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I. Ej)isi. XX

MISSIONS DIPLOMATIOUZS. 85

fiant trois longues journées, ils tinrent les soldats en armes aux abords des deux basiliques, sans leur commander d'en franchir le seuil, et ils venaient Tun après l'autre tenter de faire sortir Ambroise, par faiblesse ou par impatience, de ce calme impassible et irréprochable qui les gênait. Ils passaient tour à tour des conseils à la menace. « A\ez-vous perdu le sens, disait Tun, d'oser résister au bon plaisir de l'Empereur? Voulez-vous donc vous faire tvran et vous mettre à sa place? » Ce mot de tvran, on le sait, n'avait pas en latin l'acception que nous lui donnons en français : on l'appliquait au fait de s'être emparé du pouvoir par la force et, ainsi entendu, l'usage du mot était fréquent. C'est dans ce sens aussi qu'Ambroise répondait : a Qu'ai -je donc fait qui soit d'un tyran? Quand on m'a appris que la basilique était entourée de troupes: je ne puis la livrer, ai-je dit, mais je ne dois pas c()!ni)atti'c, si c'est là ce qu'on appelle une tvrannie, je n'ai d autres armes pour l'exercer que le nom du Christ, et si j'aspire ;i la tyrannie, pourquoi hésitez-vous à me frapper? Les prêtres de l'ancienne loi, ajoutaitil, donnaient bien quelquefois le pouvoir, mais ils ne l'usurpaient pas, et quant au Christ, il s'est enfui pour ne pas être fait roi. Que l'Empereur prenne garde que ce ne soit lui-même qui crée le tyran dont Dieu, jusqu'ici, lui a épargné l'opposition*— Ce n'est pas Maxime qui dira que je suis

I. Cavere tamen ne ipse sibi tyrannum faceret, ciii Deus adversarium non excitavit. — Epist. xx, 22, 33,

le tyran de Valeiuiiiien, il doit se plaindre au eontraire que c'est ma mission auprès de lui qui lui a fermé le chemin de Tltalie. »

« !Mais au moins, disait un autre, promettez que vous empêcherez le peuple de se soulever. — Je peux bien ne pas Texciter; mais c'est Dieu seul qui peut l'apaiser. » Apercevant aussi parmi ses interlocuteurs quelques olficiers goths rentrés dans les rangs de l'armée romaine, il les prit vivement à partie : « Rome, leur dit-il, vous a-t-elle pris à son service pour que vous lui apportiez le trouble? Et où irez- vous maintenant si tout ce qui nous entoure ici vient à périr*. »

Dans l'attente cependant, l'agitation croissait et une sorte de terreur régnait dans la ville. Les Ariens se cachaient, craignant l'accueil qui leur serait fait par la foule, mais les fonctionnaires impériaux d'ordre inférieur, se sachant surveillés, n'osaient non plus se montrer, de peur d'être accusés de complicité dans la résistance. La classe des commerçants dont les sentiments s'étaient manifestés avec éclat, était l'objet de vexations de toute nature ; le fisc exigeait d'eux des taxes, ou leur imposait des amendes d'une rigueur inaccoutumée : « Peu nous importe, répondaient-ils, qu'on nous impose au double ou au triple, pourvu qu'on nous laisse professer notre foi ».

I . Aderant Gothi tribuni : adoriebar eos dicens : Propterea vos possessio romana suscepit ut perturbationis publicœ vos ])ra?})('atis ministros? quo transieritis si lircc dolcta fucrint? — Efùst. XX, ().

Quant à Ambroise, une fois les heures d'office passées, il rentrait dans sa demeure, dont il laissait comme h l'ordinaire la porte ouverte, afin que si on voulait s'emparer de lui, on sût où le prendre et on le trouvât prêt.

Enfin la g^rande solennité approchant, on sentit qu'il fallait en finir. Ambroise fut informé que Tordre d'occuper la gronde église était donné, et qu'on en décorait déjà l'entrée pour la réception de l'Empereur, qui devait venir installer lui-même les nouveaux possesseurs. Ambroise se borna alors à fau-e savoir que ceux qui prendraient part a l'exécution ne seraient pas admis à la communion pascale. Puis il se rendit à la chapelle où on l'attendait et' commença le commentaire de la lecture du jour, prise dans le Livre de Job.

