‹ Saint Ambroise (340-397)Chapitre 13 sur 27 · MISSIONS DIPLOMATIQUES DE SAINT AMBROISE · texte numérisé non relu

MISSIONS DIPLOMATIQUES DE SAINT AMBROISE

Une affreuse uouvelle rattendait au retour et le pénétra de douleur. Ce n'était pourtant rien qui dût surprendre : c'était un fait devenu si habituel dans les fastes de l'Empire qu'il fallait à toute heure s'y attendre. Une sédition militaire avait éclaté dans les légions campées en Gaule : elles avaient voulu avoir un empereur de leur choix, espérant, non sans motif, suivant une vieille habitude dont la recette était connue, tirer quelques lar<);^esses du nouvel élu. C'est à un général du nom de Maxime, espagnol comme Théodose, et, disait-on, un peu son parent, que la pourpre impériale était décernée. Le souverain absent, n'ayant pas de défenseur, le mouvement de défection gagna rapidement toute la province et Gratien, accouru dès la première nouvelle, ne trouva qu'un seul fonctionnaire important, le gouverneur de Lyon, qui lui fit accueil. Celui-là, non seulement le reçut, mais l'attira chez lui, prenant le ciel à témoin et jurant même sur

rÉvangile qu'il ne rabandonnerait pas ; mais dès le soir même, pendant un repas qu'il lui avait fait préparer, des assassins apostés entrèrent dans la salle et égorgèrent le pauvre prince. En se débattant, il appelait encore Ambroise desa voix mourante. Que lui demandait-il? Était-ce son secours sur la terre, ou ses prières dans le ciel?

Le coup était cruel et atteignait Ambroise à la fois dans rafFeclion qu'il portait à son royal pupille, et dans l'espoir qu'il avait fondé sur l'avenir d'un règne destiné dans sa pensée à rendre tout à fait intime l'union de lEmpire et de l'Eglise. Ce mécompte causait naturellement à tous ses adversaires ariens ou païens bumiliés, une joie qu'ils avaient peine h contenir : ils la manifestèrent même avec éclat quand on sut que Justine, dont la faveur leur était acquise, arrivait précipitamment à Milan avec son fils pour recueillir ce qu'elle pourrait sauver de la part d'Empire qui était commune aux deux frères. Mais quelle ne fut pas leur déception! A peine arrivée, Justine se rendait à la demeure épiscopale tenant son fils par la main et elle déposa l'enfant dans les bras d Ambroise en le recommandant à sa protection.

Ce fut un coup de théâtre dont l'explication ne se fit pas attendre. La rapidité de la chute de Gratien avait terrifié l'Impératrice. Là, où un prince dans la force de l'âge, en pleine possession du commandement, n'avait pu même tenter de se défendre, quel n'allait pas être le sort d'un enfant I II

était impossible de sono^er à reconquérir le terrain perdu. Mais peut-être l'usurpateur consentirait-il à se contenter de la part qu'il avait déjà prise : la Gaule, l'Espagne et la Grande-Bretagne formaient un lot assez beau et un partage de plus n'avait rien qui répugnât aux habitudes reçues déjà depuis plus d'un siècle dans l'Empire. C'était la transaction qui pouvait être proposée à Maxime, mais à la condition d'arriver à temps avant que la contagion de la défaillance eût franchi les Alpes et tant que l'Afrique, l'Italie et les provinces riveraines du Danube, où le souvenir du premier Valentinien vivait encore, restaient fidèles au seul survivant de ses héritiers.

La proposition pour être agréée, devait donc être faite sans délai, et il n'y avait pas un jour à perdre. Mais qui charger de la commission? Qui oserait la porter au camp des légions rebelles ? A qui même la confier en sécurité ? Quel que fût l'ambassadeur, serait-il admis à se faire entendre? Et lui-même, le S])ertacle qu'il aurait sous les yeux ne serait-il pas bien fait pour l'intimider ou le séduire? En jetant les yeux sur les courtisans qui l'entouraient, Justine n'en voyait aucun qu'elle pût regarder avec cerlilude comme insensible à la menace ou à la corruption : mais ce qu'elle aurait vainement cherche à la cour, elle eut l'inspiration de le demandera l'Eglise, et c'est ainsi que le nom d'Ambroise se présenta inopinément à son esprit. Quel meilleur avocat pourrait plaider la cause de son lils? Où trouver

plus de courage et triutéiTrilë, et une expérience qui sut mieux se préserver de tous les pièges ? Ce sont les qualités dont elle avait fait l'épreuve dans la lutte qu'elle avait sourdement engagée pendant plusieurs années avec Ambroise et auxquelles elle rendait aujourd'hui un hommage forcé. Elle venait le presser d'entreprendre une négociation très délicate, complètement étrangère h son devoir d'évè- ({ue. r.ui conviendrait-il, était-il même en droit de l'accepter? Il hésita quelque temps, puis une raison supérieure fit taire tous ses scrupules. La mission dont on lui demandait de prendre la charge n'était pas sans péril : une femme, une mère, son ennemie la veille encore, le conjurait de s'y exposer pour elle. C'était donc à la fois la faiblesse à défendre et l'injure à oublier : il ne se crut pas permis de s'v refuser.

