V. Legendes et Folklore
Le souvenir du saint missionnaire ne s'est pas conserve uniquement dans les temples ; ce grand eveque ne fut pas honore seulement par des morceaux liturgiques et par des prieres recitees dans les assemblees des fideles ou du clerge, a ses jours de fete. II a vecu aussi dans 1'imagination si feconde et si capricieuse du peuple. Et deja celle-ci se revele a nous, en plein travail, dans cette biographic ancienne, notre source principale pour connaitre sa vie et son caractere.
Dans la suite, on distinguera de plus en plus malaisement les additions de la legende de celles des hagiographes. Si la tradition orale placa saint Amand a 1'origme de plusieurs monasteres, on n'a pas oublie la liste imposante de fondations monastiques que le Pere HENSCHENIUS lui attribue.
Mais nulle part, il ne semble plus delicat de departager
(1) Voir le texte du pretendu PEREZ et d'autres encore, dans un long paragraphe que le P. HENSCHENIUS intitule ainsi : Episcopus Castellonensis an a S. Amanda adminisiraiiis (AA. SS., Februavii t. I, p. 847-848, surtout n. 146) ; ou dans le martyrologe espagnol de TAMAYO DE SALAZAR, Anamnesis sive commemoraiio omnium sanctorum hispanorum, t. I, fevrier, p. 57-60. Lyon, i65i).
(2) AA. SS., Februariii. I, loc. tit., n. 148 et 149 ; TAMAYO DE SALAZAR, op. cit., p. 6o-65.
LE SOUVENIR DE SAINT AMAND 3ol
ces deux sources que dans 1'ceuvre d'un poete flamand du xi v e siecle, Gillis de Wevel, dont le nom, au reste, ne merite guere de figurer a cote de celui du savant bollandiste.
Gillis de Wevel acheva, a Bruges, le 27 fevrier i366, un poeme de 12,467 vers, intitule : Leven van sinte Amand patroon der Nederlanden (i). Les auteurs qui se sont occupes de litterature neerlandaise ne paraissent pas en faire tres grand cas (2). Au point de vue historique, il s'y trouve un nombre considerable de faits, dont la mention ne se rencontre nulle part ailleurs, pas meme dans la biographic du Saint composee au xn e siecle par Philippe de I'Aumone. Bien plus, des auteurs modernes de biographies, comme J. J. DE SMET (3), meprisent cet ouvrage plein de faits douteux, de visions et de sermons, qui apporte bien peu de particularites notables et dignes de foi. Seul, a notre connaissance, M. le cure H. CLAEYS, y a puise largement pour son livre, Sint Amand apostel van Vlaanderen. Bref, le poeme de Gillis ne tient qu'une place des plus modestes dans la litterature consacree a saint Amand.
Les additions qu'on y releve sont parfois des traditions populaires. Ce parait etre le cas pour un miracle opere par le fils de Serenus et d'Amantia, age seulement de sept ans. Un bouvier de son pere avait ete mordu par une bete venimeuse. Le corps du malheureux s'etait gonfle rapidement
(1) Public, d'apres le ms. unique de la Bibliotheque de 1'Universite de Gand, sous le titre : Leven van Sinte Amand, patroon der Nederlanden, dicJitstuk der XI V e eeuw, dans la Maatscliappij der VlaamscJie Bibliopliilen, n. 4, 2 vol. Gand, 1842.
(2) Voir p. ex. J. TE WINKEL, Geschiedenis van Nederlandsch Letterhmde, t. I, p. 278-279. Haarlem, 1887 ; G. KALFF, GescJiiedenis der Nederlandsche LetterTmndc, t. I, p. 35o-35i. Groningue, 1906; J. PRINSEX, Handboek toi de N ederlandsciie Letterkundige Geschiedenis, 2 e edit., p. 114. La Haye, 1920. Nous devons ces renseignements a 1'amabilite de M. L. VAN PUYVELDE, professeur a I'Universite de Gand.
(3) Leven van den heiligen apostel der Vlaanderen (1866), p. XI.
et demesurement. Par ses prieres, par 1'attouchement de la blessure, Amand parvint seul a le guerir (i).
