‹ Saint Ambroise (340-397)Chapitre 11 sur 27 · I. Exjf. Evang. sec. Lucam, iv · texte numérisé non relu

I. Exjf. Evang. sec. Lucam, iv

•i. Plus apud te pccunia valent quam viia moriiuii.

même le patrimoine de leur famille. C'est ici qu'Ambroise se remet en mémoire les sages précautions, dont, du temps qu'il administrait les deniers publics, il a dû reconnaître la nécessité : « Il est clair, ditil, qu'il faut une certaine mesure dans la libéralité pour qu'elle ne dégénère pas en une prodigalité inutile. On voit souvent venir des hommes valides qui n'ont aucun motif pour vivre dans un état de vagabondage, et qui vous demandent d'épuiser pour eux le trésor des pauvres : vous leur donnez un

peu, ils réclament davantage Si vous les crovez

trop facilement, ils auront bientôt consommé tout ce que vous pourrez donner en aumônes. Mesurez vos largesses de telle laçon que ceux-là même ne s'en aillent pas tout à fait les mains vides et que les pauvres ne soient pas frauduleusement dépouillés de ce qui doit assurer leur vie'. » Et quelle vérité encore dans cette peinture : « 11 v en a qui simulent des dettes, examinez si elles sont vraies; d'autres disent qu'ils ont été volés par des brigands : qu'ils apportent des preuves de l'injure qu'ils ont soufferte, et prouvent qu'ils sont bien ceux à qui on a fait tort... il ne faut pas seulement ouvrir l'oreille aux demandes, il faut que les veux vérillent la nécessité du besoin. Mais vous devez surtout voir celui qui ne se fait pas voir, rechercher celui qui rougit de se montrer. » Est-ce l'évêque ou l'ancien

I. At neque illi inancs recédant, neque iranscribatur vita pauperum in spolia fraudulentorum. De off. min.. 1. ii, 76 et suiv.

préfet qui parle? Y a-t-il un économiste de nos jours qui ne ferait son profit de ces conseils?

Enfin au-dessous des devoirs proprement dits, Cicéron en admettait d'autres d'un ordre secondaire qu'il nommait des devoirs de bienséance (les Grecs â'isnient to prepon , et les Latins quod decet) et c'est à peu près ce que nous appelons bonnes manières et les convenances de la bonne éducation. Encore une distinction qu'Ambroise ne veut pas admettre. Il n'y a de bienséant que ce qui est honnête et tout ce qui est honnête est bienséant. La bienséance est la forme dont l'honnêteté est la substance. « L'honnêteté, dit-il encore, par une comparaison ingénieuse et pleine de grâce, est comme la santé du corps dont la bienséance est la beauté, maison ne peut pas les séparer, cardes que la santé cesse la beauté s'évanouit : la fleur sèche (juand on l'enlève de sa racine. »

Rien de plus fin aussi et d'une application plus générale que les règles qu'il donne à ses prêtres sur leur tenue extérieure et leur manière d'être : n'avoir ni l'allure précipitée, ni le geste brusque, ni le ton trop élevé, ne jamais parler de soi avec avantage, ni de manière à appeler la louange. Il n'y a point de jeune homme entrant dans le monde à qui de tels conseils ne conviennent. Il n'en est point qui ne doive apprécier cette remarque si juste : a C'est l'àme qui parle par le mouvement du corps'. »»

I. Vox quacdam est anirai corporis motus. De off. min., I, 7F.

Ce n'est pas non plus seulement aux prêtres que devait être adressée une description touchante de la vertu et des bienfaits de Tamitié qui clôt ce bel ensemble de prescriptions morales. Comment n"v pas voir une réponse au préjugé très répandu alors, qui considérait la profession du chrétien comme un régime d'austère sécheresse, brisant les liens naturels de la société et de la famille, et substituant aux sentiments affectueux qui embellissent et ornent la vie présente, une préoccupation personnelle et égoïste des espérances de la vie future ? C'est contre cette peinture affligeante, quAmbroise s'élève avec une émotion éloquente, et suivant son usage, il rattache une vertu, en apparence purement humaine. aux prescriptions de la loi divine, et il en cherche les modèles dans l'Ecriture sainte : « Conservez, mes enfants, dit-il, l'amitié avec vos frères : rien n'est plus beau dans les choses humaines. C'est la plus précieuse consolation de la vie, que d avoir un ami à qui on ouvre son cœur, à qui on confie tous ses secrets, qui se réjouit avec vous dans la prospérité, s'afflige de vos souffrances, vous soutient et vous exhorte dans les épreuves. Quels fidèles amis étaient ces jeunes Hébreux dont l'affection durait même dans la fournaise ardente! David n"a-t-il pas dit : Saùl et Jonathas, chers et précieux amis, inséparables pendant la vie et que la mort même n'a pu séparer Et notre Seigneur ne dit-il pas : Faitesvous avec les richesses iniques des amis qui vous revivent dans les tabernacles éternels. Ne s'est-il

pas fait lui-même des amis auxquels il a dit : Vous oies mes amis, si vous faites ce que je vous commande... et je vous ai appelés mes amis parce que je vous ai fait connaître tout ce que j'ui appris de mon Père. Ainsi fait le véritable ami : il ne garde rien pour lui ; il épanche toute son âme, comme Jésus-Christ versait dans Tâme de ses disciples les mvstères qu'il avait puisés dans le sein de son père*. »

De la vivacité permise des affections lég-itimes, et de leur conciliation possible avec le détachement chrétien, il venait de donner lui-même une preuve éloquente quand son frère Satyre lui fut enlevé par une fin prématurée. Les deux frères, je Tai dit, étaient liés dès leur plus jeune âge par une tendre amitié qui resta sans nuage, malgré la diversité survenue dans l'emploi de leur vie. Jl avait fait même de Satyre son conseiller habituel sur qui il se déchargeait de tous ces soins matériels qui auraient pu le détourner de ses occupations sacerdotales. Quand il le perdit il voulut prononcer son oraison funèbre à Milan même, en face de la dépouille mortelle de cet être chéri. Je ne crois pas que nulle part une plus vive expression ait été donnée tout à la fois aux déchirements de la nature et aux consolations de la foi.