Pendant qu'il parlait, on entendit retentir un bruit d'armes et le son du pas des soldats. On crut que le coup était fait et que la grande basilique une fois prise, on venait achever l'acte de violence en mettant la main sur Ambroise et en dispersant les fidèles par la force; les femmes poussaient déjà des cris d'effroi. Mais à la surprise générale, les premiers soldats qui entrèrent dirent qu'on se rassurât, qu'ils ne venaient pas pour faire du mal à personne, mais pour se joindre à la prière commune.

Chose inattendue, en effet, la force armée n'avait pas obéi au commandement. ]S"on ;ce qui n'eût été que trop ordinaire dans ces temps troublés', pour passer d'un maître à un autre, mais par respect pour

le droit et pour la conscience; quand on lui avait dit que TEnipereur venait lui-même : «Qu'il vienne, avait-on répondu, dans les rani^s; s'il veut se réunir aux catholiques nous serons derrière lui, sinon nous allons prier avec Anibroise ». C'était la foule alors qui, ne rencontrant plus de résistance, avait préci[)itamment rempli Tédifice sacré : on arrachait les tentures déjà phicées pour la réception de l'Empereur, et les enfanls s'en partageaient en jouant les lambeaux. On appelait Ambroise ii «grands cris, une ovation l'attendait (juand il viendtait reprendre, au lieu même dont on avait voulu lui fermer l'entrée, la place élevée dont on avait tenté de le faire descendre.

Mais n'ayant pas voulu combattre, il ne lui convenait pas non plus de triompher : s'il avait cru devoir résister à une prétention illé^ilime de l'autorité, il lui ré[)n:|iiait d'insulter ii son échec, même mérité, et de paraître avoir provocjué et par lii encouia«,'é l'indiscipline. Aussi après avoir envoyé quehpies prêtres reprendre, dans la basilique rendue l\ la liberté du culte, le service à sa place, il continua à s'adresser aux auditeurs qui l'entouraient, et tout en partageant leur surprise et leur joie de cette marque inopinée de la protection divine, il insista surtout sur la patience qui l'avait méritée. « J'élais venu ici, dit-il, pour vous faire admirer la patience de Job, mais j'ai trouvé en vous autant de nouveaux Job, dignes de mon admiration. Jol) a revécu en chacun de vous, par sa patience. Quelle réponse plus digne

de chrétiens que celle que l'Esprit saint a mise sur vos lèvres? Nous vous supplions, Empereur auguste, nous ne vous combattons pas : nous ne vous craignons pas, mais nous vous implorons. »

A la vérité, il mit moins de réserve en rappelant, par une allusion directe à Justine, que TEcriture rapportait combien plus d'une fois on s'était trouvé mal de suivre les conseils des femmes et en citant en particulier l'exemple de Job lui-même, disant à la sienne : «Tu as parlé comme une femme insensée ». Il tenait à mettre, a tout prix, eu garde le jeune empereur contre des avis maternels qui venaient de Tentraîner à des excès si rci^rettables. Le discours fini, il ne voulut pas regagner sa maison le soir même, craignant, en passant devant le parvis de l'église, d'être l'objet de la part, soit des soldats, soit du peuple, de manifestations qu'il voulait éviter. Il ne se faisait d'ailleurs pas d'illusion sur la nature et la portée de l'avantage qu'il venait d'obtenir.

Il sentait bien que ceux qu'il avait offensés ne lui pardonneraient pas. Sans doute le déplaisir de larinée étant une menace que dans 1 état de T Empire on ne pouvait braver, il fallut bien, le jour de Pâques, éloigner les troupes des églises, puis à l'occasion de la solennité, rendre :i la liberté les mécontents qu'on avaitpu arrêter et faire remise aux né;i;ocianls de toute pénalité pécuniaire. La joie alors fut générale, mais elle était loin d'être partagée au palais. Là, au contraire, tous les propos étaient sombres et trahissaient une profonde irritation. Le mot de

tvraii avait fait fortune et on ne désignait pas Anibroise autrement'. Il n'y avait pas jusqu'au jeune Empereur qui témoignait beaucoup d'humeur d'avoir été mis en avant et ensuite obligé de reculer; et comme on l'engageait à se montrer aux troupes pour reprendre leur confiance : « Non, dit-il, si Ambroise levait le doigt, vous-même me livreriez à lui, pieds et poings liés ». Un des premiers chambellans, l'eunuque Calligone, rencontrant l'évéque l'aborda, et s'emportajusqu'à lui dire : « C'est donc vous qui faites mépris de Valentinien ! De mon vivant, ces choses-là n'iront pas jusqu'au bout. Je vous ferai bien sauter la tête. — Que Dieu le permette, répondit Ambroise, sans s'émouvoir. Je souffrirai ce que doit souffrir un évèque, vous ferez ce que doit faire un eunuque. » a Voilà où nous en sommes, écrivait-il à sa sœur Marceline et plût à Dieu que ce fut tout ! »

