‹ Saint Amand [microform]Chapitre 84 sur 136 · II. Le po^me de Milon sur saint Amand · texte numérisé non relu

II. Le po^me de Milon sur saint Amand

Alcuin s'etait contente de jeter sur la pierre quelques inscriptions, comme il en fit tant d'autres, en 1'honneur des

(1) VA* c. V, SRM, t. V, p. 459-470.

(2) VA, c. VIII, SRM, t. V, p. 481-483.

eglises et des autels d'Elnone. Milon, au contraire, moine de cette abbaye que le Saint avait particulierement cherie, voulut employer a celebrer son pere le meilleur de son talent. Elnone connaissait alors une prosperite peu commune. Milon lui-meme, avant Hucbald, en dirigeait sans doute 1'ecole monastique ; 1'art de la calligraphic s'y cultivait avec amour ; les religieux pouvaient trouver deja, dans leur bibliotheque, les ouvrages de'grammaire, de metrique, de rhetorique, de poesie, d'histoire, de philosophic, de theologie, necessaires a leur formation et a leurs travaux litteraires (i).

Milon (2), eleve d'Haimin de Saint- Vaast, n'etait encore qu'un jeune diacre, lorsque, entre les annees 846 et 855, il composa le Carmen de sancto Amando, a la demande de ses freres d'Elnone (3). Aussi, ce poeme porte-t-il les traces de la jeunesse de son auteur. Ce n'est, ecrivait DESPLANQUE, qu'un centon ou les idees et les recits de Beaudemond s'enferment dans le moule virgilien. On y sent 1'ardeur inexperimentee, le savoir de fraiche date et les timides audaces d'un ecolier (4) . La premiere edition fut envoyee d'abord, comme cela convenait, au maitre, Haimin (5) ; la seconde, au roi Charles le Chauve (840-875). Un si haut personnage meritait bien une dedicace toute particuliere. Milon ajouta done encore deux pages a son oeuvre, pour distraire le souverain. Dans la premiere, se developpent maj estueusement trente-sept hexametres, formes chacun aussi de trente-sept lettres. Toutes les pre-

(1) DESILVE, DeSchoUElnonensi, p. 49-71 : p. 70-76 ; p. 98-99 ; VAN DER ESSEN, Hncbald de Saint-Amand, p, 022-527.

(2) Voir introduction critique, p. 52-62. II y a ete question des ceuvres de Milon, comme source de la vie de saint Amand. Le Carmen de Sancfo Amando ne sera envisage ici que comme oeuvre litteraire, a la gloire de saint Amand.

(3) CA, 1. I, v. 84, Poetaet. Ill, p. 571. Cfrl. I, v. 480 (ibidem, p. 578).

(4) Cite par A. ROERSCH, Biographie nationals de Belgique, 1897, t. XIV, col. 852.

(5) Poeftu, t. Ill, p. 566 et 56;.

mieres, les dix-neuvi ernes et les dernieres lettres de chaque vers, reunies, forment, aleur tour, trois vers. En employant des caracteres plus grands pour ces trois hexametres verticaux et pour le premier, le dix-neuvieme et le dernier vers horizontal, on obtient un dessin qui represente une croix enfei'mee dans un parallelogramme. Le second poeme est d'un dessin plus complique encore (i). II ne faut pas mettre en cause ici la jeunesse de Milon. Ces jeux puerils de versification etaient a la mode, de ce temps, et bien auparavant deja, des poetes s'y etaient distingues. Porphyre Optatien reconquit la grace de Constantin le Grand par une composition de cette espece.

Milon a voulu suivre d'aussi pres que possible le modele en prose qu'il avait sous les j^eux, c'est-a-dire 1'ancienne biographic de saint Amand. II ajoutera bien de-ci de-la quelque detail sur un saint Sulpice, ou sur un saint Bavon (2) ; mais toutes ces additions ensemble ne donnent que quelque vers. II developpera, sans doute, d'une maniere poetique certains passages de la Vita, ainsi le discours du jeune Amand a son pere quand celui-ci veut le convaincre de demeurer dans le monde (3) ; mais il mettra un veritable scrupule a ne rien in venter, a rester fidele a 1'ancienne biographie.