Les premiers mots semblent des gémissements

I. Psihil crgo occultât amicus, si veius est : effundit anim.im sicut effundehat mysteria Patris dominus Jésus. De off. min., III, 1 3 j.

entrecoupés de sanglots : « O mon frère, où irai-je? de quel côté vais-je me tourner ? Le bœuf clierclie le compagnon avec qui il avait coutume de porter le joug, et témoigne sa douleur par des mugissements répétés, et moi, mon frère, comment oublierai-je celui avec qui j'ai si longtemps porté le joug de la vie?... Je pleure, je Tavoue, mais Notre-Seigneur a pleuré sur la tombe de Lazare qui n'était qu'un ami, comment ne pleurerais-je pas pour un frère? » — Puis avec quelle amertume il se remet en mémoire tous les détails de cette fin funeste ? Un instant Satyre avait été séparé de lui pour aller accomplir une mission en Afrique et à son retour, il avait failli périr dans un naufrage dont il n'avait pu se sauver qu'à la nage. Quelle joie de l'avoir retrouvé le croyant perdu ! « O joie trompeuse, ô retour toujours incertain des cboses humaines. L'Afrique ne l'avait pas gardé et la mer nous l'avait rendu. Nous peusions que rien ne pouvait plus nous l'enlever et c'est

sur la terre que le naufrage nous attendait Il ne

m'a donc servi de rien de me pencher sur toi pour recevoir, pour aspirer ton dernier soupir ou de prendre moi-même ta mort ou de te faire passer ma vie* O derniers baisers, gages suprêmes et pourtant doux de notre affection ! Tristes embrassements pendant lesquels j'ai senti tes membres se raidir, et ton souffle s'arrêter. J'étendais encore mes bras, et

I. Aut tuam mortem ipse susciperem. aut meam vitam in te transfuderem. De excess. Sot., p. 19.

j'avais dt^jà pertlu celui qu'ils serraient contre mon cœur! »

Mais après l'eiTusion de la douleur, l'espérance chrétienne a la parole à son tour. Dans le coup même qui le frappe, il reconnaît la main d'un père plein de miséricorde. D'abord il se rappelle que les temps sont durs, toujours menaçants, qu'hier encore il croyait tout perdu. Satire a peut-être été enlevé de la terre à temps pour ne pas tomber dans les mains des Barbares et assister à la destruction de l'univers et à la fin du monde'... Puis retiré de la vie présente, à quelle vie plus haute n'a-t-il pas été appelé ? « Que nos larmes cessent donc, car il faut pourtant qu'il y ail quelque différence entre ceux qui croient et ceux qui ne croient pas, entre les serviteurs du Christ et ceux des idoles : Que ceux-là ne cessent pas de pleurer leurs amis, puisqu'ils les croient perdus pour jamais : que leur douleur n'ait pas de fin, puisque pour eux la mort n'en a pas. Mais nous pour qui la mort n'est pas la fin de la vie de l'être humain, mais seulement celle de la vie terrestre (puisque la nature à nos } eux ne se transforme que pour renaître), nous trouvons dans la mort même de quoi essuyer nos larmes. » Enfin au moment où le service funèbre devait être terminé, jetant un dernier regard sur les restes que la terre allait recouvrir : « A quoi bon tarder davantage, s'écrie-t-il, sans

I. Raptus est nr in manus incideret Barbarorum cl ne totius orbis excidia rt mundi finrm vidcrct. De exccss. Sat. p. 3o.

doute, c'est encore une douceur de pouvoir contempler cette beauté, cette grâce dont la mort même n'a pu priver ses aimables traits; mais l'heure est venue, marchons vers la sépulture. Pars donc, ô mon frère et devance-moi dans cette demeure qui doit nous être commune à tous, mais qui est pour moi désormais préférable à toute autre : de même que tout ici-bas a été commun entre nous, là non plus ne sovons pas longtemps séparés* ».

Près de cinq années passées encore à instruire les fidèles chaque jour et en toute occasion par des leçons éloquentes que confirmait le spectacle d'admirables exemples, portaient au comble la renommée d'Ambroise. On put voir jusqu'où s'étendait le prestige de son nom par l'accueil qui lui fut fait, à Rome, lorsque, après plus de huit années d'absence, il dut aller revoir le lieu où il avait passé sa jeunesse, et qu'il avait quitté dans des vues et avec des espérances si différentes de celles de la carrière où l'appel divin l'avait fait entrer. Ce fut un véritable triomphe. La foule se pressait sur ses pas, avide de le voir et de l'entendre. Les pauvres accouraient pour être secourus et les malades même pour être guéris, car on attribuait à ses prières le don d'opérer des cures miraculeuses. Il fallut se dérober à ces ovations pour entrer dans la maison paternelle que malheureusement il trouvait vide : sa mère avait cessé de vivre sans qu'il eût pu lui fermer les yeux et sa

Page 1