ANECDOTES
La Reine devint grosse. Saint-Amant (i), qui l'avait suivie, fit de méchants vers sur sa fgrossesse. En arrivant en Pologne, elle lui donna de bons appointements et la qualité de conseiller d'état de la Rdne : elle l'envoya ensuite à Stockholm, pour assister de sa part au couronnement de la reine de Suède. J*ai ouï dire qu'il y réussit assez mal. II a du génie, mais point de jugement $ il ne sait rien et n'a jamais étudié; au reste, fier à un point étrani^e, qui se loue jusqu'à faire mal au cœur. « Fermez, disait-il une fois ; qu'on ne laisse entrer perm sonne ; point de valets (c'était à table), j'ai assez de «r peine à réciter pour les maîtres. » Une fois, il dînait chez Chapelain. Je suis tout édifié d'avoir ^trouvé que Chapelain ait au moins une fois en sa vie donné à manger à quelqu'un. Esprit, de l'Académie, y était, qui dit : « Que voilà qui est joli 1 — Nargue de votre Joli I » reprit Saint- Amant. 11 pensa s'en aller, tant il était en colère.
11 dit insolemment un jour qu'il avait cinquante ans de liberté sur la tête, et cela à la table du coacyuteur, qui
(1) Il s'appelle Girard, il est ^de Rouen; ai^>aremmeiit cette seigneurie de Saint-Amant vient de ce qu'il est né dans le voisinage de Pabbaye de Saint- Amant de Rouen. C'est peu de chose que sa naissance ; il était haguenot. (T.)
l'a VU je ne sais combien d'années domestique du duc de Retz, le bonhomme. Depuis, il s'attacha à M. de Metz, et enfin, ne sachant plus que faire, il s'en alla en Pologne. Il en est revenu depuis quatre ans ou environ ; il avait prétendu pour son Moïse une abbaye et même un évêché, lui qui n'entendrait pas son bréviaire ; et ce fut pour punir l'ingratitude du siècle qu'il ne le fît point imprimer. Depuis, il l'adonné; mais rien au monde n'a si mal réussi. Au lieu de Moîse sauvé, Furetière l'appelait Moïse noyé. En une épître à M. d'Orléans, sur la prise de Gravelines, il s'appelle le gros Virgile ; il eût mieux fait de dire le gros ivrogne. En sa jeunesse il faisait beaucoup mieux ; mais il n'a jamais eu un grain de cervelle, et n'a jamais rien fait d'achevé. Il travaille toujours pour la reine de Pologne, et elle a soin de lui. (Tallemant DES RÉAUx, Historiettes^ t. VI.)
Ce que M. Despréaux en raconte dans sa première satire, Que tout chargé des vers qu'il devait mettre au jour. Conduit d'un vain espoir, il parut à la cour ; Qu'il en revint couvert de honte et de risées; Que la fièvre au retour, terminant son destin, Fit par avance en lui ce qu'aurait fait la faim : tout cela, dis-je, pourrait bien n'avoir pour fondement que l'imagination de M. Despréaux, qui sans doute a cru qu'en plaçant ici un nom connu, cela rendrait sa narration plus vive et plus gaie. Car enfin les Poésies de Saint-Amant font foi qu'il n'a pas attendu si tard à mendier les grâces de la cour ni à mettre au jour les vers qu'il avait faits dans cette vue..
Chapelain, dans ses lettres manascrites, m'apprend qne la Rome ridicule de Saint- Amant fut imprimée fortivement à Paris en i643, et l'imprimeur mis en prison,
(Pblusson et d'Olivbt, Histoire de r Académie française, 1780.)
L'ode sur la Solitude fut composée à Belle-Isle^ dans cette grotte peut-être qui, plus d'un siècle après, portait encore le nom de grotte de Saint-Amant^ et où il se retirait, dit M. Roger dans une lettre adressée à Desforges-Maillard, Œ quand il était malade à force d*ayoir bu ». Dans la même lettre se trouvent, sur le séjour de Saint-Amant à Belle-Isle, quelques particularités curieuses dont l'authenticité parait certaine. L'auteur, commissaire de la marine à Bellc-Isle, avait dans sa famille de vieux parents auxquels un de ses ancêtre^, sénéchal de l'île, ami intime de Saint-Amant, avait transmis ces détails.
« Saiat-Amant, dit M. Roger, vint à BeU«-Isle, non pas seul, mais à la suite du duc de Retz, comme de sa maison, en qualité de bel-esprit... Ce poète y demeura, bien des années. Il y composa une grande partie de ses ouvrages, et surtout sa Solitude, qui est le meilleur de tous. Son sonnet, qui commence par ce vers : Assis sur nnfaçot, une pipe à la main, fut fait chez un cabare- Cier du bourg de Sauzon, nommé La Plante, dont la postérité existe encore.
« Saint-Amant était un débauché. La nature seule l'avait fait poète. Le vin lui donnait de l'enthousiasme. »
P. Brun, Revue (T Histoire littéraire^ i5 oct, 1897. P. Durand-Lapie, Saint-Amant, 1898.
E. Lachèvre, Bulletin du Bibliophile, 1900.
G. Lanson, Grande Encyclopédie, A van Bcver, Œuvres poétiques du sieur de Daliàray» 1906,