nom de pieuses families, comme celle de Pepin 1'Ancien avec sa femme et leurs filles, Gertrude et Begge, ou de saint Vincent Madelgaire avec son epouse, sainte Waudru, n'est reste attache, pour la premiere, qu'a Nivelles, Fosses et Andenne, pour la seconde, qu'a Soignies et a Mons.

Ajoutons que la creation d'Elnone, tout au moins, est anterieure au milieu du vu e siecle. Or, on ne decouvre aucun autre monastere de la Belgique qui soit certainement dans ce cas.

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