Et voilà comment, a-t-on dit avec justesse, le ministre d'un maître dont le rovaume n'est pas de ce monde fut appelé pour la première fois dans les annales de l'Eglise à intervenir dans le partage des souverainetés politiques. 11 n'est pas sans intérêt de remarquer que si l'Église fit ce jour-là un premier pas dans une voie où rien jusque-là ne l'avait fait entrer, ce fut pour répondre à l'appel suppliant d'une veuve et d'un orphelin. ?s'est-ce pas bien là l'image vivante et svmbolique du rôle qu'elle devait prendre plus tard, lorsque ce fut la société tout entière qui, défaillante à ses pieds, la pressa de lui venir en aide contre l'invasion de la barbarie, et

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quand elle demeura ainsi la seule gardienne du droit dans le déluge de la force ?

L'ambassade composée de Tévéque et dun officier supérieur, le comte Bauton, dut donc partir surle-champ, malgré la rigueur d'une saison avancée, qui rendait le passage des Alpes et le voyage à travers les contrées du Nord très pénibles. Ambroise conduisit la négociation avec le tact et la prudence d'un négociateur avisé. Il ne rencontra pas d'ailleurs tout de suite la nature de difficultés qu'il pouvait craindre. Maxime était surpris, presque étourdi luimême de la facilité de son succès et n'était pas pressé de s'exposera de nouveaux hasards. Il entrait donc d'avance dans la pensée d'un partage, au moins temporaire, avec un associé dont l'Age et l'inexpérience ne lui paraissaient pas devoir faire un rival bien redoutable, et sur lequel il se flattait d'exercer facilement sa domination; aussi avait-il déjà envoyé pour débattre ou plutôt pour dicter les conditions d'un traité, un de ses officiers, le comte Victor, qu'Ambroise rencontra à Mayence. Il aurait pu l'arrêter et lui faire rebrousser chemin ; il jugea au contraire à propos de lui laisser continuer sa route. Autant il lui avait semblé urgent d'agir vite, autant il lui importait de ne rien conclure précipitamment. Il fallait laisser à Justine le temps d'organiser sa résistance, de fortifier les passages des Alpes, et de s'assurer de l'appui de Théodose, avec qui Gratien avait eu soin de rester toujours en relations d'amitié.

Arrivé à Trêves, il ne fallut pas longtemps à Ambroise pour reconnaître que Maxime, bien qu'au fond d'humeur assez accommodante, tenait, en faisant la paix, à paraître accorder une grâce. C'était une vanité de parvenu qu'il fallait savoir ménager; aussi, bien que reçu avec une hauteur affectée, dans une audience publique du consistoire, au milieu de la foule des solliciteurs et des courtisans, Ambroise se i]^arda de laisser voir aucune susceptibilité de ce défaut d'égards si différent de ceux qu'il trouvait ailleurs. « Pourquoi, lui dit Maxime sur un ton de commisération dédaigneuse, Valentinien n'est-il pas venu me trouver lui-même? Je l'aurais reçu comme un père. » Livrer l'enfant roval en otage et bientôt en victime aux meurtriers de son frère, quelle proposition insultante et dérisoire! Ambroise eut le sang-froid de contenir son indignation. « Pouvait-ii venir sans sa mère, répondit-il sans s'émouvoir. Lu enfant et une femme peuvent-ils voyager dans ces temps agités et dans une saison aussi rigoureuse? » — « Attendons donc, dit Maxime avec dépit, ce qu'apportera Victor. »

L'attente dura plusieurs mois, Justine ayant l'habileté de faire prolonger les pourparlers, mais laissant par là même Ambroise dans une situation précaire, à la discrétion du soldat orgueilleux dont il avait bravé le déplaisir. Il fallut, pour qu'on le laissât partir, que l'envové de Maxime fût de retour, apportant des propositions de paix qui furent au moins provisoirement acceptées. Mais quand Am-

broise dut de nouveau franchir les Alpes, il les trouva si bien gardées, qu'il vit que son temps d'épreuve n'avait pas été perdu et qu'en usant de patience il avait trouvé le vrai moven de faire réfléchir Maxime et de le décourager de toute disposition agres-

Mais ce temps qu'il avait su si bien employer, d'autres, dans un intérêt tout différent, avaient su également lemettreà profit. L'absence d'Ambroise avait paru un moment favorable aux fidèles et inconsolables adorateurs de la Victoire, pour obtenir que le culte proscrit fût réintégré dans ses honneurs. Personne n'était plus là pour leur fermer la porte du palais impérial où l'autorité fortement ébranlée était tout entière aux mains d'un Empereur novice et d'une femme qu'il leur paraissait aisé de circonvenir ou d'intimider. Aussi les sénateurs mécontents décidèrent de faire parvenir h Milan une nouvelle requête dont la rédaction fut confiée h Synimaque, h ce magistrat respecté dont le nom est déjà venu plusieurs fois dans ce récit, et qui présidait, par une hérédité que justifiaient ses talents personnels, à la haute administration de la grande clté^ Symmaqi^e sut donner à cette pièce, restée célèbre comme la suprême défense du paganisme expirant, un tour d'une heureuse habileté. Il comprit qu'il fallait se garder, avant tout, de faire prendre à la mesure de

1. Milites utriusquc partis qui ciistodirenl juga monlium ofTendi revorlcns. — F.fùst. xxiv, -.

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