Pour un certain nombre de localites ou Gillis envoie le saint missionnaire, on trouve, en effet, dans le meme sens, des preventions locales, parfois assez anciennes. Nous ne citerons que Courtrai (2). Mais combien d'autres details pourraient etre sortis de la cervelle inventive du versificateur ! II sait, par exemple, qu'a Thourout, onze cent trentetrois personnes furent baptisees par le Saint (3) ; il raconte que, pendant le sejour d'Amand a Bourges, le demon lui apparut un jour sous une forme humaine, se faisant passer pour le Christ. Mais tres sagement, le reclus de lui repondre :
Ic ne wille Code hier beneven
Niet sien, maar in 't ander I even (4).
Laissons cette ceuvre poetique, ou qui pretend 1'etre. Resumons plutot le travail legendaire, tel qu'il nous apparait au xni e siecle dans la Vie de saint Amand par Philippe de 1'Aumone.
Get auteur, en general, s'ecarte peu, pour le fond, de 1'anciennebiographie; mais il utilise, pour la completer, des ecrits hagiographiques de valeur tres diverse, ou de saints personnages du vu e siecle sont mis en relation avec 1'apotre de la Belgique. Tel est done 1'aspect special de 1'imagination populaire, pour ce qui touche a saint Amand ; elle le rapproche de ses contemporains les plus illustres par leur saintete, des eveques, missionnaires, ascetes, saintes femmes qui ont marque dans les pays du Nord, au vn e siecle. Or, en 1'absence meme de tout document, on devinerait qu'il les a connus tous, ou, pour le moins, la plupart d'entre eux. L'ancienne biographie ne prononce pas meme les noms
(1) Leven van Sinte Amand, vers 107-180.
(2) Cfr SANDERUS, Flandyia Ilhistraia, t. Ill, p. 10-17. La Haye, i/35.
(3) Leven van Sinte Amand, vers 2697-2698. H. CLAEYS, op. cit,, p. 41.
(4) Leven van Sinte Amand, vers 638-63g. Cfr H. CLAEYS, op. cit., p. 20.
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de sainte Itte et de sainte Gertrude. Mais ces deux Saintes ayant eu 1'avantage d'etre celebrees, tres peu de temps apres, leur mort, par un biographe, nous connaissons au moins quelque chose de I'innuence que saint Amand exerca sur elles. II est peu probable qu'elles aient ete seules a la subir. La legende reste done, en nous representant des relations plus nombreuses, dans la ligne de 1'histoire. De plus, elle garde bien a Amand ce role de directeur spirituel et de fervent propagateur de la vie monastique que lui donnait la premiere biographic.
Nous pourrons etre brefs. Car il a deja ete question plus d'une fois, au cours de ce livre, de ces personnages places par la legende a cote de saint Amand. On se souvient de Bavon, dont Alcuin nous disait seulement qu'il avait ete compagnon du grand missionnaire ; d'Humbert de Maroilles, qui se rendit avec lui a Rome, tandis qu'un ours complaisant, comme jadis 1'ours de saint Martin, portait les bagages ; de Rictrude, qui renonca au monde et se retira a Marchienne, sur son conseil (i). Voici les autres (2).
Le premier que nous presente Philippe del'Aumone, est, mameureusement, le tres enigmatique saint Landoald.
Les sources ecrites ne soufflent pas mot a son sujet, avant la seconde moitie du x e siecle. La Translatio sancti Landoaldi, par Heriger de Liege (980), a fourni 1'histoire de ce personnage a Philippe de I'Aumone et celui-ci 1'a intercalee, en partie, dans son osuvre, a la place le plus en rapport avec les donnees de 1'ancienne biographie (3).
D'apres cette derniere oeuvre, Amand avait entrepris un second voyage a Rome, a une epoque qui reste indeterminee (4). II n'est fait mention, dans ce recit, ni d'un pape, ni
(1) Cfr supra, p. 220 ss. ; p. 224 ss. ; p. io5 s.
(2) Sur Philippe de I'Aumone et son ceuvre, voir notre introduction critique, p. 62 ss.