Les 1818 hexametres se trouvent repartis entre quatre livres, pour alleger le travail du lecteur et pour honorer les quatre evangelistes (4). Le poete recherche le rapprochement de mots a meme radical ou commencant au moins par la meme lettre. Rappelant le miracle de 1'ile d'Yeu, il ecrira au sujet du serpent infernal :

Qui corpora nostra

Non cnrans laniare animis magis optat acerba Vulnifico nostris infimdere dente venena

(1) Ibidem, p. 56i-565, ou DESILVE. op. cit., p. 83-84.

(2) CA, 1. I, v. 328-329 et 1. II, v. 35i-385 (Poetae, t. Ill, p. 676, 586- 5S 7 ).

(3) CA, 1. I, v. 233-279 (fbidem, p. 574-575).

(4) CA, 1. II, v. 5 ; 1. IV, v. 9 (ibidem, p. 579098).

Flammivomus flammas et spirans ignens ignes\ Qui tibi, sancte Pater, proprium transmisit alumnum Serpens serpentem saevum ; sed saeva serendo Saevior advenit... (i).

Mais s'il affectionne les alliterations, comme les pointes et les jeux de mots; s'il abuse des parentheses et des digressions pedantesques ; s'il fait un emploi desordonne des apostrophes : apostrophes a saint Amand, au demon, a la Gaule, au peuple de Gand, etc, ; s'il manque surtout de 1'inspiration. du vrai poete, Milon apparait tres habile et tres elegant versificateur ; tres penetre aussi de la connaissance des grands modeles, car il cite et imite Horace, Terence, Ovide, Lucrece, Lucain et, par dessus tout, Virgile. Le lecteur est frappe par la prodigieuse influence qu'a exercee sur lui le grand poete de Mantoue. II avait lu et relu ses ceuvres. L'abbaye de Saint-Amand en possedait un bon manuscrit du ix e siecle ; il est actuellement a la bibliotheque de Valenciennes (2). Son style est, en general, simple, nalurel, aise a comprendre. Enfin Milon sait tracer des tableaux charmants. On se rappelle celui d'Elnone (3) ainsi que les distiques du debut qui decrivent les moines, en train de preparer la fete de saint Amand (4).

Le poeme debute par 1'oeuvre du Christ Redempteur, 1'envoi des apotres et leurs travaux : car Amand brille parmi les apotres. Ensuite, Milon s'empresse de declarer et il repetera souvent dans la suite que son audace doit sembler bien grande d'avoir entrepris de chanter un tel homme. Mais celui-la est bien capable de 1'inspirer qui a fait parler un enfant a la mamelle.

(r) CA, 1. I, v. 202-208 (ilidem, p. 578).

(3) A. ROERSCH, dans la Biographie nationdle, t. XIV, col. 849-850.

(3) Cfr supra, p. 116. Cfr A. EBERT, Allgemeine Gescliicliie der Liieratur der Mittelcdters in Abendlande, t. II, p. 279-280. Leipzig, 1880.

(4) Cfr supra, p. 277.

Cuius et in manibus speciosis regius infans, Sermonem didicit quern nunquam corporis usu, Respondit modicumque fuit proferre latina Verba, sed hebraicae deprompsit famine linguae Amen , dulce viri complens pia vota precantis (i).

Dans ses descriptions surtout, se remarque 1'influence virgilienne. Voici 1'Aquitaine :

Est regio antiquis A quitania dicta colonis, Bellipotens et fmgiferax populosaque tellus... (2).

Voici 1'ile d'Yeu :

Est locus Oceani distans a litore magni Nempe quater denis, ut fertur, milibus aeque, Insula quo praebet venientibus Ogia P or turn (3).

Au livre troisieme, Milon, croyant a tort que Dotto, mentionne par 1'ancienne Vita, fut un comte de Tournai, nous represents cette ville comme etant en ruines au moment ou il ecrit :

Urbs fuerat quondam f quod adhuc vestigia monstrant, Tornacus, mine multiplici prostrata ruina Funditus ah ! turres deflet cecidisse superbas. Et tamen inde frequens, quod aquis merce redundat, Nititur et geminis iam non lapsura cohimnis.

