IV. Extension du culte de saint Amand
La premiere partie de ce chapitre s'est attachee presque exclusivement aux honneurs rendus a saint Amand dans la principale de ses abbayes. Mais les lignes precedentes nous ont montre son culte etabli, au debut du xn e siecle, chez les benedictines de Rouen. Nous avons egalement retenu qu'il se constate, des le xi e siecle, a Salzbourg, ou il doit remonter jusqu'a 1'episcopat d'Arno (1" 821). Le lecteur s'attend, croyons-nous, a un apercu plus complet sur son extension. II ne voudra pas, neanmoins, trouver ici toutes les localites dans lesquelles le Saint se vit ou se voit encore honore. Et pour 1'origine de ce culte dans chaque
eglise en particulier, il se doutera que cette recherche nous eut entraine tres loin, et souvent, sans grande chance d'aboutir. Nous esperons n'avoir rien omis d'essentiel, mais nous n'avons pas 1'ambition d'etre complet.
Le souvenir de saint Amand s'est naturellement conserve surtout dans les regions de la Gaule du Nord, qu'il evangelisa et qui se repartissent maintenant entre la Belgique, la France, la Hollande, I'Allemagne et le Grand-duche de Luxembourg (i). Sa fete y est celebree, dans les differents dioceses, avec plus ou moins de solennite ; ainsi, avec le rite double de seconde classe a Gand, double majeur a Bruges et Tournai, double a M alines, Liege et Namur. C'est aussi dans ces regions que se rencontrent en plus grand nombre les localites ayant garde le nom du Saint : outre Saint- Amand-les-Eaux, autrefois Elnone, Saint- Amand-lez-Puers, dans la province d'Anvers, Saint- Amand lez-Fleurus et Villers-Saint- Amand, dans le Hainaut, Mont- Saint-Amand, dans la Flandre Orientale ; dans le Nord, abondent surtout les paroisses dont il est le titulaire : 27 pour le diocese de Tournai, 25 pour celui de Gand, 18 pour celui de Bruges, 17 pour celui de Cambrai, 14 pour celui de Malines, 7 pour celui d'Arras, 7 pour celui de Lille, 3 pour celui de Liege, 3 pour celui de Cologne, 2 pour ceux de Treves et de Minister, etc. (2). Certaines eglises ou chapelles se sont meme considerees ou se considerent
(1) II ne s'est pas cependant conserve dans tons les dioceses actuels dont relevent ces regions qu'evangelisa le Saint. Ainsi, en Hollande, il est honore, le 6 fevrier, dans le diocese de Breda, et le i3 fevrier, dans le diocese de Haarlem ; mais son nom a disparu du propre du diocese de Ruremonde, en rg22. C'est cependant de Ruremonde que depend actuellement Maastricht, siege de I'eveche que saint Amand occupa pendant trois annees. Je dois ces renseignements a 1'obligeance du R. P. G. GORRIS de Maastricht.
(2) En Hollande, d'apres un renseignement qui nous vient de la source indiquee a la note precedente, une seule paroisse a Saint-Amand comme titulaire : c'est Dommelen, pres de Eindhoven, dans le diocese de Bois-le-Duc. Dans le Grand-Duche, il n'en existe pas une seule.
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encore comme remontant jusqu'a lui; par exemple, une chapelle qui etait situee dans 1'ancien college de la Compade Jesus a Maastricht (i), 1'eglise de Gertruidenberg, la plus antique du Noord-Brabant (2), 1'eglise de Forest-lez- Bruxelles (3), etc.
Si nous quittons les vallees de 1'Escaut et de la Meuse et que nous parcourons la France, nous rencontrons un peu partout, dans les dioceses anciens ou actuels, le culte de saint Amand, ou tout au moins des traces de ce culte. Parmi les noms qui seront mentionnes ci-dessous, le lecteur retrouvera plusieurs localites dont font mention les sources historiques ou legendaires de la Vie de saint Amand.
Nous dirigeant vers 1'est, voici Amiens (4), Beauvais (5), Bayeux (6). Bien qu' Amand soit ne, d'apres la tradition, au sud de la Loire, tous les dioceses... de Bretagne, excepte celui de Quimper, ecrivait DOM LOBINEAU Of 1727), font (son) office ; et a Nantes, il a ete present par mandement expres de M. de Sarra (7) . Encore 1'eglise de Quimper
(1) AA. SS., Februariit. I, p. 823, n. 23.
