LA LUNE PARLANTE
Saint>Amant, quijs'est peint si gaiement dans les-vers suivants î
(1) A ce moment, la livre vaut environ trais francs de notre monnaie.
APPBPÎDIGB 2 63
Il est vrai, je r«¥Oue ici.
Saint- Amant n*est point diaphane.
Il est gros et gras, Dieu merci.
Et tord la croupe en cul de cane.
Il joui d'une très grande réputation de son vivant^ ses poésies ont obtenu de nombreuses éditions pendant le zYii* siècle, particulièrement de 1629 à 1670. Protégé du duc de Montmorency, puis du duc de Retz, ami et compagnon d'armes du comte d'Harcourt, gentilhomme ordinaire de la Reine de Pologne, membre de l'Académie française, le ■ Bon gros » n'a aucun point de ressemblance avec le « famélique » que nous a représenté Boileau. Si,après une vie aventureuse, il s'est éteint le 29 dé* cembre 1661, complètement oublié et dans une situation précaire, la cause en est due tout simplement à son âge ayancé qui avait fait le vide autour de lui et à son peu de souci du lendemain dans les années de prospérité. Sa mort n'est, en .effet, mentionnée que par la Gazette de Loret et un journal manuscrit de Fr. CoUetet (i).
Malgré ces deux documents d'un caractère d'authenticité indiscutable, le 29 décembre 1661 n'a pas été accepté par tous les biographes de Saint-Amant. Le dernier, M. Durand-Lapie (2), inclinerait pour 1660, en invoquant
(d) « Le jeudi 29» décembre 1661, jour de saint Thomas de Cantorbery, mourut chez monsieur Monglas^son ancien hôte,qui étaitdécédé huit jours avant, le sieur Saint-Amant, âgé de soixantequatorze ou soixante-quinze ans, après une maladie de deux jours. Il reçut les sacrements et mourut un peu devant midi. Monsieur l'abbé de Yilleloin l'assista en ce dernier moment et lui rendit ce dernier devoir. U est inhumé à... » (Incomplet.)
En réalité, Saint-Amant, né en septembre 1594, avait 67 ans.
(2) Saint' Amant, son temps, sa vie, sei poésies, Paris, Do* lagrave, 1898.
les diclioQoaires de Moréri et de Bajle, VHUtoire de VAcadémie française de PeIisson,coiitinuée par l*abbédt)livet, etc. A ses yeux, l'élection de Gassagne, qui a succédé en 1661 au poète dans son fauteuil d'académicien, fournit un argument à l'appui de la date de 1660 : « Il est « matériellement impossible,si Saint-Amant n'était mort « que le 39 décembre 1661, que son successeur ait pu « être élu avant 1663 » ; et M. Durand-Lapie ajoute : « Les registres de l'Académie et les procès-verbaux abrétt gésdeses séances pourraient seuls trancher la question; « malheureusement,d'après les renseignements qu'a bien a voulu donner M. Pingard, secrétaire de l'Institut, il « n'existe plus de documents antérieurs à 167a. >
Ce petit problème historique resterait posé si on s'en tenait aux diverses opinions que nous venons de relever. Heureusement le texte de Loret, corroboré par le journal de Colletet, renferme des éléments qui vont nous guider vers une solution définitive.
Loret) dans le numéro de sa Gazette du 3o décembre )66i, fait part de la mort du « Bon Gros »...
Cet Esprit qui de bonne grâce Courtisait les Sœurs du Parnasse, Cet illustre et fameux Normand, Ce bon Monsieur de Saint-Amant^ Dont la Muse gaillarde et belle A rendu sa gloire immortelle, Passa, l'autre jour, par les mains De CJothon, l'horreur des humains :
Sa Muse était d'un noble étage, Ayant fait pour dernier ouvrage, Sur la naissance du Dauphin, Un poème excellent et fin.
Et de construction charmante,
Intitulé Lune parlante.
Que l'on vend (je croit) chez Sercy
Du quel ouvrage, jusqu'ici,
On m'a dit que la Renommée,
N'esi pas encor beaucoup semée.
