AU BORD DU NIL
Le grave Mérary, s'exerçant la mémoire, De l'illustre Jacob contait ainsi l'histoire^ Et le couple discret, à sa bouche pendu, Gardait à ses propos tout le silence dû.
Quand un monstre cruel, qui nage et qui se treuve Tantôt dessus la rive et tantôt dans le fleuve. Un amphibie énorme, un traître qui se plaint. Qui pour l'homme attraper les pleurs de l'homme feint Sort du Nil tout à coup, rampe sur l'herbe émue. De ses louches regards vient surprendre leur vue, Rompt du noble discours le fil si bien tramé» Et soit que, sous l'instinot d'un désir affamé^
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Il eût senti Fenfant qui reposait sur Tonde, Soit qu'il fit sans dessein sa route vafçabonde, Tire vers la nacelle, et fait transir de peur, Sinon les trois ensemble, au moins la chère sœur.
Aussitôt Elisaph, qui, contre ces alarmes, Quoique simple berger, n'allait jamais sans armes. Et qui d'un bras robuste et d'un agile corps. Avait gagné le prix dans les plus grands efforts, Se saisit d'un épieu dont la pointe acérée Eclatait au soleil sous la gloire espérée, Marche au combat, s'anime, et, de l'objet rampant Le chemin au berceau d'un pas vite coupant, A son gosier ouvert de pied ferme s'oppose.
Et, montrant au péril tout ce qu'un grand cœur ose Prévient le péril même, y cherche des appas, Se courbe, offre son fer, affronte le trépas. S'apprête au rude choc sur ses jambes raidies. Tient l'œil vers le besoin, et, de ses mains hardies, Porte un grand coup au monstre un coup horrible, Que sans la peau d'écaillé il eût été mortel. [et tel
Mais, comme en une forge où la terre s'allume On voit le dur marteau rebondir sur l'enclume, Dans le poing qui l'étreint en bruyant retourner Et du cyclope noir le bras même étonner, Ainsi revient l'épieu frustré de son attente, Ainsi résonne-t-il en la main mécontente .
Elisaph s'en irrite, et sa haute valeur Sent du coup sans effet une noble douleur.
Le monstre, toutefois, étourdi de l'atteinte. Qui sur son front de roche avait fait quelque empreinte^ Demeure quelque temps sans se mettre en devoir D'opposer force à force et pouvoir à pouvoir ; Mais soudain la fierté, le dépit et la rage, Portant sa course à l'homme et sa gueule à routrage. Réveillent sa vengeance, et de l'acier pointu Lui font même assaillir Teffiroyable vertu.
Il le prend, il le mord ; Elisaph le tient ferme. Tâche de l'enfoncer dans l'ire qui l'enferme, Pousse, tire, repousse, enfin l'arrache aux dents. Se remet en posture et l'offre aux yeux ardents.
Mérary, d'autre part, qui, voyant le reptile, Ne veut pas être vu spectateur inutile.
Et qui, bien que plein d'âge, est assez vigoureux Pour répondre au dessein d'un acte généreux.
Se prépare au secours, se fait une massue D'une branche de pin encor toute moussue.
Sa forte épaule en charge, et, suivit des deux chiens Qui des deux grands troupeaux sont les braves soutiens Avec deux ichneumons et fiers et domestiques. Dont l'ennemi cruel redoutait les pratiques.
Joint le vaillant pasteur, et le voit démarcher Comme son arme aux dents il venait d'arracher.
A ce renfort subit, l'âpre monstre s'arrête ; Il regarde, il découvre et l'une et l'autre bête Que de nature il hait, et que l'aversion Ne peut voir par ses yeux qu'avec émotion.
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Et, poussant aussitôt de son aflreuse bouche Un ton qui jusqu'au ciel tous les airs effarouche, Il fait frémir la terre, et d'un rapide cours Vient, ô quelle venue ! attaquer le secours.
Elisaph le poursuit, Mérary l'ose attendre, Un haut désir de gloire entre les deux engendre Certaine jalousie, ou du moins d'un beau feu Anime également et l'oncle et le neveu.
Le combat achevé, la pucelle craintive S'approche à pas douteux de la fatale rive Où l'énorme amphibie et les deux chers parents Viennent de décider leurs âpres différends ; Elle avance à leur voix, qui d'un ton de victoire L'instruit de leur bonheur, l'assure de leur gloire ; Et comme en leur personne elle a couru hasard, A leur triomphe encore elle va prendre part.
Mais à peine auprès d'eux s'est-ejle enfin rangée Que son œil voit sa joie en tristesse changée : Elisaph, qui le frère a si bien défendu, Tombe aux pieds de la sœur, du sang qu'il a perdu
Tant qu'un désir de vaincre allumé dans son âme L'avait dans le combat soutenu de sa flamme, Presque de la morsure il n'avait rien senti.
Et rien en sa vigueur ne s'était démenti.
Son corps avait toujours, au plus fort de Torage, Répondu dignement à son noble courage ; Mais le désir éteint par le laurier gagné, Il montre de quel sang le prix en est baigné.
Il chancelle aussitôt, il pâlit de faiblesse ; De sa plaie en la cuisse au cœur l'amante il blesse ; Il sue^ il tombe enfin sans haleine et sans poula^ Et d'un ennui cruel affîige un œil si doux.
Cependant Mérary, songeant qu'en oes rivaga»
Il avait remarqué certains simples sauvages Dont la vertu secrète et le suc merveilleux Serviraient au berger dans l'état périlleux, Y va tout aussitôt, d'herbe en herbe chemine, Se baisse^ arrête l'œil, les feuilles examine^ Sent une âeur^ sent l'autre, et passe et tourne ooupt^ De ses regards cherchant, tout l'environ parcourt. Et représente ainsi, sur la rive champêtre. Le fidèle animal qui, pour trouver son maître. Flaire à droit, flaire à gauche, et, confus en sespas^ Va toujours d'homme en homme,etle sien n'atteint pas.
Enfin, d'une main prompte ayant cueilli de l'horbe Qui faisait éclater sa fleur vive et superbe. Et de qui l'on voyait le vert et beau butin Encor tout parsemé des perles du matin.
Il broie, il mêle tout, feuille, tige, racine, L'épreint, en prend le suc, l'aigre plaie en bassine. Réitère l'office, et d'un lin déchiré, Que de son chaste sein la vierge avait tiré.
Et que d'une manière aflectueuse et prompte Elle venait d'offrir, sous une honnête honte, Faisant un cher bandage à l'endroit douloureux, Fait un second remède au pasteur amoureux.