‹ Saint-Amant: La solitude: La contemplateur; La jouissance; Le palais de laChapitre 40 sur 46 · AVERTISSEMENT AU LECTEUR · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT AU LECTEUR

Le juste dépit que j'ai de voir quantité de petits poètes se parer impudemment des larcins qu'ils ont faits dâûêles ouvrages qu'on a déjà vus de moi, et la crainte que j'ai eue que quelque mauvais libraire de province n'eût l'effronterie de les faire imprimer sans mon consentement, comme j'en étais menacé, m'ont fait à la fin résoudre à les prévenir, plutôt qu'aucun désir d'acquérir par là la gloire : encore que, si j'en puis prétendre par mes vers, je

(i) Pour la première partie des Œuvres (1629).

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ne suis pas si sévère à ma réputation que je ne la veuille faire vivre qu'après ma mort. C'est une philosophie un peu trop scrupuleuse, et que pas un de tous ceux qui nous la prêchent ne voudrait observer, s'il avait fait quelque chose qui méritât de voir le jour. La louange qu'on nous donne quand nous ne sommes plus au monde nous est fort inutile, puisque nous ne nous en soucions plus ; au contraire, quand nous y sommes, le blâme nous peut servir à l'amendement : de sorte que, si Ton fait bien, il est très raisonnable qu'on en reçoive le salaire durant la vie, et si Ton fait mal, on est encore en état de s'en corriger. Quelques-uns, poussés d'une humeur si jalouse du contentement d'autrui qu'ils voudraient que le soleil n'éclairât que pour eux, ont tâché de me dissuader de ce dessein, m'alléguant que les choses, pour excellentes qu'elles puissent être, deviennent presque méprisables depuis qu'on les rend communes; mais quand ils me montreront qu'on estime moins Ovide ou Horace (sans me comparer à eux) depuis qu'ils ont été imprimés qu'on ne faisait lorsqu'ils n'étaient écrits qu'à la main, je serai de leur avis. Après avoir assemblé toutes les pièces que j'avais composées, j'y ai remarqué une diversité qui, peut- être, ne sera pas trouvée désagréable ; et particulièrement j'ai pris quelque plaisir à de certains petits essais de poèmes héroïques, dont parmi les modernes le Cavalier Marin* nous a donné les premiers

exemples dans son livre intitulé la Sampogna, Ce sont des descriptions de quelques aventures célèbres dans la Fable ancienne, qui s'appellent en grec Idilios, à ce que j'ai ouï dire : car. Dieu merci, ni mon grec ni mon latin ne me feront jamais passer pour pédant ; que si vous en voyez deux ou trois mots en quelques endroits de ce livre, je vous puis bien assurer que ce n'est pas de celui de TUniversité. Mais une personne n'en est pas moins estimable pour ceJa et tous ceux qui sauront que Homère, sans entendre d'autre langue que celle que sa nourrice lui avait enseignée, n'a pas laissé d'emporter le prix sur tous les poètes qui sont venus après lui, ne jugeront pas qu'un bon esprit ne puisse rien faire d'admirable sans l'aide des langues étrangères. Il est vrai que la conversation familière des honnêtes gens, et la diversité des choses merveilleuses que j'ai vues dans mes voyages, tant en l'Europe qu'en l'Afrique et en l'Amérique, jointes à la puissante inclination que j'ai eue dès ma jeunesse à la poésie, m'ont bien valu une étude. Au reste, une langue n'est pas une science; les parties dont l'âme est composée se trouvent aussi bien aux Français qu'aux Romains. L'imagination, l'entendement et la mémoire n'ont point de nation affectée, et pourvu qu'on les veuille cultiver avec quelque soin, elles portent du fruit indifféremment en toutes sortes de climats. J'avoue qu'il faut qu'un avocat sache le latin pour alléguer les lois de

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Justîniep, qu'un grammairien soit consomma dans les langues pour enseigner Tétymologie des mota, et qu'un docteur de Sorbonne ait appris le grec et l'hébreu, pour puiser dans leur propre source les textes formels de rEcriture sainte. Mais pour oe qui est d'un poète, d'un philosophe moral ou d'un historien, je ne crois pas qu'il soit absolument nécessaire. Je* dis ceci pour certaines gens k la vieille mode, qui, lorsque la vérité les contraint d'approuver ee que je fais, n'ont rien à dire sinon : C'est dommage qu'il n'ait point étudié ! Je le dis encore pour ceux qui, au lieu d'essayer à faire quelque chose d'eux-mêmes, s'amusent non seulement à imiter, mais à prendre lâchement tout ce que l'on voit dans les autres auteurs. Encore leur pardonnerais-je en quelque façon, s'ils le faisaient avec dext^ité; mais ils le font si grossièrement, et le savent si mal déguiser, que, comme l'on dit, on leur reconnaît aussitôt le manteau sur les épaules. Ces Messieurs-là eussent été bien souvent punis en la République de Laeédémone : car on les eût bien souvent pris sur le fait. Pour moi, si j'étais sujet à ce vice, je ne m'airêterais point à dérober des pensées; je voudrais faire quelque bon larcin qui me pût enrichir pour toute ma vie: mais je l'abhorre tellement que, même si je lis parfois les œuvres d'un autre, ce n'est que pour m*empêcher de me rencontrer avec lui en ses conceptions, et y suis si religieux que, quand j'en

pourrais faire couler quelques-unes parmi les miennes, sans qu'on s'en pût apercevoir, il m'est avis que ma conscience, me le reprochant secrètement, me ferait rougir lorsque je viendrais à les réciter, ou que les louanges qu'on me donnerait me seraient autant d'âccusationâ de mon crime. Outre tout cela, je ne sais quel hontieur on espère recevoir de ces sèrvîles imitations : car, comme entre les peintres le Moindre original d'un Freminet * est beaucoup plus prisé que n'est la meilleure copie d'un Michel- Ange, tout de même entre les bons esprits l'invention, étant accompagnée de toutes les choses requises à la vraie poésie, est toujours préférée à toutes les autres parties d'un ouvrage. Il me semble déjà que je vous ouïs dire que je ne laisse pas pourtant d'imiter, et qu'Ovide a traité devant moi des fables que j*ai écrites après lui. Je le confesse; mais je n'ai pris de lui que le sujet tout simple, lequel j'ai conduit et manié selon ma fantaisie; que, s'il s*y rencontre en quelque endroit des choses qu'il ait dites, c'est que je les y ai trouvées si convenables et si nécessaires que la matière me les eût fournies d'elle-même, quand il ne m'en aurait pas ouvert le chemin, et que je ne les en pouvais ôter sans faire une faute...

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