Mais qui doit bien plaire au lecteur,
Puisqu'il vient de ce rare auteur.
C'est, donc, une place vacante.
Parmi cette troupe savante.
Dont le jugement, aujourd'huy,
Décide des œuvres d'autrui.
Et travaille avec courage
A corriger notre langage.
Après son lugubre trépas,
On ne désigna encore pas
A quel homme de grand mérite
On garde la place susdite :
Mais je jurerais bien, ma foi.
Que ce ne sera pas pour moi.
Ainsi Loret,eD annoDçaQtle décès du poète, mentioDDe son dernier ouvrage, dont il donne le titre : « la Lune parlante », et l'objet : la naissance du Dauphin.
Mais l'existence de cet ouvrage a été, comme l'année de la mort de Saint-Amant, tant soit peu discutée !
Urbain Chevreau en a dit un mot ( i ) : a M. de Saint- Amant avait fait un petit poème, dont le titre « était la Lune parlante », qui, à la Cour et partout ailleurs, ne trouva personne qui Tapprouvât. »
Brossette, dans ses notes sur les satires de Boileau (Grenève, 171 7, 2 vol. in-4), nous donne plus de détails : (t II avait fait, entre autres, un Poème de la Lune, dans « lequel il louait le Roi, surtout de savoir bien nager; « car le Roi, dans sa jeunesse, étant à Saint-Germain,
(1) Ghevreana, édition de 1700, t. I, page 34.
ad6 SAINT-AMANT
« s'exerçait quelquefois à nag^er dans la Seine. Le Roi « ne put souffrir la lecture du poème de Saint-Amant : « et Fauteur ne survécut pas longtemps à cet affront. ■
Chevreau et le commentateur de Boileau, très précis sur le sujet du poème, sont moins explicites sur sa pu-* blication .
Est-ce le caractère un peu vague de ces allusions à la Lune parlante qui a fait naître un doute dans l'esprit de M. Ch. Livet, Téditeur des Œuvres complètes de Saint- Amant (Bibl. Erzévirienne, i8ô5, a vol. is-ia), doute qui s'est transformé en certitude le jour où M. Paulin Paris lui a écrit : « Loret, seul des contemporains, en a parlé, « encore ne dit-il pas absolument que la pièce soit ima primée, le « je crois » témoigne qu'il n'en était pas « sûr. »
L'opinion d'une personnalité aussi autorisée était de nature à enlever toute hésitation à M. Livet : « On prête tend que l'accueil fait par le Roi à la Lune parlante a abrégea les jours de Saint- Amant. Nous ne croyons « pas plus à ce conte qu'à la mort de Racine, avancée « par un coup d'oeil de Louis XIV. »
A son tour, M. Durand-Lapie a considéré la Lune parlante comme un a racontar qu'absolument rien ne « vient corroborer et dont il a été fait justice » .
Doit-on accuser Loret, Chevreau et Brossette de légèreté et tenir pour décisif le jugement de nos contemporains, alors que les affirmations des premiers ont un caractère de précision, tandis que les négations des seconds sont plutôt tendancieuses? Bien qu'aucun catalogue ne cite la Lune parlante^ qu'aucune bibliothèque publique ne la renferme, il serait téméraire d'en conclure que ce
poème n'a jamais yu le jour; ane pareille déduction, toute logique qu'elle puisse être, irait à rencontre de la réalité, car la Lune parlante existe et nous allons la présenter au lecteur.
