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Il était certain pourtant qu'elle devait déplaire, et c'était une indication assez claire de Tattitude que le négociateur comptait prendre dans les débats qu'il aurait à soutenir.
Rien ne devait se ressembler en efl'ct, entre celte nouvelle mission dWmbroise et la précédente; autant on Tavait vu. hi première fois, prudent, patient, fuyantles débals inutiles, supportant sansse plaindre les manques df ;ards et même de politesse, autant on allait le voi.- reparaître hardi, exijreant tout ce qui était dû ii sa qualité d'envové d'un prince et l\ son rang- dV'\èque, abordant toutes les questions au lieu de les attendre, et relevant sans crainte tous les défis. Ce chanf>^ement d'humeur fut évidemment prémédité. Comme il ne doutait pas qu'après la démarche éclatante qui venait d'être faite, le conflit fût résolu dans la pensée de Maxime, la seule manière désormais de le prévenir était ;i ses veux de Tintimider. Tout autorisait l'envoyé de Valentinien à tenir celle fois un langage plus assuré. Trois années de paix avaient raffermi les esprits troublés et assis le pouvoir de Théritier de Gratien sur une base en apparence solide : si les agitations religieuses avaient semblé un instant l'ébranler, c'était un genre de péril qui n'inquiétait pas Ambroise, puisqu'il avait su victorieusement y faire face. Le temps était donc venu d'inspirer la crainte au lieu de paraître l'éprouver.
Une occasion se présenta, dès son arrivée, de bien faire voir c[u'il n'entendait nullement ménager
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la susceptibilité de Maxime. La circonstance était singulière, car il s'agissait justement d'une de ces questions religieuses dont Maxime aimait à se servir pour prendre avec éclat le rôle de tuteur officieux des intérêts catholiques. Ace titre, il avait cru devoirciterdevantson tribunal une petite secte assez bizarre, appelée les Priscillianistes (d'après le nom d'un évèque espagnol quiTavait fondée;, et dont les erreurs plutôt philosophiques que théologiqu'S sont aujourd'hui assez difficiles à définir. Le contraste était donc complet et comme préparé à dessein entre la cour de Milan, où la vraie foi était en péri!, et celle de Trêves, oij on se montrait inflexible pour ce qui tenait de près ou de loin a l'hérésie. Maxime qui se plaisait à faire ressortir cette différence, s'imaginait peut-être qu'Ambroise y serait sensible et lui en témoignerait même au besoin quelque reconnaissance.
Par malheur, là oii la sincérité manque, il^est rare que l'habileté et la mesure ne fassent pas également défaut. Maxime, par des manifestations excessives d'un zèle d apparat, avait froissé la conscience des bons catholiques qu'il voulait séduire. D'abord, d'une querelle dogmatique il fit un procès criminel, et ce fut la peine capitale qui fut prononcée contre les accusés et fut exécutée sans pitié. Cette rigueur parut outrée et odieuse. On ne pouvait voir sans terreur le sang, qui avait coulé à flots pendant tant d'années de persécution, versé de nouveau pour une cause dont la religion était le prétexte.
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Puis la poursuite fut conduite de manière que les cveques qui avaient dénoncé Terreur parurent avoir paiticipé à la condamnation, et craignant de déplaire, ne se justifièrent pas suffisamment de cette complicité ; un arrêt de mort prononcé par des ministres de Jésus-Christ ! Ce fut un véritable scandale.
L'effet en fut d'autant plus grand qu'un saint homme, Martin, évoque de Tours, l'honneur de l'Eglise de Gaule, un véritable apôtre dont la vie était consacrée à évangéliser les campagnes et à en bannir les derniers vestiges de l'idolâtrie, se trouvait précisément h la cour de Maxime, où quelque affaire l'avait appelé. A la nouvelle de la cruelle sentence il se retira précipitamment, après une ])roteslation éclatante, pour ne pas rester en communion avec ceux dont la complaisance compromettait la dii^niié du sacerdoce.
Ambroise arrivait à Trêves au moment où tout le monde s'entretenait de ces scènes émouvantes. Quel parti aurait-il à prendre ? Serait-il moins scrupuleux et moins courageux que Martin et accepteinit-il la main tachée de sang qu'allaient lui tendre des prélats courtisans? S'il eût été diplomate plutôt qu'évèque, s'il n'eût cherché qu'à se ménager un accueil favorable et à plaider la cause (ju'il venait défendre avec l'espoir de la gagner, il aurait pu trouver quelque détour pour éviter de se prononcer M'op ouvertement. Loin de là, il fit voir tout de suite son intention de n'entrer en aucune relation
avec des évêques qui avaient mis le soin de conserver les bonnes grâces de FEmpereiir au-dessus de ce que leur commandaient les convenances et leur devoir de prêtres. Il ne se dissimulait pas que, rester en dehors de leur communion, c'était s'exclure de celle de Maxime lui-même, qui ne participait que par leur entremise aux cérémonies de l'Eglise. Mais son opinion était formelle, plusieurs fois déjà exprimée, et ce n'était pas le cas de la rétracter. Un prêtre ne devait demander la mort de personne, pas plus des ennemis de la foi, que d'aucun autre. Agir différemment, c'était se rendre semblable aux docteurs juifs qui avaient voulu forcer le Christ à- approuver le supplice de la femme adultère.