(3) VA 3 , c. 24, AA. SS., Februayii t. I, p. 862. Cfr Translatio S. Landoaldi, c. 1-9, MGH, SS, t. XV, 2, p. 6o2-6o3.
(4) C. 10, n, 12, SRM, t. V, p. 435. Cfr su-pra, p. io3 ss.
d'une visite que lui aurait faite le pelerin. Heriger, grace au temoignage de Sarabert (i), est bien mieux informe. Amand va se prosterner aux pieds de saint Martin (2) ; il lui expose la raison de son voyage ; il lui demande des aides pour evangeliser la Gaule ; il en obtient sept ; apres les trois annees d'episcopat d' Amand a Maastricht, Landoald administre, pendant neuf ans, le meme diocese et prend specialement a cceur 1'education du jeune saint Lambert; il meurt dans la villa de Wintershoven (3), d'ou, en 980, on transfere ses restes a 1'abbaye de Saint-Bavon (4). Apres saint Landoald, saint Ghislain. Celui-ci serait, parait-il, un enfant de la Grece. Ne a Athenes, moine basilien, il prend conscience, a Rome, comme saint Amand, de sa vocation apostolique. Mais c'est dans le Hainaut que la Providence le veut. Et comme il parcourait les sacres monasteres, les villes fortifiees et les bourgs, la renommee du tres aimable confesseur du Christ, Amand, vola jusqu'a ses oreilles... Et le bienheureux Ghislain priait le Seigneur tres humblement, pour qu'il lui fut donne de se sentir rassasie par un saint colloque avec le bienheureux. Enfin, ayant obtenu cette entrevue aussi douce que le miel, apres avoir expose les raisons de sa venue et recu des conseils salutaires et une benediction (5), il s'en alia defricher les environs de Castrilocus (Mons) et se fixa bientot a Ursidongus. L'eveque de Cambrai, Aubert, et saint Amand luirmeme
(1) Cfr VAN DER ESSEX, Etude critique, p. 36i.
(2) Philippe omet, avec raison, le nom du pape S. Martin (cfr plus haut, p. 67 n. i). II ne nomine que les coadjuteurs masculins de saint Amand.
(3) Arrondissement de Tongres.
(4) Philippe ne parle pas de 1'administration du diocese de Maastricht par saint Landoald, ni des faits suivants qxii sortent de son cadre. Sur saint Landoald, cfr VAX DER ESSEN, Etude critique, p. 357-368, et les etudes, surtout celle, justement celebre, de HOLDER-EGGER. Zu den Heiligengeschichten des Center Sint-BavoUosters. auxquelles il renvoie.
(5) Vita Gisleni 3 a , auctore Rainero (vers 1 100), c. IV, publiee par A. PON- CELET, dans Analecta Bollandiana, 1886, t. V, p. 220 ; cfr VA 3 , c. 84, AA.SS., Felmarii t. I. p. 864.
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consacrerent 1'eglise de ce monastere (i). Plus tard, d'apres la chronologic admise par Philippe de I'Aumone, eut lieu une seconde rencontre entre les deux Saints. Alors se place 1' episode dit du poisson.
Ay ant renonce a 1'eveche de Maastricht, rhomme de Dieu se rendit, plein de joie, a 1'abbaye de saint Ghislain. Aux freres, qui le recurent avec gratitude, il distribua, suivant 1'usage, le ble spirituel de la parole. Malheureusement, on etait depourvu, au monastere, de provisions materielles dignes d'un tel hote. On le laissa done partir a jeun. Les freres le conduisirent jusqu'a la barque, qui 1'attendait sur la Haine. Deja les adieux s'echangeaient quand, tout a coup, un grand poisson, se jeta sur le bord du cours d'eau. On le captura. Tous, alors, se rejouissent, tous rendent graces a Dieu. Amand est reconduit au monastere. Et il se produisit, entre les deux saints, une humble et pieuse discussion, chacun voulant attribuer a 1'autre le merite de cet insigne prodige (2).