Ht
Le Saint- Amant de 166 1 n'était plus le joyeux compagnon de jadis. Est-ce l'â/çe, est-ce la religion qui avait transformé ses mœurs? Nous ne sommes pas fixés k cet égard, mais il est certain que la pauvreté, sinon la misère, s'était installée chez le poète. Sa muse endormie ne se réveillait que pour louer quelque puissance du jour dont le nom se trouvait mêlé à un événement important. En 1 658, son idylle héroïque « la Généreuse » est dédiée à la Princesse Palatine, sœur de la reine Marie-Louise de Pologne, dont il chante la bravoure au combat de Varsovie. En 1660, la « Suspension d'Armes » n'est qu'un prétexte pour faire l'éloge de Hugues de Lyonne, commandeur des Ordres et secrétaire d'Etat, l'utile auxiliaire de Mazarin dans les négociations de la paix de 1659 entre la France et l'Espagne. Une occasion, plus tentante encore, paraissait s'offrir en 1661. La jeune reine Marie-Thérèse allait donner un héritier à la couronne de France, le moment n'était-il pas tout indiqué pour célébrer par avance l'heureux père ? Ce fut l'avis de Saint- Amant,qui s'empressa de composer une pièce de circonstance sous le titre suivant :
La Lune Parlante || poème nocturne || de || Saint- Amant Il au Roy || à Paris || Chez Charles de Sercy
aa Palais, dans la || salle Dauphine, k la boone F07 Couronnée ||M. DG. LXI. || Avec priyilège du Roi. In-4 de la ff., 7 compris le titre.
L'épître dédicatoire trahit bien nettement le désir da poète de forcer l'attention de Louis XIV : «. Enfin, Sire, j'offre une Lune à un Soleil. Je ne doute point que le moindre de ses regards n'en offusque toute la lumière ; mais je ne doute pas aussi que, comme ce Flambeau de la Nuit tire toute la sienne de ce Flambeau du Jour, la moindre étincelle d'un des rayons favorables de Votre Majesté ne lui donne un éclat qui la fera briller éternellement. Elle parle peut-être un peu trop : Mais, Sire, votre bonté le pardonnera, s'il lui platt, au sexe; et si d'abord elle paraît un peu en colère, ce n'est que contre ceux qui ne servent pas Votre Majesté comme ils doivent, dans les secours que la Raison morale et politique, et le Droit légitime et souverain veulentJqu'Elle tire nécessairement de ses Peuples. » ~ Cette épîtrè se termine par une allusion au futur Dauphin, le « Grand et Noble Fruit espéré ».
Voici maintenant quelques extraits de ce petit poème : Saint-Amant commence par l'éloge du Roy et sollicite son attention :
Permets que d'une bouche, en respect sans pareille,
A ton grave loisir je demande l'oreille,
Qu'une heure j'en dérobe avec facilité.
Et je m'en punirai si je l'ai mérité.
Je t'offre dans ces vers, s'il faut que je le die,
Tout ce qu'on pent tirer d'une veine hardie;
Elle blÂme, elle loue, enfin, ô mon grand Roi,
Si le chant en est rare, il n'est fait que pour toi.
Abordant sod sujet, il décrit la nuit et raconte que la Lune s'est adressée à lui « en langage de Planette » :
Quoi? le noble pouvoir de l'immense Nature,
Qui sous le Créateur régit la Créature,
Aura donc travaillé des dix siècles entiers
Avecque plus de soin qu'aux plus Apres métiers,
A former un métal au centre de la terre,
A le produire en paix, à le produire en guerre.
Pour le voir envahir par tant de viles mains,
A l'aspect du flambeau qui le donne aux humains?
La Lune continue en déplorant que Tinsolente Maitôte « aux ongles de Harpie » ait ravi tout l'or de la Terre...
Elle espère que Louis mettra fin à ces abus. Ici nouvel éloge du roi qu'elle a regardé chasser, et « se promener en pompe ainsi qu'un demi-dieu », se baigner la nuit :
Tantôt, quand pour jouir de la fraîcheur liquide.
Vers son ample canal sa volonté le guide,
£t qu'étalant à nu les charmes de son corps,
Il fait voir à mon œil tant de mâles trésors ;
Je m'ouvre tout entière à l'amour du spectacle,
pour le contempler mieux je force tout obstacle,
Et crie en le voyant tout prêt à fendre Peau,
Jamais Endymion ne me sembla si beau 1
Mais en ce cher moment, à peine il coupe Ponde,
Que mon œil est saisi d'une crainte profonde.
Il craint quelque désastre ; et d'un front en sueur
J'en fais frémir mon sein, et trembler ma lueur.