Après un tel débat, il n'eut pas lieu d'être surpris de la réception qui l'attendait à sa première entrevue avec Maxime. Il faut citer tout entier le récit qu'il en fit à Valentinien et dont le moindre détail est caractéristique.
« Dès le lendemain de mon arrivée, je me rendis au palais. Le chambellan Gallenus, eunuque royal, s'avança vers moi. Je demandai h être reçu. Il s'informa si j'apportais quelque écrit de Votre Clémence. Je répondis qu'effectivement j'en avais un. Il me fit savoir que je ne pouvais être reçu que dans le consistoire. Je dis que ce n'était point la coutume des évêques d'être reçus de la sorte, et que j'avais à parler de plusieurs choses particulièrement avec son prince. Il alla le consulter et revint
me rapporter la même réponse, de sorte qu'il fut clair que la première était déjà faite également par ordre. — C'est contraire aux règles de ma change; repris-je, mais je ne veux pas manquer au devoir que j'ai à remplir, et comme c'est ici une affaire à régler entre frères, la simplicité peut convenir. J'entrai donc dans le consistoire, je le vis se lever pour venir me donner le baiser de paix. Moi, je restai debout sans bouger. Il m'appelle et d'autres me disent de monter auprès de lui. — Pourquoi, lui dis-je, voulez-vous m'embrasser puisque vous ne me connaissez pas. Si vous me connaissiez, vous ne me recevriez pas ici. — Evcque, vous êtes ému ! — Et j'ai lieu de l'être : je suis confus d'être dans la place où je ne devrais pas me trouver. — Mais à votre première mission c'est bien au consistoire que vous êtes venu? — Je l'ai fait alors ii dessein parce que je venais demander la paix au nom tl'un suppliant et qu'aujourd'hui, je viens vous parler au nom d'un égal. — Un égal ! A qui Valenlinien doitil d'être mon égal? — Au Dieu ttmt-puissant (jui a conservé à Valentinien le pouvoir qu'il lui avait donné. »
Sous cette forme de dignité pieuse, la réponse avait pourtant une signification précise et qui ne pouvait manquer d'être vivement relevée. C'était, en effet (Ambroise le savait), la prétention de INIaxime que Valentinien ne régnait que par sa grâce puisqu il aurait pu à la première heure le détrôner tout aussi aisément que son frère et que
c'était (levant les bonnes paroles et les promesses trompeuses crAmbroise lui-même qu'il s'était décidé h l'épargner. — c< Oui, vous m'avez joué, s"écria-t-il en se levant avec violence, vous et ce Bauton qui veut régner aujourd'hui sous le nom d'un enfant, et qui envoie chez moi les Barbares. Si, quand vous êtes venu, je ne m'étais pas arrêté, qui aurait pu me faire obstacle ? — Je lui répondis tranquillement : Ne vous livrez pas à cette émotion sans motif : écoutez paisiblement ce que j'ai à vous dire. Si je suis revenu, c'est précisément parce que j'ai su que vous vou> plaigniez d'avoir été déçu pour vous être confié a moi. Si j'avais été, en effet, le sauveur du jeune prince, je m'en ferais honneur, car à qui devons-nous, nous évêques, notre protection plus qu'aux orphelins ? X'est-il pas écrit : vous êtes les protecteurs de la veuve et vous devez servir de père à l'orphelin. Mais je n'ai point rendu un tel service à Valentinien.
u Comment aurais-je arrêté vos légions pour les empêcher d'entrer en Italie ? avec quelles barrières ? quels rochers et quelles troupes?* Est-ce mon corps qui vous a fermé les passages des Alpes ? Plut à Dieu que je l'eusse fait, je n'aurais garde de m'en excuser. Montrez-moi donc quelles sont les promesses que je vous ai faites pour vous décider à la paix. Et Bauton, en quoi vous a-t-il trompé? Est-ce