Le ressentiment conçu contre lui, aussi durable que profond, couva près d'un an avant d'éclater. La paix ou du moins la trêve se prolongea jusqu'aux approches de la Pàque suivante. Ce ne fut qu'à ce moment qui allait amener avec plus d'empressement que jamais tous les fidèles aux pieds de la chaire d'Ambroise, que l'essai de se délivrer de lui fut tenté de nouveau, cette fois dans des conditions calculées avec soin pour décourager toute résistance.

I. Tyrajiniis appfllor cl plus cliain fjiiam tyranniis. Ep'ist. XX, 9.7.

Contre une simple mesure adminislrative ne touchant que lui seul et qu'il était toujours aisé de faire révoquer ou suspendre, la protestation avait pu lui paraître sans danger. Mais aurait-il la même audace à braver une loi d'un caractère général et impératif, promulguée avec tout Téclat, appuyée de toutes les sanctions propres aux actes officiels de l'autorité souveraine? Ce fut par un décret de cette nature, l'atteignant sans le désigner, qu'on essaya soit de le pousser à un acte de rébellion dont on eût le droit de faire justice, soit de l'ébranler ou tout au moins de l'embarrasser. La pièce, pour produire l'effet désiré, avait besoin d'être rédigée avec un certain art, et le soin en devait être naturellement confié au notaire ordinaire de la chancellerie impériale. Il se trouva que Bénévole (c'était le nom de ce fonctionnaire; était un courag-eux catholique qui, comprenant le but qu'on poursuivait, refusa nettement de s'y associer. Justine elle-même fit de vains efforts pour le décider, soit par des promesses, soit par des menaces à remplir l'office ordinaire desa charge. Détachant la ceinture qui était l'insigne de sa dignité : « Gardez vos honneurs. dit-il, à l'Impératrice : je n'en veux plus dès qu'il faut, pour les acquérir ou les garder, manquer à ma conscience ».

Faute de pouvoir se faire servir par les Catholiques, il fallut recourir aux principaux intéressés, aux Ariens eux-mêmes, et si l'on en croit Ambroise, ce fut leur évèque scliismatique dont le nom gothique avait été travesti qui se chargea de tenir !a

Vi2 SALNT A.MBROISE.

plume. On s'en clouterait ii la lecture de la pièce elle-même, car jamais la passion ne parla un lang-age à la fois plus violent et plus maladroit. Une prudence vulgaire aurait conseillé à une secte qui ne représentait que la faible minorité de la population de ne prétendre qu'à un rôle secondaire, ou tout au plus à une égalité de traitement. C'était déjà une marque (rindifTérence quWmbroise aurait difficilement supportée, mais que le second Valentinien aurait pu justifier par Texemplc du premier qui avait toujours tenu à observer la neutralité dans les querelles religieuses. Loin de là, ce fut sous la protection justement décriée de la mémoire de Constance que fut placée la loi nouvelle. Elle commençait par déclarer, avec une sorte d'empliase solennelle, que la liberté de réunion pleine et entière [copia collegencli) devait être reconnue à tous ceux qui professaient la formule d'arianisme mitigé qu'on appelait la formule de Rimini, — du nom du lieu où elle avait été rédigée, par une réunion d'évéques égarés ou asservis, sous la dlreclion, étaitil dit, de Constance, de sainte mémoire [Divœ memoriic Constantii). C'était là, disait la loi', la véritable foi, conforme aux décrets de toute l'Éi^lise assemblée (y compris de ceux-là même qui s'en écartent aujourd'hui) et faite pour durer \\ jamais. Quant aux auties (et c'était sous cette lorme de prélérilion ijifon désignait les Catholiques), s'ils

I. 389 ap. J.-C. E(]it rie Valenlinien II en faveur des Ariens. Cod. Tlicodos., t. I, 1. iv, xiv.

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conservaient la liberté de se réunir, c'était en vertu d'un acte de bon plaisir impérial.

