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LE PASSAGE DE GIBRALTAR

CAPRICE HÉROI-COMIQUE

Matelots, taillons de Tavant (2) ; Notre navire est bon de vofle; Ça, du vin pour boire à Tétoile

(i) « Ce mot caprice s'appliquait aux pièces de poésie de musique d'architecture et de peinture, un peu bizarres et irrégulières, et qui réussissaient plutôt, dit Furetière, par la force du génie que par l'observation des règles de, l'art. A cette époque l'on parlait des caprices de Saint- Amant comme des caprices ou grotesques de Callot. »

(Gh. Livet, Notice.)

(2) Taillons de l'avant^ terme de mer qui signifie allons (S.-A.). — Saint-Amant lui-même a annoté ce ca-

Qui nous va conduire au levant.

A toi, la belle et petite ourse !

A toi, lampe de notre course, Quand le grand falot est gîté !

U n'est point d'humeur si rebourse Qui ne se crève à ta santé.

C'est au Castillan qu'on en veut :

Nous cherchons partout à le mordre ; Mais le poltron y met bon ordre, Il fuit notre choc tant qu'il peut ; A Neptune il fait banqueroute, Nul défi naval il n'écoute, La terreur l'échoué en ses ports, Et dans Madrid même il redoute Le bruit mortel de nos sabords (1).

La nuit commence à dénicher ; Enfants, voilà l'aube qui trotte, Phébus la suit, et notre flotte Dans le détroit va s'emmancher *.

Que la pompe en est fière et belle I Glauque * n'en a point vu de telle Depuis qu'une herbe qu'il mangea,

price, expliquant les termes de marioe. Ceux qu'il a négligés se trouveront fixi Lexique.

( I ) Sabords t canonnières ou embrasures d'un vaisseau. (S.-A.)

t46 9Atirï*AMANT

Rendant stt aatuf e immorte]l6> D'homme en Dieu mârîn le changeai

Au gré de tnaint doux toui'billoii J'y vois ùtni flammes (1) secouée» *, Cent banderollèS enjouées Y font la cour au pavillon (2) ; Ici, Tor brillattl SUf la soie En uûé gt^ndê enseigne ondoie, Superbe de ébuleur et d'art, Et là rièh*m*iil Se déj[>iofe Le grave et royal ëtendaftl.

Ici le chàlesiu de Tanger (3) Et là le fort de Mônt^aux-Singes (4) Voudraient ptmvoir plier leurs lîn^s En la frayeur de ce danger ; La Tour (3) et llîé de Târiffte, Que rOcéaù roiige et débîfiPê *, Se souhaitent Au FôUd des eaux,

(i) Flammes, espèces de banderoUes rduges. {S. -A.)

(a) Pavillon, è'est la ptincipide eûâei|^ne)^i «M blanche, et que l'amiral porte seul au grand mât» (S«-^A.)

(i) Le château de Tancfer^ place forte dans le détroit; du côté de l'Afrique. (S.-A.)

^4) Le fort de Moni-^aœ-Singes, autre place d« même côté, Dommée Ceata^ l'use et l'autre «a rot d'fisMnlt.

(5) La Tour, etc., place du côté de rEurope. (S»-A.)

CAPRICES l47

Et rien n'ose attendre la griffe Du moins hardi de nos oiseaux.

Un coq (1) suivant le Saint-Louis (2) Que l'Ange du sceptre accompagne (3), Fait frémir le Lion d'Espagne Avecque des tons inouïs.

Ce roi de la bande emplnmée A la gloire de cette armée Montre des ergots furieux, Et notre seule Renommée (4) Nous peut rendre victorieux.

Un Cygne (5), entre nos combattants, Quitte Méandre pour Neptune, Et pour mieux suivre la Fortune (6) Nage et vole d'un même temps ; Et lorsqu'une fatale envie A chanter sur l'eau le convie, C'est avec un terrible effort, Pour ôter aux autres la vie, Et non pour annoncer sa mort.

(i) Un Co^t nom d'un vaisseau de la flotte. (S .-A.) (a) Le Saint'Loais, vaisseau de Tamirah (S. -A.) (3) L'ange du sceptre. Le SainUMichel, autre vaisseau. (S.-A.) {4} Renommée, autre vaisseau. (S.-A.;

(5) Cy^/ic, autre vaisseau. (S.-A.)

(6) Fortune, vaisseau du contre-amiral. (S.-A.)

Jupiter, peut-être enflammé De la reine des Néréides, Sur ces vastes plaines liquides S'est encore ainsi transformé ; Mais puisqu'il n'a pu se résoudre A se désarmer de sa foudre, Comme pour Léde * il fit un jour, J'estime qu'il en veut découdre Plutôt en guerre qu'en amour.

Un jeune Aigle (1) qui depuis peu Hors de l'aire a fait sa sortie.