Namque arce in media templo surgente vemisto Pontificate tenet solium, nee longe remota Nicasius recubat pretiosa martyr in urna, Remorum praesul, felix cui vita coronam Praebuit et rutilam fuso pro sanguine palmam (4).

Aucun des historiens de Tournai ne fait allusion a cette destruction de la ville. Les ravages des Normands dont on

(1) CA, 1. I, v. 108-112 (ibidem, p. 571).

(2) CA, 1. I, v. 127-128 (ibidem).

(3) CA, 1. I, v. i52-i55 (ibidem, p. 572).

(4) CA, 1. Ill, v. 37-46 (ibidem, p. 589).

a conserve le souvenir pour Tournai, sont posterieurs a 1'epoque ou ecrit Milon (i).

Plus loin, parlant de 1'apostolat du Saint chez les Slaves, il fait allusion aux defaites que Louis le Germanique eut a essuyer, en 846 et en 849, de la part de ces peuplades.

Qualis et invidum retinens audacia robur Fecit in ignotam regionem tendere gressum ?

De qua pro donis veniebant vulnera Francis ; Rex qnibus armorum valido munimine septns Terga dabat fug-lens Franco comitante feroce : Tu socio sine per markets clusasque ruebas (2).

Les cent derniers vers du quatrieme livre se degagent de la biographie en prose. La, se rencontre, par exemple, la description d'Elnone, un recit sommaire de 1'invention de 809, et une longue priere a saint Amand, puis a Dieu.

Haimin se declara litteralement noye dans les flots d' eloquence de son disciple ; aussi apprit-il, avec discretion, a ses religieux de Saint-Vaast, comment ils pouvaient naviguer dans ce fleuve. II n'y avait d'ailleurs rencontre aucun recif centre lequel put se briser 1'orthodoxie (3). Nous nous montrerons aujourd'hui plus severe. Amand meritait mieux que les exercices poetiques d'un jeune moine intelligent et cultive. Un. veritable talent se fut d'abord degage du modele en prose, qui, a chaque moment, on peut le dire, tient en lisiere le compositeur ; il eut decouvert surtout, dans cette carriere mouvementee, dans ce caractere si ardent et si embrase de zele, les moments et les episodes qui se pretaient davantage a un developpement poetique.

d) Cfr E. DiimiLER, dans Neues Avcliiv, 1879, t. IV, p. 5a3 ; KRUSCH, SRM, t. IV, p. 407 ; WARICHEZ, Les origines de I'eglise de Tournai, p. 201- 207. Heriman de Tournai qui ecrit, il est vrai, au xn e siecle, affirme que jusqu'en 881, les Tournaisiens ont vecu dans la prosperite et 1'abondance (Liber dz resfauratione Sancti Martini Tornacensis, c. 49 et 5o, MGH, SS, t. XIV, p. 296).

(2) CA, 1. Ill, v. 195-200 (Poetae, t. Ill, p.

(3) Rescriptum Haimini poetae, t. Ill, p. 566.

Milon le philosophe, comme 1'appellent les Annales d'Elnone (i), mourut en 872.

Des temps troubles suivirent son deces. Une dizaine d'annees plus tard, en 882/883, les Normands incendierent ou ravagerent les monasteres des dioceses de Liege, de Cambrai, d' Arras, de Tournai. En octobre 882, ils s'etaient etablis a Conde, au nord de Valenciennes, dans un couvent de femraes. De la, ils purent ranconner a leur aise les regions de la Scarpe et de la Somme, en particulier Saint- Amand et Marchienne (2). La plus grande partie des archives de la premiere de ces abbayes perit dans 1'incendie (3). Heureusement, le corps de saint Amand avait pu etre transporte, a temps, a Paris (4). L'abbe Gozlin, alors a la fois abbe d'Elnone (depuis 870) et de Saint-Germaindes-Pres (depuis 872), recueillit le precieux depot dans cette derniere abb aye (5). En novembre 885, Paris a son tour etait menacee par les Normands, et Gozlin, devenu eveque (884), ainsi que Eudes, comte de Paris, se distinguerent particulierement dans la defense de la ville (6). II est a croire que les restes de saint Amand avaient alors deja ete rapportes a Elnone.