De ces termes du premier article de la loi, résultait clairement, pour les Ariens, le droit de réclamer avec confiance la remise de presque toutes les ég-lises de ^Jilan, car le culte reconnu et proclamé officiellement comme le seul véritable ne pouvait se contenter de figurer au second rang, dans quelques humbles chapelles. La lutte de Tannée précédente allait donc par là même nécessairement recommencer.

Mais la suite et la fin du décret ne permettaient à cet é^^ard aucun doute.

« Quant à ceux, était-il dit. qui pensent avoir seuls le droit de se réunir, qu'ils sachent que s'ils tentent d'exciter quelque trouble pour arrêter l'exécution des ordres de notre sérénité, ils seront considérés comme séditieux, perturbateurs de lEglise, coupables du crime de majesté et qu'ils paieront leur faute de leur tète. Le même supplice est réservé à ceux qui sopposeront par prières, fût-ce en secret ou dans un lieu privé {ohrcptwc vcl clam) à notre injonction. ^^

C'était désigner évidemment Ambroise et les réunions de prières auxquelles il avait présidé. 3Liis bien que la menace fût commune à tous ceux qui y prendraient part, et que chacun pût être en peine pour soi-même, ce fut sur l'évêque seul que tous les

I. Cœteris convenieudi etinm qniljus jussimiis placeur arbitrium.

regarth. liireiiL tout de suite lournés. Qu'allail-il lui arriver et que voulait-on faire de lui ?

Lui seul semblait ne pas se poser cette question. « J'ai dit, répondait-il à ceux qui venaient s'enquérir de son sort, ce que doit dire un cvèque, que rEmpercur fasse ce qu'il appartient à l'Empereur

défaire Naboth, ajoutait-il, n'a pas voulu livrer

la vigne de ses pères, et moi, je livrerais la maison de mon Dieu! » Aussi refusait-il tout aussi nettement, le lendemain de la promulgation de la loi que la veille, de faire retirer ses prêtres d'aucune des églises qu'ils desservaiciU. Qu'attendait-on donc pour le frapper?

C'est qu'au moment de porter le coup décisif, la main tremblait aux exécuteurs. Aussi, au lieu de la mort dont le texte légal le menaçait, ce ne fut que le bannissement qu'on voulut lui infliger, et encore dans des conditions assez douces. — u Sortez de la ville, lui fit-on dire, allez où vous voudrez et libre à qui voudra de vous suivre. '> — « J'attendais mieux, je l'avoue, disait-il plus tard, quelque chose comme soit le glaive, soit le feu, je m'y serais exposé volontiers pour le nom du Clirist*. » Mais de cet ordre même dont la modération relative, contrastant avec la violence des termes de la loi, révélait déjii un commencement de fiiblcssc, il était résolu à ne tenir aucun compte. Loin de faire aucun préparatif de

I. Expoclaham, fatoor, magnum aliquid autgladiumpro nomiuc Cljrisli aul incciulium. — Scrnio contra Auxentiuni^ i5.

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départ, il ne changea rieii à ses habitudes, sortant à ses heures accoutumées pour aller où l'appelaient les moindres affaires ou seulement pour visiter les tombeaux des martyrs. La foule s'attroupait sur ses pas : les pauvres accouraient pour lui baiser la main et c'est avec ce cortège populaire qu'il passait et repassait devant le palais, à la vue des gardes qui ne songeaient pas à mettre la main sur lui. — « Ce sont, disait-il, les prières des pauvres qui me protègent ^ »

Les fidèles qui lui étaient dévoués ne se rassuraient pourtant pas. Ce qu'on n'osait tenter publiquement, n'allait-on pas le faire en secret et pendant la nuit? On disait qu'un char fermé était déji» préparé pour l'enlever, ou bien des sicaires apostés le frapperaient en guet-apens. Aussi quand vint la première des solennités des jours saints, au moment où Ambroise ayant tenu à la célébrer lui-même dans la grande église, après la cérémonie finie, allait se retirer, la foule, plus nombreuse que jamais, ne voulut ni le laisser partir, ni se disperser elle-même. On ferma la porte : on éleva des barrières à l'intérieur et on se prépara à passer la nuit soit dans la nef même, soit dans les cloîtres attenant, où Ton pouvait établir une sorte de campement.