Après lui porte une partie De ces horribles traits de feu ; Rien que carnage il ne respire, Qui le choque a toujours du pire ; Et, sifQant d'un courroux amer, Il vaincrait l'aigle de l'empire S'il se hasardait sur la mer.

Un Griffon (2), moins ami de l'or Que de l'honneur qui nous anime.

Contre l'Espagnol s'envenime Et sur lui veut prendre l'essor; De ses ailes il fend les nues,

(i) Aiffle, vaisseau. (S.-A.) (a) Griffon^ vaisseau. (S.-A.)

CAPRICES

Et coupant les vagues chenues.

Bien garni d'ongles et de bec, Par des bravades continues n tient tout le monde en échec.

Outre ces illustres voleurs, De nobles animaux de terre.

Sillonnant Tonde en cette guerre Morguent * avec nous les malheurs.

Au premier rang, une Licorne (1), Dont la valeur n'a point de borne.

Va d'un air belliqueux et prompt, Et rend le dieu du Tage morne De la peur qu'il a de son front.

Un vieux Lion (2), la secondant Avec un fier excès de joie, Devers la vagabonde proie Se tourne et s'élance en grondant; Tous les monstres que la mer porte L'entendant rugir de la sorte Ne savent où tirer pays *; La terre en est à demi-morte.

Et les cieux en sont ébahis.

Un symbole de pureté

Licorne, vaisseau. (S.-A.) Lion, vaisseau. (S.-A.)

l50 SAINT-AMANT

Qui se trousse de peur des crottes^

Et par qui même aux caillebottes *

Le lustre neigeux est ôté ;

Une gentille et franche Hermine (i),

Qu'une juste fureur domine,

Y fourre son casaquin blanc^

Et si le poil s'en contamine,

Ce ne sera qu'avec du sang.

Une Levrette (â) en qui sont joints Le cœur, la vitesse et la force.

Soit faisant pouge (3) ou faisant orae (4), A rimiter met tous ses soins ; Nul fuyard d'elle ne s'échappe.

Elle se hérisse, elle jappe, Elle roule des yeux ardents, Et montre à tout ce qu'elle attrape Combien vaut l'aune de ses dents.

La Nymphe (5) apprise à naviguer Depuis le jour qu'elle eut pour barque

(i) Hermine y vaisseau. (S.- A.)

(2) Levrette^ vaisseau, (S.-A,) .

(3) Pouge, terme de mer usité au Levant, qui signiD« quasi aller vent derrière. (S.-A.)

(4) Orse, autre terme de mer qui signifie cingler préi du vent. (S.-A.)

(6) La Nymphe, c'était l'Europe^ vaisseau du viccamirai (S.-A.).

GAPHIGB8 l5l

Le dos feint du lascif monarque Qu'Amour fit mugir et voguer.

Mettant le courage en besogne.

S'émeut, s'aigrit et se renfrogne Comme au cboe fait l'horrible $caur> Et pour nous hardiment empoigne Les armes de »Qn ravisseur,..

Son bras d'un mouvement adroit, Fend devant nous Tonde azurine :

C'est la Calliope marine Que j'ai choisie en cet endroit, Ses sœurs, ces aimables pucelles, Sortant de l'eau jusqu'au? aisselles, Chantent notre futur bonheur.

Et font à nos moindre^ nacelles Quelque caresse ou quelque honneuF.

L'une, avecque ses beaux yeux verts Sourit, se hausse et me regarde ; L'autre, ensemble douce et hagarde Plonge ses trésors découverts ; L'autre, d'une brillante gloire, Fait flotter sur le mol ivoire L'or de son poil délicieux ; Et l'autre, de sa tresse ne Couronne son chef graciev

l52 SAINT-AMANT

Les Tritons, aussi mal taillez, Qu'elles sont cointes * et jolies.

De mille agréables folies Chatouillent mes sens éveillez ; Là, Tun qui de souffler se tue.

Embouche une conque tortue Au lieu d'un cornet à bouquin, Tandis que l'autre s'évertue A faire ici le Harlequin,

Ils nagent, ils dansent autour Des belles filles de Nérée ; A voir leur façon altérée, Je pense qu'ils brûlent d'amour.

Le démon de la convoitise Au fond de leur poitrine attise Un feu qui vit même dans l'eau ; Mais, de peur de quelque sottise.

Disons ici : Muse, tout beau I...

Nous voici tantôt arrivés Vis-à-vis de Calpe et d'Abile, Dont la bouche en contes habile Vante les faîtes élevés.

Voilà l'une et l'autre colonne ; Ici règne une gent félonne D'Alarbes * traîtres et brigands,

Et là vit celle que Bellone Eofle de complots arrogants...

Ici ma verve cessera :

Fendons la Méditerranée ; Je vois bien que cette journée En débauche se passera.

Nous n'y combattrons que du verre :

l'agréable et douce guerre !

Qu'elle rend les cœurs éjouisi Adieu le fort, adieu la terre, Et vive le grand roi Louis !

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