Saint Vincent Madelgaire jouit, dans le Hainaut, d'une grande celebrite. Ne a Strepy, il choisit pour epouse sainte Waudru, et eut comme enfants les saintes Madelberte et Adeltrude et saint Landri. Devenu ensuite moine a Hautmont, il se retira enfin a Soignies et y mourut (3). Ses deux biographies ne donnent a saint Amand aucune part dans sa transformation religieuse (4). La seconde se contente de nous apprendre que 1'apotre de la Belgique visitait frequemment saint Vincent a Hautmont (5). C'est encore aux biographies de saint Ghislain que Philippe de I'Aumone emprunte le fait suivant : tandis qu'Amand et Aubert etaient
(1) Vita Gisleni 3 a , c. XIII, loc. cit., p. 228 et VA 3 , loc. cit.
(2) VA3, c. 54, AA. SS., Febrttarii t. I, p. 868. Le recit de la Vita Gisleni 3 a , c. XI (Analecta Bollandiana, t. V, p. 266) a servi de source a Philippe.
(3) VAN DER ESSEN, Etude critique, p. 284.
(4) Analects, Bollandiana, 1893, t. XII, p. 422 ss. AA. SS., luliit. Ill, p. 668 ss.
(5) C. IV, AA. SS., lulii t. Ill, p. 6;5.
so
3o6 5AINT. AMAND
occupes a la consecration del'eglise d' Ursidongus, Vincent se sentit vivement pousse a renoncer aux vanites du siecle, pour se mettre au service de la piete (i).
Nous connaissons deja sainte Aldegonde par une vision dont elle fut gratifiee, a la mort de saint Amand.
La legende ne pouvait se contenter de ce recit. Une faveur si extraordinaire ne supposait-elle pas, entrele Saint et la Sainte, des relations amicales?
Aldegonde a quitte la maison paternelle et a passe la Sambre, en marchant sur les eaux. Apres la mort de sa mere, Waudru, son fiance veut la reprendre. Elle s'enfuit plus loin. Elle se cache a Maubeuge. Mais voici que la renommee lui apprend que Aubert et Amand sont arrives a Hautmont. Elle y court. Le missionnaire la reconforte. II 1'engage a renoncer au monde. Les deux eveques lui imposent le voile. Pendant la ceremonie, le Saint-Esprit apparut, sous la forme d'une colombe, aux deux pontifes qui chantaient les hymnes de la consecration des vierges, et, s'abaissantun peu, 1'oiseau sacre tint eleve, aumoyen de son bee et de ses pattes, le voile beni (2) .
Une autre famille du Hainaut, egalement noble, egalement riche en saints, est celle de sainte Rictrude, dont nous avons deja parle a plusieurs reprises. II nous reste un mot a dire des relations de saint Amand avec le fils de cette sainte femme, saint Mauronte.
Mauronte avait aussi recu de saint Amand le conseil de faire profession de chastete. II etait fiance. Mais 1'amour spirituel lui apporterait, au dire du missionnaire, des joies bien plus douces. Pendant une messe que le saint eveque celebrait a Marchienne, celui-ci vit distinctement une abeille qui decrivait par trois fois une aureole, au dessus de
(1) VA 3 , c. 34 dans AA. SS., Febvuarii t. I, p. 864, et Vita Gisleni 3 a , dans Analeda, Bottandiana, 1887, t. VI, p. 228.
(2) C. 14, AA. SS., lanuarii t. II, p. 1048 (Vie posterieure a io52, dont Philippe de 1'Aumone s'est servi (c. 35, AA. SS., Febmariit. I, p. 864). Cfr snpra, introduction critique, p. 68.
la tete de Mauronte a genoux pres de 1'autel. La ceremonie terminee, il exhorta de nouveau le jeune homme a suivre 1'appel de Dieu, devenu manifeste par un signe si eclatant. Mauronte se rendit, et, bientot apres, le pontife lui confer ait la tonsure (i).
Tel apparaissait saint Amand aux generations qui le suivirent. Les details ajoutes par elles a sa vie peuvent etre inexacts. Mais nous retrouvons bien dans ces recits le venerable pontife , dont Jonas de Bobbio nous parle avec tant de respect, apres avoir partage ses travaux apostoliques.