Il n'eût pas été bien difficile assurément de forcer ces retranchements improvisés, mais c'eût été

I. Xum regiam palalii praeteribara eundo et redeundo? et tamen nemo me tenuit.... Habeo defensionem in ovationibus pauperum. — Scrm. cont. .^ux.. i5.

au prix cîe scènes de violence et peut-être de massacres dont les officiers envoyés par la cour n'osèrent prendre sur eux de donner le signal; ils se bornèrent il établir un cordon de troupes autour de la basili(jue et de ses dépendances, espérant que, de i^uerre lasse, le rassemblement se disperserait de lui-même, chacun éprouvant le besoin ou le désir de rentrer chez soi. Ce calcul fut déçu, car personne ne voulut sorlir. Ce fut ainsi une sorte de siège qui se prolongea plusieurs jours, les fidèles ne voulant pas perdre Ambroise de vue de crainte de ne plus le revoir. Lui-même touché du zèle qu'il ne pouvait contenir, répétait seulement qu'an^ s'effrayait à tort et qu'on s'agilait en vain, qu'il n'en serait que ce que Dieu voudrait, toutes les précautions humaines étant ou superflues ou impuissantes. Un matin, on s'aperçut avec effroi que la porte d'une des nefs était restée ouverte pendant la nuit, et l'on sut que c'était un pauvre aveugle (]ui, obligé de se retirer, n'avait su comment s'v prendre pour la refermer. « Vous vovez bien, dit Ambroise, qu'il ne sert de rien d'y voir clair, on n'en fait pas moins ce que veulent les aveugles. »

Comment occuper cependant et maintenir dans le calme cette multitude impatiente et désœuvrée, qui voulait à tout prix rester enfermée? Les offi^ces il la rigueur pouvaient remplir la journée, mais les veilles étaient longues, et il fallait en trouver l'emploi. Ambroise eut la pensée de faire entonner en chœur des hymnes qu'il avait composées lui-même

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et qui ne figuraient pas dans le rituel ordinaire. Les gardes qui stationnaient aux portes n'entendirent pas sans surprise des chants prolongés qui retentissaient dans le silence de la nuit, d'autant plus que les sons en paraissaient modulés sur un rvtlime inaccoutumé. On se demandait si ce nétaient pas là quelques-unes de ces incantations magiques, auxquelles la superstition populaire prêtait encore une vertu mystérieuse et dont Ambroise aurait trouvé le secret pour charmer et captiver l'assista nce.

« C'était un peu vrai, disait-il plus tard, et je n en disconviens pas », attribuant à la vérité TefTet produit par ces chants a lesprit qui les inspirait. Le témoignage d'un contemporain complète cet aveu, en expliquant qu'afin de préserver le peuple des ennuis et de la tristesse de ces heures d'attente, Ambroise avait choisi ce jour-là pour introduire, comme il en avait déjà formé le dessein, une psalmodie à la mode des Eglises dOrient. C'était ce qu'on a appelé : l'antiphonie, qui consistait à former des chœurs séparés dhommes et de femmes, se répondant alternativement. L'effet d'ensemble porté par l'écho à distance étonnait ceux qui n'en connaissaient pas la cause.

Les hymnes d' Ambroise étant assez nombreuses, on ne peut pas bien savoir celles dont il fit choix pour cette circonstance. On se plaît pourtant à se représenter, après des nuits passées dans un demisommeil, au moment où les premiers rayons du jour

néiiclraicnt dans renceinto sacrée, un concert de voix émues redisant les strophes suivantes :

Aurora cursus proveliit, Aurora lotus prodeat, Tn pâtre tolus filius Et totus in verbo palet, Latus dies hic transeat Pudor sit ut dihicuhnn, Fides sit ut meridios, Crepuscuhnn mens nesciat^

Cette fois encore hi cour ne trouvant personne qui fût disposé i\ prendre d'assaut le sanctuaire où le saint sacrillce avait été célébré le jour de la résurrection du Christ, il falhit en venir à composition et on envoya l\ Aml)roise un véritable parlementaire. Le tribun Dalmale vint lui proposer les conditions suivantes : Se rendre en personne au consistoire où TEmpereur l'entendrait en même temps que le soi-disant évéque arien, devant des arbitres nommés de part et crautre. L'Empereur s'abstienchait lui-même de prendre part ;i la décision et [)our éviter tout reproche de partialité, les

I. M*' BauiKud dans ia ^ie de sainl Ambroisr, a cssayi' de traduire ainsi ces vers :

L'jiiirorc Iiiit sur notre splu-re, Que Jésus dans nos cœiirs daigne luire aujourd'hui, Jésus qui tout entier fst dans son divin père

Comme son divin père est en lui,...