(1) Annales EInonenses maiores, a. 871, MGH, SS, t. V. p. 12.

(2) E. DUMMLER. Gescliiclite des Ostfrcinkisclien Reiclies, t. Ill, p. 209. Leipzig, iSSS.

(3) Charte de Charles le Simple, 899, dans BOUQUET, Reciteil des Usioricns des Gatiles, t. IX, p. 473.

(4) Annales Sancii Martini Tornaccnsis, a. SSi, MGH, SS. t. XV, 2, p. 1296 ; KRUSCH, SRM, t. V, p. 402.

(5) Gallia Christiana, t. Ill, col. 258. Sur Gozlin, voir E. FAVRE, Eudes, comte de Paris et roi de France (882-898), p. 26-33 (Bibliotheque de 1'Ecole des Hautes-Etudes, fasc. 99. Paris, i8g3).

(6) LAVISSE, Histoire de France, t. II*, p. 3g3 et 394 ; La France monasiique. Recueil liistoriqiie des arclieveches, eveclies, aUbayes et prieures de France, de DOM BEAUNIER (nouvelle edition par les Benedictins de Liguge), t. I, prov. eccles. de Paris, p. 9. Paris,

% III. Les voyages des reliques de saint Amand en France et en Brabant (1066 et 1107)

Nous avons conserve le souvenir d'un autre incendie d'Elnone, qui lie fut pas allume par les Normands. On etait alors en 1066. Le II fevrier, par 1'imprudence d'unefemme, le feu prit a des maisons de la place publique. II se communiqua bientot a la toiture de la basilique de Saint-Amand. Les deux autres eglises du monastere, Saint-Pierre et Saint- Andre devinrent aussi la proie des flammes. A 1'approche du fleau, les cloches, nous assure-t-on, s'etaient mises a sonner d'elles-memes, comme pour pleurer leur ruine imminente ; inais elles furent bientot reduites au silence et entierement fondues. Les colonnes blanches et

le grand pupitre ou se lisaient les lecons d'Ecriture sainte, n'echapperent pas davantage a la destruction. Et tandis que s'ecroulait la tour de 1'eglise, achevee en 1010, seule, la crypte du Saint, qui avait ete restauree en 1040, fut epargnee par le fleau (i).

C'etait bien le cas de dire, avec le poete Gislebert qui nous raconte ces evenements :

Cripta reservat-ur ; turris tamen excumulatur. Sic liumiles tuti vimint, te, Christe, secuti ; Alii phis equo per emit in car cere caeco (2).

(1) MABILLON, AA. SS. ordinis sandi Benedicii, t. IV, i, p. 66, a encore vu cette crypte avec ses deux autels et son double campanile. Duravit ciypta haec amplissima, ajoute-t-il, usque ad praesentem abbatem. qui earn disiecit pro constructione novae basilicae, intacta S. Amandi tomba cum altari .

(2) Carmen de incendio S. Amandi, 1. 1, v. 90-92, MGH, SS, t. XI, p. 417. Cfr YHistoria mivaculonim S. Amandi cor pore per Franciam deportato, c. 2, dans AA. SS., Felruariii. I, p. 896. Sur ces deux ceuvres contemporaines et peut-etre du meme auteur, cfr notre introduction critique, p. 69 ss. La dedicace de la tour, en 1010, et celle de la crypte, en 1040, sont mentionnees, a ces dates, dans les AnnaUs EInonenses maiores (MGH, SS, t. V, p. 19), et minores (ibidem, p. 12). On peut voir, en tete de 1'ouvrage de J. DESILVE, De Scliola Elnonensi, la reproduction d'une miniature du ms.

Les moines etaient sans toit, saint Amand etait sans eglise. L'abbe Fulcardus se concerta avec les plus experimentes et les plus sages de ses religieux; on recourut meme a 1'avis du comte de Flandre, Baudouin de Lille (io35-io67), et de plusieurs eveques. Enfin, le 7 juin, une procession sortait des ruines du monastere pour s'engager sur les routes du nord de la France. Autour du sarcophage de saint Amand, porte par quelques freres, marchaient 1'abbe et une partie de sa communaute.