II existe encore, ou il a existe jadis, dans les regions evangelisees par saint Amand, un bon nombre de legendes locales. Nous en retiendrons quelques-unes (2).
En revenant de Denderwindeke, dans la Flandre Orientale, ou il avait ete precher, le Saint s'arreta a Roe, dependance de Pollaere. C'etait precisement la semaine de la kermesse, dans cette derniere localite. Beaucoup d'habitants travaillaient a leur petrin. Amand entra dans quelques maisons, pour y demander une tartine. On le repoussa partout : il n'y avait plus de pain ; on etait occupe a en faire. Bien plus, ces gens refuserent meme de lui donner de la pate, sous le pretexte qu'elle coutait trop cher.
A la cinquieme maison, rebute de la meme maniere, le Saint se facha. Eh bien ! s'ecria-t-il, vieilles megeres, puisque vous me refusez un peu de pate, il vous sera impossible aujourd'hui d'enfourner votre pain. Et sur cette menace, il prit la route de Ninove. A peine s'etait-il eloigne, que la pate de tout le Roe commenca a se liquefier au point qu'il ne fut pas possible de la mettre au four. Ce que voyant, les femmes, armees de leurs pelles et de leurs quenouilles, coururent apres le saint missionnaire. Mais celui-
(1) Vita Rictrudis, c. 23, 24, AA. SS. Bdgii, t. IV, p. 499000.
(2) Presque tousles details qui suivent, jusqu'a la fin de ce paragraphe, nous ont ete fournis, avec la plus gran.de amabilite, par M . VAN HEURCK, le folkloriste distingue.
3o8 SAINT AMAND
ci hata le pas et traversa la Dendre a pied sec. Au contraire, les megeres, ay ant voulu aussi s'engager dans la riviere, furent emportees par le courant et se noyerent (i).
A Resschebeke, hameau d'Erembodegem, dans la meme province, s'eleve une chapelle dediee a saint Amand. Ce fat la, d'apres la tradition, que les femmes d'Erembodegem, cette fois, armees de leurs quenouilles, pousserent dans la Dendre 1'importun predicateur. La chapelle a ete batie en expiation de ce crime. Dans les environs, coule une source.
Chasse d'Erembodegem, Amand serendit a Denderleeuw. II en est devenu le patron (2). Comme un lion desolait la contree, le seigneur du village, apres s'etre place sous la protection speciale du Saint, se mit a la poursuite du fauve et 1'abattit. Une chapelle commemorative s'eleve aussi a 1'endroit ou eut lieu cette tragique rencontre.
Le 2,5 mars, se celebre, a Alost, la fete de Notre-Dame des Vignes. Son origine remonterait a 1'annee 681. Une grave inondation de la Dendre mena9ait de submerger la cite naissante. Recemment convertis par saint Amand, les Alostois recoururent a Marie. Ils virent bientot arriver sur les eaux une image de la Vierge flottant au milieu de sarments de vigne. Ils la recueillirent pieusement et aussitot 1'inondation cessa. On ajoute meme que la statuette versa des larmes de commiseration pour les pauvres inondes. Saint Amand, en reconnaissance, construisit une chapelle, qui fut malheureusement detruite par les Normands.
Les villages d'Oedelem et de Knesselaere sont situes, eux, dans la Flandre occidentale. Saint Amand y provoqua de nombreuses conversions. Mais, d'obstines paiens voulurent aussi se debarrasser du missionnaire. Ils chargerent de cette vilaine besogne un archer particulierement habile. Or, pendant un des sermons du Saint, le tireur, bandant son arc, en appuya une extremite centre le sol. Et voici qu'elle
(1) A. DE COCK, Vlaamsche Sagen uit den Volksmond, p. 197. Amsterdam, 1921.
LE SOUVENIR DE SAINT AM AND 3og
s'enfonga d'un-demi pied en terre que 1'arc se couvrit de feuilles et qu'il se mit a croitre jusqu'a devenir un bel arbre. On le montrait encore, au xiv e siecle, devant 1'eglise (i).
Nombreuses sont les maladies et les infirmites dont saint Amand peut delivrer, soit les homines, soit les animaux. Ainsi, a Nederhasselt, a Aspelaere, a Zeveren, dans la Flandre Orientale, on 1'invoque en cas de fievre continue.