Que la ])udeur chaste et vermeille Imite sur nos fronts la rougeur du matin, Aux clartés du midi que la foi soit pareille Kt du s«.)1im1 couchant ignore le déclin.

arbitres seraient choisis parmi des laïcs. Aiixencc Faisait déjà connaître les siens.

Une démarche de cette nature faite auprès de celui qu'une loi toute récente désignait comme un criminel digne de la peine capitale, attestait déjà un tel désarroi dans les conseils du pouvoir, qu'Ambroise n'eut véritablement pas besoin de tout le courage dont il était doué pour y faire une réponse aussi digne que sensée. Il sentit tout de suite son avantage et la lettre assez courte et écrite d'un ton assez haut qu'il adressa sur-le-champ à Valentinien est un véritable chef-d'œuvre de dis^nité et de force logique : « Où avez-vous vu, lui disait-il, que des évêques se soient jamais laissés juger par des laïcs? Ce sont donc désormais des laïcs qui vont faire la loi de l'Eglise ?... Vous vieillirez et vous verrez ce que vous penserez vous-même d'un évêque qui y consentirait.... Si Auxence pourtant veut des juges, qu'il vienne dans l'église et prenne le peuple pour juge de l'évêque qu'il veut avoir : je ne lui envie pas ceux qui le suivront. » ^lais où l'avocat d'une habileté consommée se retrouve, c'est quand il montre à l'Empereur le tort qu'il fait à sa propre autorité, en soumettant lapplication d'une loi qu'il a faite lui-même, au jugement, non de TEglise, mais d'arbitres choisis parmi les premiers venus. « Ainsi, dit-il, on aura fait dire à toutes les provinces que celui qui man(|ue à un commandement de l'Empereur sera frappé par le glaive... et il se trouvera une ou plusieurs personnes (|ni diioiu h

TEmpcreur : Votre loi n'a pas notre approbation... et ce qne vons ne laissez pas dire aux ministres de

Dieu, vous le permettez à des laïcs* SoufTrez,

dit-il enfin en terminant, ({ne je ne me rende pas l\ votre consistoire, c'est un lieu dont je n'ai appris le chemin qu'une seule fois et dans votre intérêt pro te). Je ne connais pas les secrets du palais et ne désire pas les apprendre'. »

Et là-dessus, montant en chaire, il reprit devant l'auditoire encore assemblé, dans une narration véhémente, l'ensemble de toutes les épreuves (ju il avait subies, remontant à celles de l'aimée précédente, jusqu'à celles (pii le menaçaient encore, et insistant toujours sur cette distinction : « Je me soumets à l'Empereur, je ne lui cède pas », et résumant tout en ces deux mots :

« L'Emj)ereur est dans rE<^lise et non au-dessus d'elle. » Fières paroles qui attestaient que Taxe du monde moral était chan^'^é, et que les droits de la conscience avaient désormais un ori^'^ane d'une autorité égale et même supérieure à celle (pii ne dis|)()se que de la force matérielle.

Tout le monde sentait que le péril de la foi était conjuré et son triomphe assuré. Ambroise voulut en donner un témoignante éclatant. La basilique où il venait do soutenir cette lutte héroïque était ré-

I. Qiiis est qui possit vcl iinus vel inlcr paucos diccre impcralori : lex tiia inihi non probatur? — £p. xxi, lo.

•X. V.^) iii consisioiio nisi pro te stare non dicidi... palalii sécréta nec novi, ncc (jiktio. — £p. xxi, 20.