(2) Cfr J. KLEYNTJENS et H.-F.-M. HUIJBERS, Sint Wilkbrordskerk, t. 1, p. 10. Leyde, (1924). Cependant, lachartede fondation de Thorn par la comtesse Hilsuinde, en 992, ou on lit ces mots : Montem littoris, ubi beatissima Gertrudis corporaliter conversata est et cellam habet a S. Amando consecratam (MIRAEUS, Opera diflomatica, t. I, p. 146), est un faux. (VANDERKINDERE, La formation territorials, t. II, p. 121, 269).
(3) A. DE COCK, Brabantsch Sagenboek, t. II, p. 189 (Koninklijke Vlaamsche Academie voor taal- en letterkunde). Gand, 1911.
(4) J. CORBLET, Hagiographie du diocese A' Amiens, t. V, p. 36. Paris, 1875. Cfr t. IV, p. i5g-i6o.
(5) A. SABATIER, Vie des saints du diocese de Beauvais, p. n3-i25. Beauvais, 1866 ; LEROQUAIS, Les sacramentaires et les missels, t. II, p. 233.
(6) Ibidem, t. Ill, p. 67.
(7) DOM LOBINEAU, Les vies des saints de Bretagne, t. II, p. 161. Paris, l836. Voir aussi, sur le culte de saint Amand en Bretagne ; F. DUINE, Breviaires et missels des eglises et abbayes bretonnes anterieurs au XV IP siecle, p. 21. Rennes, 1906 ; du meme, Memento des sources hagiografhiques de I'histoire de Bretagne, i e partie, p. 68, n. 26. Rennes, 1918 ; du meme, Catalogue des sources hagiographiqties de Fhistoire de Bretagne jusqu'a la fin du
e siecle, p. 26. Paris. 1922 ; GUILLOTIN DE CORSOX, Culte de saint Amand
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avait-elle plagie, au profit de 1'enigmatique saint Alain ou Elan de Lavaur, la biographie de saint Amand (i).
Au Sud de la Loire, 1'eveche de Lucon, en Vendee, celebre d'une maniere particuliere le saint de 1'Aquitaine, qui, d'apres Milon, naquit dans cette contree, 1'ancien pagus d'Herbauge. Comme a Gand, le rite de la fete est double de seconde classe (2). Saint Amand figure aussi au propre de la Rochelle (3).
On se souvient du voyage du missionnaire chez les Vascons ou Basques. Son culte y est malheureusement tombe en desuetude. Un hommage tardif, mais precieux, ecrit M. L'ABBE BENAC, (lui) a cependant ete rendu, il y a quelque annees, dans le diocese de Bayonne. C'est une oeuvre d'art executee par 1'habile et sympathique pinceau de M. ROMAIN CAZES, dans 1'eglise romane de Sainte- Croix d'Oloron, monument remarquable du xv e siecle. Au bas du sanctuaire splendidement decore, dans 1'arcature a sept baies aveugles qui termine Tabside et entoure le maitreautel, on voit, sous le titre de galerie des saints du pays, a cote de saint Julien, de saint Grat, de saint Galactaire, saint Amand, apotre des Basques... Le meme auteur affirme que le culte de saint Amand s'etend a toute la Gascogne, en souvenir des ministeres qu'il 3^ a remplis (4).
Le jeune moine recut sa formation ascetique a 1'ile d'Yeu, d'abord, puis, a Tours (5), enfin a Bourges. A 41 kilometres
a Rennes, dans les Melanges historiques stir la Bretagne et les Bretons, 2 e serie, p. 5-g. Rennes, iSSS. On signale un saint Amand, eveque de Rennes. De la des confusions probables, dont il est question dans plusieurs des etudes signalees ci-dessus.
(1) Cfr LOBIXEAU. o p. cit., t. II, p. 161-178 ; KRUSCH, dans SRM, t. V, p. 426. M. DERIC. dansl'Histoire eccUsiastiquede Bretagne, t. II. Saint-Brieuc, 1847, retrace longuement 1'histoire de saint Amand, p. 71-80 ; 107-109 ; 133-124. Sur le pretendu saint Alain, cfr ibidem, p. 125-127.
(2) F.-C. HOLWECK, A biographical Dictionnary of the Saints, au mot Amandus. S. Louis Mo, 1924.
(3) BAUDOT, Dictionnaire d'hagiographie, au mot : Amand. Paris, ig25.
(4) BENAC, Les saints du calendi'ier diocesain d'Aucli, t. I, p. i36.