Ces voyages, que Ton imposait alors aux reliques celebres, etaient bien dans 1'esprit du moyen age. Le saint dont on possedait les precieux restes devait meriter le titre de patron. N'avait-il pu, par son intercession, preserver son eglise ou son abbaye d'un fleau, comme 1'incendie, il se devait de procurer a ses clients le moyen de reconstruire ces edifices. Ou bien, des gens voraces avaient-ils occupe les proprietes du monastere, c'etait encore au Saint a aller, par la puissance de ses reliques, reconquerir le terrain ravi. Ainsi, six annees auparavant, la Flandre et le Brabant avaient vu passer, par les villes et par les bourgs, le corps de saint Ursmer, afin que les moines de Lobbes pussent recuperer quelques champs perdus et obtenir les fonds necessaires a rebatir leur eglise (i). Independamment des riches aumones qui furent, sans doute, recueillies, c'avait ete merveille de voir combien ces precieux restes opererent de reconciliations et firent cesser de guerres privees entre des families excitees 1'une centre 1'autre (2).

Le moine, auteur de la relation de ce vo}"age, en avait

de Valenciennes 460, du xi e siecle. qui montre, a la partie superieure, le monastere d'Elnone, a\ r ant 1'incendie de 1066. Le savantL.-C. BETHMANN a raison de dire que, grace a cette miniature, forma monasterii Elnonensis qualis tune temporis fuit, quodammodo suspici potest (MGH, SS, t. XII, p. 411).

(1) Cfr WARICHEZ, L'Abbaye de Lobbes, p. j3.

(2) MGH, SS, t. XV, 2, p. 837-842.

fait partie (i). La procession dura plus d'un mois et Ton rentra au monastere, le 4 juillet. Sans doute, y eut-il plus d'escales que celles qui sont indiquees par le narrateur ; mais, pour lui, ces endroits seuls meritent d'etre mentionnes ou le corps precieux opera quelque prodige notable, c'esta-dire, a Cambrai, Coucy-le- Chateau (2), Laon, Chauny (3), Noyon et Douai. Dans les villes episcopales, comme Cambrai, Laon, Noyon, 1'eveque et son clerge recevaient la procession d'Elnone avec les plus grands honneurs. On ne suivait pas toujours rigoureusement 1'itineraire fixe. Ainsi, le cure de Verneuil (4) s'etait rendu, avec ses ouailles, au devant du cortege, pour obtenir que la chasse fut portee dans son eglise de Saint-Remi et y restat quelques heures. II vit sa demande exaucee.

Or, il y avait la une femme paralysee qui n'avait pu sortir de son lit depuis dix ans. Entendant les chants du peuple, informee de leur raison, elle s'ecria : Ah, s'il m'etait donne d'aller vers lui, ne fut-ce qu'en rampant, comme un quadrupede !... . Pleine de confiance, la femme sort de son lit ; elle ose avancer a petits pas jusqu'au seuil de sa chambre ; et la, ne se contentant plus de marcher, elle se met a courir. Arrivee aupres du corps sacre, elle commence a raconter avec beaucoup d'abondance ce qui s'etait passe en elle. Puis, posant sur sa tete, comme un joug, la courroie qui servait a porter le sarcophage, elle renonce a sa liberte, pour se consacrer au Saint qui 1' avait miraculeusement guerie (5) .

Un second miracle arriva, au meme endroit, en faveur d'un cousin de la femme paralysee, garcon bien fait, mais muet de naissance.

(1) Nous suivons, le plus souvent, la relation en prose, plus circonstanciee et plus intelligible.

(2) Chef-lieu de canton de 1'Aisne, arrondissement de Laon.

(3) Chef-lieu de canton de 1'Aisne, arrondissement de Laon.

(4) Departement de 1'Oise, arrondissement de Senlis.

(5) Historic*, mivaculwum, AA. SS., Febmarii t. I, p. 896,

Cor pore praestanti, sed gutture verba neganti (i).

Le cure, Milon, 1'interrogea en presence des reliques. Berenger, dit-il, indique nous, au moins avec tes doigts, le montant du tribut que tu paieras au Saint, s'il te guerit . Et Berenger, chose prodigieuse, fit, non par signes, mais en paroles bien articulees, la reponse suivante, que le poete rend en vers :

Quatuor hinc dando nummos famulabor Amando (2).