MISSIONS DIPLOMATIOUES. 101

cemment construite et bien qu'appropriée à Texercice du culte, on n'avait pas encore accompli toutes les formalités nécessaires pour que la dédicace fût tout à fait rég-ulière. Ambroise crut que le moment opportun était venu de lui donner ce complément. Mais pour satisfaire à toutes les prescriptions des rites ordinaires, des reliques de martyr devaient être placées sous l'autel: Ambroise se rappela que d'après une tradition pieuse, les corps de deux frères, Gervais et Protais, qui avaient péri pendant la première persécution celle de Néron , avaient dû être déposés dans un lieu qu'il indiqua. Une fouille qu'il vint diriger lui-même fit, en effet, découvrir à l'endroit signalé deux squelettes placés dans des conditions parfaitement conformes aux détails apportés par les témoignages contemporains sur les supplices de ces généreux confesseurs. On les trouvait frappés ensemble, et unis jusque dans la mort, dans un suprême embrassement. Le transport de leurs restes sacrés, accompli sans obstacle à travers la ville, fut une procession triomphale qui aurait, à elle seule, attesté la victoire de la vraie foi, quand même le récit de guérisons miraculeuses opérées par le seul attouchement des reliques ne serait pas venu exalter encore les prières enthousiastes des Catholiques.

Il est des révolutions morales qui, en révélant le fond intérieur d'une àme, démontrent les effets de la grâce divine mieux que tous les prodiges matériels. De ce nombre fut la résolution par laquelle

102 SAINT AMDROISE.

un des plus célèbres prol'esseiirs d'éloquence de Milan, TAfricain Augustin, fit savoir, à ce momentlà même, à ses nombreux élèves, qu'il cessait ses leçons pour se consacrer entièrement au service de TE^^dise. Quoique encore à la fleur de Tag-e (il avait trente ans à peine), Augustin jouissait d'une réputation méritée par de rares talents qui fixaient sur lui toute Taltention publique. On savait ([uc fils d'un des magistrats considérés de la grande province où il était né, il avait quitté de bonne heure sa patrie, pour venir d'abord à Rome, puis à Milan, se vouer à l'étude et h l'enseio-nement des lettres. Oii savait qu'élevé dans la loi cluétienne, dont il n'avait pas cessé de faire extérieurement profession, il s'en était pourtant éloigné pour céder à de coupables entraînements des sens, puis pour s'égarer dans de dangereuses spéculations métaphysiques. Mais on ne savait pas que depuis plusieurs années déjà, il suivait toutes les prédications d'Ambroise, ca[)tivé parle charme de son éloquence alors même qu'il n'était pas encore touché par la force de ses raisonnements. On ne savait pas non plus que le grand évêque lavait admis malgré ses écarts dans une bienveillante intimité, discutant avec lui (|uaud il ne réussissait pas à le convaincre et lui indi({uant lui-même les passages de lEcriture sainte qui pouvaient lever ses objections ou fixer ses incertitudes. Tout ce travail secret de cette belle* intelligence était ignoré. Ce qu'on ignorait aussi, c'est que sa digue mère, une sainte veuve, avait quitté elle aussi

sa patrie et traversé la mer malgré son âge avancé pour venir disputer Tunique objet de sa tendresse il Tempire de Terreur et des passions. Mêlée à la ioule pieuse dans la basilique assiégée, elle avait, disait plus tard son fils, pris sa part d'angoisses et de veilles, ne vivant que d'oraisons. Nul doute qu'en priant pour Ambroise, ce jour-là comme tout autre, elle priait aussi pour Augustin, qui lui-même a toujours attribué à Teffet de ses supplications maternelles, une part principale dans la grande transformation morale dont il a tracé, dans son livre des Confessions, un incomparable tableau. On est donc en droit de rattacher au souvenir de ces heures bénies la conversion fameuse qui allait faire don à l'Eglise dune de ses plus pures et plus brillantes lumières.

« Je ne suis jamais entré au consistoire qu'une seule fois dans votre intérêt, » avait répondu Ambroise à Valentinien; quand il prononçait ces fières paroles, il ne se doutait pas et personne probablement ne se doutait qu'il était à la veille d'être appelé de nouveau au même lieu, pour une cause semblable. Ce fut cependant ce qui devait avoir lieu et s'il eût été, comme on le supposait, animé d'une ambition vul^-aire ou d'un désir de veno^eance. aucune satisfaction plus complète n'aurait pu lui être réservée.