(5) LEROQUAIS. Les sacramenfaires et Jes missels, t. I, p. 46, 5o, 55 (Tours).
de cette derniere ville, Saint-Amand-Mont-Rond, sur la rive droite du Cher, doit son nom a 1'apotre de la Belgique (i). D'anciens sacramentaires de Paris, de Chartres, de Troyes, de Chalons-sur-Marne mentionnent aussi sa fete (2). II en est de rneme pour le diocese de Belley, a cause de 1'erreur qui fit considerer saint Amand comme fondateur de 1' abb aye de Nantua (3).
Pour presque tous les dioceses dont il a ete question jusqu'ici, le culte est deja atteste au moyen age, parfois des le viii e ou ix e siecle (4). Un grand nombre d'abbaj^es honorerent, naturellement, d'une facon particuliere ce fervent de la vie monastique. Nous nous bornerons, cependant, a retenir ici celle de Nouaille, dans le diocese de Poitiers. On possede encore une inscription metrique, composee par Alcuin et destinee a un autel de saint Amand, erige dans 1'eglise de ce monastere (5).
Apres la France, il nous reste a chercher le culte de saint Amand en Allemagne, dans les Paj^s scandinaves, en Angleterre et en Espagne.
Les calendriers des missels et breviaires allemands des xiv e et xv e siecles mentionnent, presque tous, soit une fete de saint Amand, le plus souvent le 6 fevrier, soit deux, le 6 fevrier et le 26 octobre ; il est honore, seul, ou bien en compagnie de saint Vaast. Citons Cologne, Augsbourg, Brandebourg, Breme,Breslau, Brixen, Erfurt, Ermeland, Freising, Gnesen, Goslar, Halberstadt, Halle, Ham-
(1) AA. SS., Februarii t. I, p. 817, n. 8.
(2) LEROQUAIS, op. cit., t. Ill, p. 47, 48, 187, 194.
(3) M. DEPERY, Histoire liagiologiqite de Belley ou vecueil des vies des saints et des lienJieureiix lies dans ce diocese, t. I. p. 70-88. Bourg, 1884. Le missel de Tarentaise indique aussi, an 6 fevrier, la fete de saint Amand ; c'est, d'apres M. E. RITTER (Les saints Jwnores dans le diocese de Tarentaise. Chambery, 1896), saint Amand de Strasbourg, auquel on attribue la date de la fete et la legende de notre saint.
(4) Ainsi a Tours, des le ix c siecle (le 26 octobre). Cfr stipra, p. 296, n. 7.
(5) Siir Nouaille, cfr Gallia, Christiana, t. II, col. 1237-1244 ; I'mscription d' Alcuin, dans MGH, Poetac, t. I, p. 024.
bourg, Mayence, Metz, Minden, Minister, Spire, Treves, Worms (l). Son culte a penetre aussi dans les pays nordiques ; ainsi, a Copenhague, ou, vers la fin du moyen age, se celebrent ses deux fetes, a Drontheim et a Upsala (2). II semble bien que le culte des fideles, dans les pays germaniques, s'adresse rarement a saint Amand de Maastricht, mais tres souvent a Tun des deux eveques de Worms ou a 1'eveque de Strasbourg, qui figurent sous ce nom dans les anciens catalogues episcopaux. Pour ne rien dire de plus, on n'a aucun detail sur ces personnages (3). Et si, en certains endroits, leur culte fut peut-etre anterieur a celui de saint Amand de Maastricht, il n'est pas douteux qu'on lui ait vole a leur profit la date de ses fetes, 6 fevrier ou 26 octobre.
Une recherche systematique dans les manuscrits liturgiques et dans les missels et breviaires imprimes de 1'Angleterre amenerait aussi, sans doute, a y retrouver bien des fois le nom de saint Amand. Ainsi fut-il honore, toujours avec saint Vaast et le 6 fevrier, a Westminster, a Winchester, a Salisbury, a Hereford, a Exeter (4). A une vingtaine de kilometres environ d'Oxford, a East-Hendred, village
(1) LEROQUAIS, op. cit., t. Ill, 5y (Cologne) etGROTEFEND, ZeitrecJtnung des deutschen Mittelalters, und der Neuzeit, t. II, 2 partie (Kalender). p. 6, i5, 17, 18, 24, 27, 29, 3i, 35, 3g, 41, 53, 55, 56, 58, 5g, 62, 64, 67, 68, 114, 116, 117, 128, 129, i33, i35, 173, 188, 191, 2o5, 208.
