‹ Saint Ambroise (340-397)Chapitre 14 sur 27 · i ap. J.-C · texte numérisé non relu

i ap. J.-C

MISSIONS DIPLOMATIQCES. 71

réparation qu'il sollicitait l'apparence d'un retour défaveur accordé au culte ancien : la conscience d'un jeune chrétien s'en serait alarmée. C'est à un point de vue d'une apparence plus large et plus élevée que l'orateur eut la prudence de se placer. La divinité, dit-il, peut être adorée sous des formes différentes, toutes peuvent être agréées, mais s'il en est une qui soit intimement liée à la destinée de la patrie, s'il v a une religion qui soit plus que toute autre celle de la reconnaissance et des souvenirs, est-ce celle-là qu il faut proscrire?

C'est donc la liberté de la discussion qu'il demande et il appuie sa réclamation par un trait assez direct contre ceux ou plutôt contre celui qui la leur avait fait refuser. « Etre aimé, dit-il, être respecté vaut mieux que de commander — Ceux à qui le sénat s'oppose ce sont ceux qui mettent leur crédit personnel au-dessus de l'intérêt et de la gloire du prince. » Puis il poursuit : Nous redemandons l'état de religion qui a si longtemps profité h la République.... Quel homme est assez ami des Barbares pour renoncer à adorer la Victoire? Nous devons craindre tout ce qui est de fâcheux augure; que l'on donne donc au moins au nom de la Victoire, l'hommage qu'on ne voudrait pas rendre à

sa divinité Faites, ô princes, je vous en conjure,

que les leçons reçues dans notre enfance, nous puissions dans notre vieillesse les transmettre à notre postérité. L'amour de l'habitude est si puissant.... Si cet autel disparait où prêterons-nous ser-

ment à vos lois? Quelle religion épouvantera les cœurs perfides et leur interdira le mensonge ? Tout sans doute est plein de Dieu, et il n'y a pas d'asile pour les parjures. Mais c'est un puissant secours pour écarter même la pensée du crime que d'être en présence d'un objet saint. Cet autel est le lien de la concorde entre tous et la garantie de la fidélité de chacun. Rien ne donne plus d'autorité à nos décrets que d'être rendus sous la foi du serment. Quoi donc, cette sainte assemblée devenue profane serait désormais ouverte au parjure! »

Par degrés, le ton s'élève et c'est Rome ellemême qui parle par une vive prosopopée.

« Excellents princes *, pères de la patrie, leur dit-il, respectez la vieillesse où je suis parvenue sous cette loi sacrée, laissez-moi mes antiques solennités, je n'ai pas eu lieu de m'en repentir. Laissez-moi libre de vivre à mon gré, suivant ma coutume. C'est ce culte qui a éloigné Annibal de mes remparts et les Gaulois du Capitole. Ai-je donc si longtemps' vécu pour recevoir l'affront d'un tel blâme?... Nous demandons la paix pour les dieux de nos pères. Il est juste sans doute de reconnaître qu'il n'y a qu'un seul Etre objet du culte de tous, puisque nous voyons tous les mêmes astres, puisqu'un même ciel nous couvre et un même monde nous enferme. ISIais qu'importe de quelle manière chacun de nous

1. La requête est adressée à la fois à Valentinien et à Théodosc, l'Empire étant toujours censé indivisible, même quand l'exercice de l'autorité était partagé.

cherche la vérité. Il doit v avoir plus d'iiDe route pour arriver au ^rand mvstère de la nature! ^

La requête ainsi adroitement rédigée était déjà soumise au consistoire impérial, et allait être l'objet dune délibération dont l'issue était douteuse, car plusieurs membres de ce conseil d'état étaient encore attachés à l'ancien culte, ou croyaient devoir user envers ceux qui le représentaient de ménai^ements politiques. Par bonheur on ne s'était pas suffisamment pressé et le débat n'avait pas encore eu lieu, quand Ambroise arriva, de retour à Milan. Personne ne songeait à lui faire connaître l'attaque dont il était directement l'objet. Il fut pourtant averti à temps, et il demanda, c'est trop peu dire, il exis^ea communication immédiate du document, par une lettre adressée au jeune Valentinien lui-même sur un ton assez sévère d'admonestation paternelle. 11 lui reprochait de « songer à traiter d'une question qui intéressait la religion, sans en référer à ceux à qui il appartenait d'en connaître. S'il s'agit d'une chose militaire, lui disait-il, vous devez consulter ceux qui ont Texpérience des combats. Mais quand il s'agit de religion, c'est de Dieu qu'il faut prendre conseil*. ^>

Puis il s'étonnait d'entendre réclamer la liberté par ceux qui l'avaient si longtemps et si cruellement refusée aux chrétiens. « Ne forcez personne à pra-

I. Relatlo Syinmac/i!, j>ra;fecti, dans les œmres de .saint Ambroise, t. It. p. 868 et suiv.

SAINT AMlJUi'ISL. 5

ti([ucr le culte qui ne leur convieiU pas, m;»is vous îuissi, Empereur, qu'on ne cherche pas à vous enlever cette liberté'. » Devant cette impérieuse requête, le Conseil dut s'exécuter et la pétition sénatoriale fut transmise à rëvêque.