Le bruit des agitations populaires dont Milan venait d'être le théâtre était parvenu à Trêves, où résidait le collègue que Valentinien avait été forcé

d'admettre au pai'ta<^e de la succession de son frère. Régnant sans compétiteur sur la part d'Empire qu'il s'était adjugée, Maxime ne négligeait rien pour acquérir la sympathie du public chrétien, surtout des évêques de Gaule et d'Espagne qui jouissaient d'une autorité en générai très bien méritée sur les populations. Il V réussissait d'autant plus aisément que l'arianisme n'ayant jamais poussé de profondes racines dans ces provinces, la pureté de sa foi plus ou moins sincère n'était mise à aucune épreuve. Rien ne pouvait mieux lui convenir que de prendre avec ostentation le rôle de protecteur des Catholiques. Ce n'était pas seulement un moyen de se faire bien voir des provinces qui lui étaient soumises, c était se préparer des alliés parmi les sujets même d(; Valentinien pour une lutte à entreprendre le jour où il croirait le moment venu de sortir des limites qu'il n'avait acceptées qu'à regret. On vit donc arriver de Trêves à Milan une lettre de sa main qui avait la forme d'une réprimande ii la fois paternelle et menaçante. « Que viens-je d'apprendre? disait-il au jeune Empereur, je dois croire ce qu'on me dit, car la renommée ne se trompe guère sur ce qui intéresse les peuples. On dit que par suite de nouveaux édits de votre Clémence, on viole les sanctuaires catholiques, les prêtres sont assiégés dans leurs églises, on les frappe d'amendes, on les menace de la peine capitale, et au nom de ce qu'on appelle une loi [nescio cujus legis)^ c'est à la très sainte loi de Dieu qu'on porte atteinte. »

Suivait une peinture animée tracée sans doute par quelque docleur chrétien de son entourage, des maux causés par Fhérésie arienne et une exhortation à rester dans La communion du siège de Rome, le plus vènèrcihle de tous, comme dans la foi des églises d'Afrique et de toutes les provinces sur lesquelles régnait encore Aalentinien. 11 semblait en les énumérant ainsi leur faire appel avec 1 accent d'une sainte convoitise. Il se défendait cependant de toute intention intéressée. « Que pourrait, disait-il, souhaiter de mieux un homme qui serait votre ennemi, que de vous voir vous en prendre à rÉo^lise, c'est-k-dire à Dieu lui-même? Telle est au contraire 1 affection que je porte à votre jeunesse que je me réjouis de tout ce que vous faites de bien, et je ne m'afflige que de vos erreurs. Je m'effrave de la responsabilité que vous encourez : de tels avertissements ne vous seraient pas donnés par un ennemi. » A la vérité, à ces avis pieux étaient jointes des réclamations faites sur un ton plus aigre. Maxime se plai^^^nait que la ligne de démarcation des territoires n'était pas suffisamment respectée et que le comte Bauton (le même qui avait accompagné Ambroise dans son ambassade) charq;é de la défense des frontières, en repoussant les attaques des Barbares des domaines qu'il avait à défendre, ne s'inquiétait jamais de savoir s'il ne les faisait pas refluer par là sur les provinces voisines. Il l'accusait même d être entré en accommodement avec certaines tribus germaines pour pro-

curer des recrues à ses lésions, sans soiii^er quil donnait ainsi plus de lacilités à ces alliés suspects pour menacer el envahir d'autres parties de {'Knipire.

Ce fut, suivant toute apparence, principalement de ces divers ordres de i^riefs, qu'Ambroise (mandé à sa g^rande surprise au Conseil impérial) dut être appelé à prendre connaissance. Mêle comme il Tavait été à la transaction qui avait réglé le partage des deux souverainetés, il pouvait paraître naturel de le consulter sur les difEcullés survenues dans l'application. Il était plus délicat de lui faire part de l'intervention de Maxime en faveur des Catholiques lésés : Famour-propre de Justine devait souffrir d'une telle communication. Si elle s'y résigna cependant, ce fut probablement pour s'assurer par elle-même s'il n'existait pas déjà quelque intelligence et des relations nouées entre le protecteur qui offrait son appui et les mécontents qui pouvaient s'en pi'cvaloir. Cette inquiétude, si elle lavait conçue, ne tarda pas [\ être dissipée. Ambroise (\m avait connu Maxime, vovait clair dans ses intentions, il (hscernait sans peine la menace cachée sous une apparence d'intérêt hypocrite. L'idée d'être mêlé de près ou de loin à une basse et perfide intrigue lui causait une invincible répugnance*. Tout l'attachait d'ailleurs à Valentinien, son jeune âge, sa candeur touchante el surtout le souvenir du père

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