(2) GROTEFEND, op. cit., t. II, p. 220, 242, 244 ; cfr aussi Verzeiclinis&er miUeldlterliclien Handschriftfragmenie in der UniversitdtsbiblwiJtek zu Helsingfors, t. I (Helsingfors Universitatsbibliotheks Schriften IV), n. 199,
262, 276, 283, 3o5. Helsingfors, 1922.
(3) Cfr supra, p. i58. Pour Amand de Strasbourg, cfr L.-G. GLOCKLER, Gescliiclite des Bisthums Strasbourg, p. 33 ; et DUCHESNE, Pastes, t. Ill, p. 170.
(4) MissaU ad usum ecclesiae Westmonasteriensis, ed. J. WICKAM LEGG, t. I, p. VI ; t. II, p. 766 (Henri Bradshaw Society). Londres, 1891-1897; LEROQUAIS, op. cit., t. I, p. 190 et i33 ; The Hereford Breviary, ed. W.-HOWARD FRERE et LANGTON E.-J. BROWN, t. I, p. XIV, t. II, p. no (meme collection). Londres, 1904-1913 ;OrdinaleExton, ed. J.-N. DALTON, t. I, p. XXXI-XXXII (meme collection). Londres, 1909.
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presque entierement catholique, se remarque meme une chapelle dediee a saint Amand, et qui remonte pour le moins au xin e siecle. On assure que la messe y fut toujours celebree, sauf aux deux periodes de persecution violente, vers la fin du xvi e et du xvn e siecle (i). Mais le culte de saint Amand est naturellement moins repandu en Angleterre qu'en France ou en Belgique (2).
Terminons par 1'Espagne. Saint Vaast et saint Amand figurent au calendrier mozarabe,le 6 fevrier(3). Mais ils n'ont pas du y etre introduits avant le cardinal Ximenes (1" i5i7), qui, pour sauver ce rit de 1'oubli, entreprit une nouvelle edition de son missel et de son breviaire. En effet, ils ne sont point mentionnes dans les manuscrits anciens, anterieurs au remplacement de la liturgie mozarabe par la liturgie romaine, a 1'epoque de Gregoire VII. On sait qu'aujourd'hui 1'usage mozarabe n'est plus suivi que dans la chapelle du Corpus Christi de la cathedrale de Tolede (4).
Grace a un faussaire bien connu, le jesuite Jerome Remain delaHiguera(i538-i6n), qui composa,notamment, une chronique ancienne dont il attribua la paternite a un personnage fantastique, Julien Perez (5), saint Amand fut considere, pendant plus d'un siecle et demi, dans la peninsule iberique, comme ayant occupe, quelque temps, un siege episcopal en Espagne, apres avoir renonce a celui de Maastricht. II aurait meme pris part a un concile de 666,
(1) Renseignements aimablement communiques par M. M. WILKIN- SON, professeur a 1'Universite d'Oxford.
(2) Saint Amand ne se trouve pas parmi les titulaires des eglises anglaises. Cfr FR. ARNOLD-FORSTER, Studies in Church Dedications or England's Patron Saints, t. I, p. 435 ss. Londres, 1899.
(3) P. B. GAMS, Die Kirchengeschichte von Spanien, t. II, 2, p. 199. Ratisbonne, 1874.
(4) Ibidem, p. 199. Voir DOM M. FEROTIN, Le Liber mozavabicus sacramentorum et Us manuscrits mozarabes, p. LII-LIII (Monumenta ecclesiae liturgica, de DOM F. CABROL, H. LECLERCQ et M. FEROTIN, vol. VI). Paris, 1912.
(5) Voir surtout D. JOSE GODOY ALCANTARA, Historica critica de los falsos cronicones, p. 199-220 ; p. 225-228. Madrid, 1868.
preside par saint Ildefonse (i). Le bollandiste HENSCHE- NIUS, au temps duquel la fraude n'avait pas encore etc decouverte, nous assure meme, qu'en 1640, le cardinal de Moscoso et Sandoval, alors eveque de Jaen, plus tard archeveque de Tolede, ordonna a tous les clercs de son diocese, seculiers ou reguliers, obliges a 1'office divin, de reciter, le 6 fevrier, celui de saint Amand, pontife, au rite double. Le faux chroniqueur n'avait, d'ailleurs, pas affirme que saint Amand avait ete eveque de Jaen, mais il 1'appelait episcopus Castellonensis, mot auquel on donna trois interpretations differentes (2).