On remarquera qu'ici encore, comme dans le miracle precedent, le jeune homme, de condition libre, se donna au Saint et s'engagea meme a lui payer un cens annuel. Comme sa cousine aussi, Berenger a pose sur sa tete la courroie du sarcophage (3).

Le recit de ces prodiges presente assez peu de variete. Les miracules sont presque tous des muets, des aveugles, des paralytiques. A difierentes reprises, la guerison s'obtient par 1'attouchement de la chasse. Dans un cas, on approche des }^eux d'un enfant aveugle 1'une des dents du Saint et son baton pastoral (4). A Laon, tandis que des jeunes gens, des jeunes filles et des vieillards passent la nuit autour des reliques, un maniaque, les mains liees, a ete depose en dessous du sarcophage (5). A Chauny, une matrone passe de meme la nuit sous le corps du Saint, portant dans ses bras son enfant aveugle (6).

Cependant, a Elnone, les moines qui n'avaient pas ete du vo3^age et la population voisine attendaient avec impatience le retour du tresor. Enfin, la procession est annoncee. Elle

(1) Carmen de inccndio, II, 106, MGH, SS, t. XI, p. 420.

(2) Ibidem, II, i35 (ibidem).

(3) Nous avons combine les deux recits : Hisioria miraculorum, c. 6, AA. SS. Febi'uarii t. I, p. 896 ; et Carmen de incendio, 1. II, v. io2-i35, MGH, SS, t. XI, p. 421-422.

(4) Hisioria miraculomm, c. 12, AA. SS. Februarii t. I. p. 897-898.

(5) Ibidem, c. 8 (ibidem, p. 897).

(6) Ibidem, c. 12 (ibidem).

est plus nombreuse qu'au depart, car les miracules se sont joints a elle.

Pluribus adductis quibiis est dator ipse salutis (i).

De toute part, se tendent les epaules pour ramener dans le doux village, le fardeau bien-aime (2). En vue de satisfaire la devotion de la foule, on se contente de le porter, ce jour-la, dans 1'enceinte du monastere. Le lendemain seulement, il sera remis dans la crypte (3).

On Ten sortit, des 1107. Les aumones considerables, obtenues principalement au cours du voyage de 1066 . (4), avaient permis de rebatir les eglises, les cloitres, les ateliers. La principale des basiliques, celle de Saint-Amand, fut consacree en 1088, par 1'eveque de Noyon-Tournai, Radbod, sous 1'abbe Hugon (5).

La cause du second voyage fut differente de celle du premier. Elle nous est formulee de la maniere suivante : De meme que beaucoup de fideles contrits et desirant obtenir la remission de leurs peches, pousses par 1'inspiration divine, ont coutume de donner de leurs biens et de leurs champs pour edifier des eglises et des monasteres, ainsi des homines tres pervers, mus par le demon, essaient, tous les jours, d'envahir, de piller, de ravir les proprietes livrees par les fideles aux eglises et aux monasteres (6).

(1) Carmen de incendio, 1. Ill, v. 182 (MGH, SS, t. XI, p. 427).

(2) Ibidem, III, v. 192 (ibidem}.

(3) Ibidem, III, v. 196-198 (ibidem, p. 428).

(4) Carmen de incendio, Prologue, v. 887 : Cum simul immensum conferret Gallia censum (ibidem, p. 415).

(5) Liber de veslauraiionc abbaiiae S. Martini Tornacensis, c. 64, MGH, SS, t. XIV, p. 3o5 ; Annales Elnonenses maiores, anno 1088. MGH, SS, t. V, p. i3.

(6) Historia miraculorum S. Amaxdi in iiinerc Bvagbantino, c. 2, AA. SS., Februarii t. I, p. goo. Nous citons cette edition, parce qu'elle est complete. HOLDEK-EGGER n'a publie que des extraits de cette reuvre, dans MGH, SS, t. XV, p. 852-853. Sur cette ceuvre, cfr 1'introduction critique, p. 75. Le ms. 33 de la Bibliotheque pub li que de Valenciennes, au fol. i55, contient une piece curieuse, qui doit dater de la fin du xi e siecle.