Zammelen, dans le Limbourg, se signale par un pelerinage solennel, du 9 au 16 septembre, en 1'honneur de saint Amand, qui guerit, en cet endroit, la paralysie, la goutte, les rhumatismes, les convulsions d'enfants. Dans la meme province, a Stockroye, pendant 1'octave de sa fete, du 6 au i5 fevrier, et au mois de mai, un autel special est eleve dans le choeur. La statue du Saint s'y dresse parmi les fleurs, les bougies, les ex-voto. Trois reliques : un fragment d'etole, un morceau de cercueil, quelques ossements rappellent particulierement le souvenir de 1'apotre. Deux anneaux de fer, dont le diametre utile est de 53 centimetres, sont" places pres de 1'autel. Les pelerins en choisissent un, 1'embrassent trois fois et, apres 1'avoir eleve au dessus de leur tete, ils y passent tout le corps. La aussi, on demande au thaumaturge la guerison des rhumatismes, des maux de bras et de jambes, des convulsions d'enfants, ainsi que des maladies du betail.
La petite eglise d'Ellmghen, dans le Brabant, est visitee annuellement par des milliers de pelerins, qui y prient saint Amand de les delivrer ou de les preserver de la pararysie, de la goutte, des pleuresies, de la debilite, des convulsions des enfants, de la coqueluche, ou qui recourent a lui pour des maladies de leur betail.
Un drapelet de pelerinage de Hoeleden, egalement dans le Brabant, nous represente une scene champetre. De droite a gauche, au tout premier plan, saint Amand attend ses proteges, qui ne tar dent pas a venir a lui. C'est d'abord
(i) GILLIS DE WEVEL, Leven van Shift Amand, vers 3294-3300,
3lO SAINT AMAND
un paysanne, le cabas au bras droit, une poiile dans la main gauche, un coq dans un panier qu'elle porte sur la tete. Elle est suivie d'un paysan, amenant un veau qu'il doit pousser devant lui, car la malheureuse bete a bien de la peine a se trainer. Le chien qui 1'accompagne n'est pas plus vaillant. Au second plan, un homme invoque, a genoux, le saint patron et lui offre une poule. Un autre campagnard apporte deux lapins, suspendus aux extremites d'un baton qu'il tient sur 1'epaule. Au fond, se voit 1'eglise de Hoeleden. Sous 1'encadrement du drapelet, on lit les vers suivants :
Ghij menschen, klijn en groot,
Komt tot Holede in uwen noot.
Daer rust S. Amand ghepresen
Die menschen en beesten kan ghenesen. 1669 (i).
A Stroombeek, toujours dans le Brabant, le culte du Saint est immemorial. Les pelerins 1'invoquent surtout pour obtenir la guerison des maladies contagieuses d'hommes ou d'animaux et des enfants rachitiques. Les meres qui vierment prier pour leurs petits, apportent une chemise sale du malade. Elles 1'etendent sur 1'eau de la source de saint Amand, quand celle-ci est devenue immobile. Si la chemise surnage, 1'enfant guerira rapidement ; sinon, il mourra, probablement, bientot. Le cote de la chemise qui descend le premier dans 1'eau indique ou siege le mal.
A Jupille, dans la province de Liege, c'est pour les maux d'estomac que Ton recourt a 1'intercession de saint Amand. L'eglise, fondee, dit-on, par saint Remacle, a saint Amand pour titulaire. Mais la fete s'y celebre a une date qu'on ne trouve pas ailleurs, le 24 juin, pour se conformer a la coutume locale.
Les paysans de Leupeghem, en Flandre orientale, prient saint Amand de proteger leur ble centre les vers qui mangent les epis et sont, pretend-on, semes par les sor-
(i) E. H. VAN HEURCK, Les drapelds de pelerinage en Belgiqite et dans les pays voisins, p. 208. Anvers, 1922.