Cependant, de ma crainte il semble qu'il se moque ;
Il bat l'eau qui le baise, il bat l'eau qui le choque ;
Il s'y fait un sentier de ses bras vigoureux;
Le sentier en écume, en bouillonne sur eux;
Ses mains, ses belles mains l'agitent et le percent.
Tandis que ses beaux pieds le poussent, le renversent,
£t qu'en l'émotion qui s'approche et s'enfuit
Un mnrçiure ondoyant le devance et le suit.
RAINT-AMANT
D*autres autour de lui s'eflforcetit ôt s'étendent)
Leurs membres alongés écartent ce qu'ils fendent ;
Il en souffre d'abord, tout monarque qu'il est,
Et dans ce noble jeu It dispute lui plalt.
Mais autant qu'il les passe en mérite, en noblesse,
Autant leur mentre-t*ii qu'il les passe en adresse.
Il s'élève, il se plonge, et, d'un air déployé.
Il sauve, et fait revoir oê qu'il avait noyé*
On revoit irinstant sa précieuse tête.
Le cristal en dégoutte, il respire, il s'arrête.
Il se fait adorer en cet humide enclos,
Et semble un beau Neptune au milieu de ses flots.
La Lune suit dans son palais le Monarque qui sort du bain, le voit souper ayec la Reine et elle saisit cette occasion pour décrire le chagrin que lui a causé la maladie du Roi et sa joie en apprenant sa guërison, obtenue grâce aux prières de la Reine-Mère.
Cependant la vue de Louis XIV ne saurait lui suffire, elle désire rentretenir et charge Saint- Amant de ce soin :
Toi donc à qui je parle, et que mon frère avoue. Toi, dis-je, qu'il chérit, qu'il estime, et quHl loue. Comme un' des plus ardents et des plus curieux A chercher des sentiers nouveaux et glorieux ; Qui peux, sans vanité, prétendre en l'art des Muses Au laurier qui se donne aux sciences infuses; Va trouver ce Grand Prince, et d*un rare entretien Dis-lui par de beaux vers le haut sujet du mien. Dis-lui, mais fortement, qu'à tel point je le prise, Que de son front divin je suis si bien éprise Que je ne puis souffrir, le voyant luire en l'or, Qu'une sordide main Tablme en son trésor.
Cette image sacrée à mon œil est si chère, Quoiqu'à ma clarté sombre elle ne s'offre guère, Que si je hais l'avare, au cœur mangé de soins, Jebl&me le prodigue, et ne le hais pas moins. Dis-lui que je déteste une nombreuse race
APPENDICK 271
Qui par de faux moyens le beau lustre en efface, L 'employant à corrompre, afin d'en agir mieux, Les grands, et les petits, les jeunes et les vieux, Et sous un nom de ferme, et trompeur et plausible. Abusant du droit même, et du devoir visible, Vole Roi, perd Etat, et des meilleurs sujets Fait d'humbles mendiants, et de tristes objets. Dis-lui qu'autant je hais ceux dont l'énorme crime Semble faire un bâtard d'un prince légitime (4), Couvrant de la figure un airain déguisé, Qui bien que traître et vil, pour noble est exposé. ..
En terminant, la Lune souhaite de voir la Reine donner bientôt le jour à un Dauphin, et promet d'assister en Lucine aux couches royales :
D'en prendre tout le soin, et de son noble fruit ' Semer par tout le monde et la gloire et le bruit.
* Ht
L'acheré d'imprimer de la Lune parlante est du 19 novembre ï66i, c'est-à-dire postérieur de 18 jours à la naissance du Dauphin (i*' noyembrd 1661), il tranche d'une manière définitive, en faveur de Loret et de Fr. Colletet, la date de la mort de Saint-Amant (décembre i66t),date désormais à l'abri de toute contestation. Mais il reste à savoir si ce petit poème a eu pour son auteur l'influence néfaste que luia attribuée Brossette.
(F. LACHèvRB, Bulletin du Bibliophile, 1900,)
(4) Il ne faudrait pas voir là une allusion au légendaire masque de fer. Il s'agit des faux-monnayeurs. L*abus des métaphores, eomme l*a noté M. Lachèvre, donne quelquefois des résultats curieux.