2QO SAINT AMAND

Generosite, d'une part ; violence, de 1'autre : c'est la, en efFet, 1'histoire de tous les jours, dans les relations des abbayes du moyen age avec les chevaliers.

Des mediants detenaient indument quelques biens d'Elnone. Hugues etant abbe du monastere depuis vingt-deux ans, le lundi de la Pentecote 1107, la procession des reliques se reforma done et se mit en branle.

L'itineraire, encore une fois, est clairement indique. On se rend d'abord a Anvaing et a Saint- Sauveur, dans 1'arrondissement d'Ath, deux proprietes du monastere, ou plutot du Saint ; de la, toujours vers le Nord, a Grammont, sur la Dendre, et a Herlinckhove, non loin de Ninove ; puis, dans la direction de Gand. Tournai etait tout indique comme etape pour le retour. Dans ces localites, on signale des miracles semblables a ceux du premier pelerinage et qui offrent, en general, peu d'interet. Le trait suivant retient d'avantage le lecteur. Une enfant de cinq ans a recouvre la vue. L'auteur de la relation nous decrit d'une facon vivante 1'etonnement et la joie de ce petit etre, au spectacle de la creation, qui lui apparait alors pour la premiere fois : aussi sonne-t-on les cloches, pour que tous les habitants puissent venir s'associer aux admirations na'ives de 1'enfant ; les Freres lui presentent du pain, d'autres objets ; elle etend les bras, elle suit, au moins des yeux, tout ce qu'on lui montre...

La foule qui se porte a la rencontre de la procession, est toujours considerable. L'eglise d'Herlinckhove ne peut contenir tous les fideles. On dresse alors, sur la place, une estrade entouree de courtines. Le corps saint y est depose. Le lendemain, la messe se celebre en cet endroit. Ceux qui y assistent croient voir, pendant tout le saint sacrifice, dans le ciel sans nuages, une aureole blanche se deployer au dessus du sarcophage.

C'est la composition, sign.ee entre Hugues, abbe de Saint-Amand, et Anselme de Bouchain, chatelain de Valenciennes, coupable de torts

graves envers le monastere.

LE SOUVENIR DE SAINT AMAND 2gi

Les proprietes injustera'ent detenues se trouvent entre Ninove et Gand (i). Par les forets et par les champs, les reliques sont done promenees. Personne n'ose leur resistor. Amand se soumet tous les rebelles. On sauvegarde aussi 1'avenir : Et, en presence du saint corps, a qui, pendant sa vie, 1'apotre Pierre avait confie le pouvoir de lier et de delier ; tous ceux qui, a 1'avenir, auront la presomption de commettre quelque injustice envers le Saint, relativement a ces terres et a ces forets, du consentement et de la volonte des Freres qui accompagnent le Saint, du consentement aussi et de la volonte du peuple environnant, sont excommunies, oris et vocis proclamatione . Le recit ne nous livre pas le nom des usurpateurs, pas plus que les endroits exacts ou etaient situees les proprietes ravies. Cependant, il est fait mention de Rasse de Munte (2), chevalier. Temoin d'un miracle accompli sur la terre illegitimement detenue, il se rendit et demanda grace.

Ce second voyage dura vraisemblablement beaucoup moins que le premier. Huit jours apres le depart, on ne se trouvait pas loin de Gand.

L'annee meme de cette procession, mais sans relation avec elle, eut lieu un miracle dont il convient de dire un mot, a la fin de ce paragraphe. La scene se passe a Rouen.

En io3o, avait ete fondee dans cette ville, par Emmeline, femme de Gosselin, vicomte de Rouen et d'Arques, une abbaye de femmes de 1'ordre de saint Benoit (3). Elle s'eleva aupres d'une eglise dediee a saint Amand et qui avait son histoire. La tradition pretendait, en effet, au moins au debut du xi e siecle, que 1'apotre de la Belgique y avait souvent celebre la messe, mais en dehors du chceur (4).

(1) Effectivement, Elnone possedait, tres anciennement, des proprietes pres de Ninove (cfr DESILVE, DC Schola Elnonensi, p. n, i3, 14).