LE SOUVENIR DE SAINT AMAND 3ll
ciers. Aussi, les habitants se rendent-ils dans leurs champs, avant le lever du soleil, et les parcourent-ils, en forme de croix, tout en recitant la priere suivante :
Lieven Heere en Sente Amand Gingen tsamen achter 't land, Zonder stok nock roe in nn'lder hand, Heere, zeid hij, sente Amand, Daar zijn wormen in dat land .
En Ons Heere set tegen sente Amand :
Wei, steekt uit nw rechter hand, En, 't zij zwart, wit, geel of rood, Binst drij dagen zijn ze allemaal dood .
Nous n'avons parle que de la Belgique actuelle. Mais le peuple a conserve le souvenir de saint Amand, en bien d'autres pays ou regions. Ainsi, dans les Landes, en Gascogne. A Bascons, paroisse du diocese d'Aire, se trouve une fontaine de saint Amand. D'apres une version, ce fut le grand missionnaire qui la fit jaillir; d'apres une autre, elle existait deja anterieurement a sa venue, mais il y confera le bapteme. Le cure de cette localite ecrivait, vers 1894, a 1'auteur d'une vie de saint Amand, M. MAES : Vous avez pu parfois rencontrer sur votre route de pauvres gens ronges par une espece de lepre, affliges de la teigne ou couverts de scrofules, de dartres, eczemas et autres maladies de la peau. Donnez a ces infirmites le nom que vous voudrez, mais, pour le vulgaire, c'est le mal de saint Amand, ou le mal des Bascons. Or, il n'y a presque pas de jour ou 1'eglise de la paroisse ne regoive la visite de quelques-uns de ces desherites (i). Les malades emportent de 1'eau, puisee a la fontaine de saint Amand et de 1'huile benite, le jour de sa fete ; ils se lavent avec la premiere, puis se frictionnent avec la seconde.
(i) MAES, Vie populaire de saint Amand, p. 202-206. Cfr ibidem, p. 206- 208 (Saint Amand, clans les Bouches du Rhone).
A Grand-Leez, dans la province de Namur, la Fontaine de saint Amand est egalement renommee par la guerison des maux de reins (i). A Moortzeele, dans la Flandre orientale, on puise aussi de 1'eau a la source de saint Amand, on lui offre du pain et on 1'invoque contre la grele, la brulure du lin et les maux d'yeux. Une cloche de 1'eglise aurait ete engloutie dans ce puits. Des chevaux qu'on alia chercher, pour Ten tirer, tomberent aussi dans 1'eau ; mais apres avoir prie le Saint, on parvint a les repecher.
On se souvient du miracle de ce cierge que les sacristains d'Elnone eteignaient et qui se rallumait toujours (2). Aussi, les ciriers de la ville de Bruges avaient-ils pris pour patron le fondateur de cette abbaye. On comprend moins le choix des marchands de boissons de deux paroisses, Erches et Vieuxvillers, au diocese d 'Amiens (3).
II ne manque pas de dictons populaires au sujet de 1'apotre de la Belgique. Le dimanche apres sa fete, saint Amand, honore a Gavere, dans la Flandre orientale, se rencontre, parait-il, avec saint Antoine de Dickelvenne. Us portent la viande et les pains qu'on leur a offerts. Si ces aliments ne sont pas gates, on peut prevoir pour la region une riche moisson (4). D'un homme franc, on dit, en Wallonie : I ravisse saint Amand, il a 1'cour so 1'main. II ressemble a saint Amand, il a le cceur sur la main.
Nous avons deja signale, au debut de cette histoire, un des principaux attributs iconographiques de saint Amand, a savoir le dragon qu'il terrasse. Les autres sont : une eglise, pour rappeler les nombreuses eglises qu'il a baties ; un coiidamne a mort, allusion a la resurrection du pendu de Gand; et, enfin, des captifs, dont il brisa les chaines (5).
(1) Annales de la Societe arcJieologique de Namur, i883, t. XVI, p. 12.
(2) Cfr supra, p. 278.
(3) ABBE CORBLET, Hagiogvaplne du diocese d'Amiens, t. V, p. 36.
(4) A. DE COCK, Vlaamsche Sagen, p. 197.
(5) X. BARBIER DE MONTAULT, Traite d'iconographie chreiienne, t. II, p. 296.
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