Ambroise en fit tout de suite le sujet d'une réfutation éloquente dont la véhémence ironique fit ra[)idement justice des habiletés du rhéteur latin. On croit voir passer un souffle puissant qui balaie des barrières de sable. Les souvenirs même invoqués par Symmaque sont directement, parfois même plaisamment retournés contre lui : «< Car si ce sont les dieux qui ont protégé Rome, pourquoi ont-ils si souvent attendu la dernière heure pour lui venir en aide? pourquoi ont-ils laissé Annibal arriver en vainqueur jusque devant ses murailles, et a-t-il fallu le cri d'une oie pour faire arrêter les Gaulois qui avaient déjà pénétré dans le Capitole? Est-ce donc Jupiter qui parlait par le cri de cette oie^? Et puis Annibal n'adorait-il pas les mêmes dieux que les généraux romains? Pourquoi donc la défaite des uns et la victoire des autres? » Puis, empruntant la fiction oratoire de Symmaque, c'est Rome aussi qu'il fait parler. « Ce n'est pas là, dit-il, ce que Rome

I. Si de rc militari consiilendum est débet cxercitati in pra^lio viri expectari sentenlia... quando de religione tractatiim est, Deum cogita.

Invitum nolilis colère quod nolit : lioc idem lihi lierai, impcrator. — Ep'ist. xvii, 7.

2 A'» in anscre Jiii>iN'r locjucbaliir.' — l'pisl. wm, 5.

MISSIONS DIPLOMATIOUES. 75

vous a charité de dire : son lan^-ai^e est diiiereiU. Pourquoi, dit-elle, m'ensanglantez-vous chaque jour par les stériles sacrifices de tant de troupeaux? Ce n'est pas dans les fibres palpitantes des victimes, mais dans la valeur des guerriers que se trouve la victoire. C'est par une autre science que j'ai conquis le monde, ce fut les armes à la main que Camille renversa les Gaulois du haut de la roche Tarpéienne et enleva leurs étendards déjà flottant sur le Capitole. Le courage vainquit ceux que les dieux n'avaient pas repoussés. Ce n'est pas au pied des autels du Capitole, mais dans les bataillons d'Annibal que l'Africain a trouvé la victoire. Pourquoi m'objectez-vous l'exemple de mes aïeux? Je hais le culte que pratiquait Néron... j ai le regret de mes erreurs passées, je ne rougis pas dans ma vieillesse de changer avec le monde entier. Il n'est jamais trop tard pour apprendre. Il n'y a point de honte à passer d'un parti dans un meilleur parti. J'avais cela de commun avec les nations barbares de ne point connaître Dieu. » Puis, s'adressant à Symmaque et à ses amis. « \ enez, leur dit-il, et entrez avec nous dans la céleste milice : c'est là que nous vivons et que nous combattons. Apprenez les mystères de la nature par le témoignage du Dieu qui la créée, et non de l'homme qui ne la connaît pas lui-même. Qui croirais-je sur Dieu plus que Dieu lui-même? Comment puis-jc vous croire, vous qui confessez que vous ne savez pas ce que vous adorez.... Vous dites qu'on ne peut parvenir par un seul chemin au

76 SAIXT AMBROISE.

grand mystère de la nature. Ce que vous ignorez, c'est Dieu qui nous Ta appris. Ce que vous vous efforcez de découvrir, la sagesse et la vérité divine nous Tout lait connaître. II n'y a donc rien de commun entre vos pensées et les nôtres. Vous demandez aux Empereurs la paix pour vos dieux, nous demandons au Christ la paix pour nos Empereurs. »

Puis Svmmaque ayant fait entendre quelques plaintes au nom des vestales privées des revenus qu'elles tiraient du service de Tautel, il raille sans pitié ce petit chœur de vierges qui ne s'engage au célibat que pour un temps et qu'on a de la peine à tenir au complet, au nombre de sept, quoiqu'elles ne marchent que vêtues de pourpre et entourées d'un cortège de licteurs. Enfin, il termine par une admirable invocation à cette condition du progrès qui est la loi générale de tout ce qui est bien en ce monde : « On nous reproche, dit-il, de quitter les babitudes antiques : est-ce que les choses ne vont pas toujours en s'améliorant? Le monde lui-même s'est constitué, d'abord en rassemblant dans sa sphère les semences des éléments errant auparavant à travers le vide, et les ténèbres répandaient sur cet amas indigne de matières l'horreur et la confusion : c'est plus tard que le ciel et la terre se sont séparés et mis en place. La matière a revêtu ces formes dont nous admirons la beauté; puis la terre, secouant l'obscurité humide qui pesait sur elle, s'est étonnée d'être éclairée par le soleil. Le jour, quand il apj)araît, n a jamais tout son éclat, c'est par de-

grés que sa lumière brille et que sa chaleur s'accroît Pendant les premiers mois de Tannée, la

terre est nue et sans production : c'est quand la saison avance qu'elle se pare de fleurs et qu'elle regorge de fruits. Enfants, nous sommes faibles et imparfaits, c'est quand nous grandissons que notre esprit se développe. Que ceux donc qui nous accusent de nouveauté reprochent au soleil d'avoir dissipé l'ombre, à la moisson d'être tardive et à la vendange de ne mûrir qu'à l'arrière-saison. Notre moisson à nous ce sont les âmes des fidèles, la vendano-e de FEi^lise, ce sont les fruits de la ijràce : Elle avait déjà sa fleur chez les saints dès l'origine du monde, mais dans notre âge tardif, elle s'est répandue chez tous les peuples, afin qu'il fût clair que la foi du Clirist ne s'était pas glissée par surprise chez des âmes ignorantes, mais que sur la ruine d'une opinion dominante, c'est la vérité qui a prévalu par la justice \ »

Quand le jour où une résolution devait être prise fut arrivé, les deux requêtes furent lues l'une après l'autre en présence et sous la présidence en apparence purement nominale de Valentinien lui-même. Tous les conseillers se regardaient : personne ne disait mot : l'effet de l'éloquence d'Ambroise était grand sur tous : mais quelques-uns trouvaient le ton bien impérieux. Ce lut le jeune Empereur, qui, comme saisi d'une subite inspiration, se leva et

Page 1