(2) Munte, dans 1'arrondissement de Gand.

(3) Voir DOM J.-M. BESSE, Abbayes d pyieiwes de I'ancicnne France, t. V, Province ecclesiastique de Rouen, p. 62-63. Paris, 1914 (Archives de la France monastique, t. XVII) ; Gallia cliristiana, t. XI, col. 286-290.

(4) Historia mnlieris suspensae, c. 3, AA. SS., Februarii t. I, p. 402. Sur cette lettre voir notre introduction critique, p. 75 s.

Latroisiemeabbesse, Marsilia, ecrivita.rabbeBovo(iio7- 1121) (i) la relation d'un miracle arrive dans son monastere par 1'intercession d'Amand. En effet, puisque, dissemblables par le sexe, mais egaux par la vocation, nous servons dans les camps du roi eternel, sous un meme patron, il convient que nous nous rejouissions aussi en commun, sans aucune exception, pour 1'honneur de Dieu, de la manifestation eclatante de la puissance du saint .

Marsilia raconte done le fait suivant : En 1107, une femme noble de Lisieux, tourmentee par 1'esprit des tenebres et plus encore trompee par une megere, qui lui representait, sous les couleurs les plus noires, 1'infid elite pretenduede son mari, en etait arrivee a un tel degre de desespoir, qu'elle ne songeait plus qu'a se pendre ou a se noyer. En vain, son epoux s'efforca-t-il de la calmer par ses attentions. Elle priait qu'on la laissat partir en paix pour 1'enfer, auquel elle se croyait irremediablement destinee.

On porta alors la malheureuse dans 1'eglise de saint Amand. En effet, ce saint parait avoir recu de Dieu un pouvoir tout particulier sur les energumenes. Elle resta la sept jours et sept nuits. Aux personnes des deux sexes, aux religieux particulierement, qui la visitaient et 1'exhortaient, elle repondait comme elle avait repondu a son mari.

Or, un soir, quand on 1'eut fait sortir du choeur pour la placer devant 1'autel ou saint Amand avait coutume de celebrer la messe, elle engagea doucement ses gardiens a se livrer au sommeil, feignant elle-meme de s'endormir dans le lit qui lui avait ete prepare. Mais, bientot, elle se releve, et, au milieu du silence, vetue simplement de sa chemise, elle grimpe sur le mur, attache au sommet de la colonne une extremite de son voile, fait dans 1'autre un noeud coulant assez large pour y engager la tete, et enfin, ainsi suspendue, elle se laisse tomber de tout son poids dans le vide. Le jet de sang giclant de la gorge vint macu-

(i) Cfr Awiales Elnonenses maiores, annees 1107 et 1121. MGH, SS, t. V, p. H .

ler la paroi d'une large tache rouge. Quelque temps apres, un gardien decouvrait le corps sans vie.

Aussitot, en pleine nuit, 1'eveil est donne a tout le couvent. Comment decrire 1'epouvante de ces femmes? Mais leur confiance apparait superieure encore a leur emotion. Saint Amand pourrait-il laisser pericliter la reputation de son eglise ! On allume une lumiere ; le cadavre est dependu et etendu par terre. Trois sceurs, plus audacieuses ou plus prudentes , vont chercher 1'archidiacre. Celui-ci se montra fort embarrasse. II conseilla de jeter tout aussitot le corps dans une fosse. II vint meme defendre, avec beaucoup d'eloquence, sa solution devant les sceurs. Or, voici que 1'une des religieuses s'etant approchee plus pres du cadavre, entendit le cceur palpiter, vit peu a peu la face se colorer, crut remarquer que parfois les yeux s'ouvraient et que de profonds soupirs s'echappaient de la poitrine. Alors,les prieres,les supplications de redoubler. La vie, en effet, continuait de rentrer dans la malheureuse ; cependant, il s'ecoula encore un jour avant qu'elle prit la parole. Elle pronona alors des oraisons jaculatoires a la Vierge, au Christ, a saint Amand. Avec beaucoup d'a propos chez une personne qui revenait de si loin, elle se compara meme au bon larron ressuscite par la parole de Jesus.

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