I. Quibus rupibus, quà acie, quibus numeris? An corpore meo tibi clausi Alpes? — Epist. xxit, G.
parce qu'il est dévoué l\ son prince? Vous avait-il promis de le trahir? »
Il entrait alors dans la discussion de tous les g^riefs de Maxime, démontrant sans peine qu'aucun n'était fondé et que les faits dont il se plaignait (v compris les arranij^ements faits avec les Barbares) n'étaient (jue des mesures défensives ou des représailles. Puis il en vint, toujours sur le même ton agressif, au motif apparent de son ambassade qui n'en étaitplus même le prétexte, car il savait que Maxime avait déclaré d'avance qu'il ne laisserait pas loucher aux restes de Gratien, afin de ne pas réveiller des souvenirs qui pouvaient causer du trouble dans les rauo^s des soldats. — « Ouelle vaine excuse, dil-il! Ainsi, celui que, vivant, les soldats ont abandonné, mort, ils prendraient sa défense ? Direz-vous que Gratien était votre ennemi et ((ue vous auriez eu le droit de le tuer? Ce n'était pas lui qui était votre ennemi. C'est vous qui étiez le sien, car c'est, si je ne me trompe, celui qui veut prendre l'Empire qui déclare la guerre, celui qui le possède ne fait que se défendre. Donnez à Valenlinien les restes de son frère comme gage de paix, autrement comment voulez-vous qu'il croie que ce n'est pas vous qui l'avez fait tuer, si vous ne voulez pas même qu'on l'ensevelisse? »
Maxime, très ému, leva la séance en disant qu'il verrait ce (juil avait h faire, et un ordre de partir (ju'Ambroise reçut le lendemain n'avait rien de surprenant.
A la suite d'un entretien de cette nature, Ambroise ne se le fit pas répéter, il partit en plein jour, par la route ordinaire, bien qu'on l'eût averti de se garder des embûches qui pouvaient Tatlendre en chemin. Il eut pour unique compag^non de route un vieil évèque qui avait partag^é un instant les faiblesses de ses confrères, mais qui, touché de repentir, voulait s'éloigner d'eux. On le bannissait rudement et Ambroise chercha vainement à obtenir pour lui quelques vêtements chauds et un coussin à placer sur le chariot qui l'emmenait pour en adoucir les secousses. Il ne put pas se faire écouter.
!Mais avant d'arriver à Milan, ne doutant pas que dès que les incidents de sa mission seraient connus, il ne manquerait pas de critiques malveillants pour en dénaturer le caractère, il fit partir en avant un courrier portant à Valentinien le récit détaillé qui se terminait par cet avertissement : a Voilà les faits. Salut, Empereur, et mettez-vous en garde contre un homme qui médite la guerre sous l'apparence de chercher la paix. » Cette précaution était nécessaire, mais elle fut insuffisante pour le garantir des reproches qui l'attendaient.
Aussitôt, en effet, qu'on connut les nouvelles peu satisfaisantes qu'il rapportait, ce fut un cri général autour de Justine pour attribuer cette issue défavorable à l'humeur altière et intolérante de l'ambassadeur. Tel on l'avait trouvé dans ses
affaires (l'ordre intérieur, tel il s'était montré en face (fun rival qu'il aurait dû ménager et que ses provocations avaient exaspéré. Rien ne parut plus pressant que d'envoyer, pour réparer cette maladresse, non plus un prêtre orgueilleux habitué à exercer sur des fidèles dévots une autorité dogmatique, mais un homme lait à l'usage des cours et rompu à la pratique des affaires. On fit choix d'un vieil officier du nom de Domnin, Syrien de naissance, à qui on prêtait la souplesse et la finesse propres au caractère oriental. On n'allait pas tarder à reconnaître que la prudence et l'habileté ne se trouvent pas toujours du côté où on se pla'ît à les chercher.
Tout sembla pourtant d'abord aller à souhait. Domnin reçut de Maxime, dès son arrivée, un accueil favorable, presque caressant, si différent même du traitement auquel il s'attendait qu'il en exprima dans ses communications à sa cour un peu naïveiîient la surprise. Toutes les explications, toutes les excuses qu'il apportait furent admises sans discussion. Tous les griefs semblaient oubliés, tous les points contestés allaient être réglés de bon accord.
Peut-être l'expérience même dont on croyait Domnin doué, aurait-elle pu lui faire soupçonner quelque motif caché à cette détente subite d'une humeur qui, la veille encore, se montrait rude et presque farouche. En réalité, l'audace du langage d'Ambroise avait laissé Maxime très perplexe.
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Pour parler haut, pensait-il, il fallait qu'on se crût et qu'on sût être bien fort. Si Valentinien comptait beaucoup de tels ministres et partageait leur confiance, ce n'était plus, comme on l'avait représenté jusqu'ici, un enfant isolé et débile', tremblant devant une menace et dont un léger effort aurait raison. Maxime calculait de plus, dit un historien païen, que le chemin des Gaules en Italie était rude, semé de montagnes inaccessibles, de lacs et de marais, peu commodes pour de grandes armées. Il hésitait à jeter un défi qui pouvait être si hardiment relevé; mais il respira quand il apprit la venue si prompte d'un nouvel envové. Puisqu'on courait tout de suite après les paroles d'Ambroise, c'était qu'on n'était ni de taille, ni en disposition de les soutenir. Le tout dès lors était de bien choisir son moment. Ce n'était plus, comme c'est le cas dans la plupart des contestations humaines, soit privées, soit politiques, qu'affaire de savoir qui avancerait à temps pour faire reculer l'autre.
Domnin cependant se montrait si sensible aux bons procédés dont il était comblé et y répondait avec si peu de méfiance qu'il parut possible à son hôte, aussi rusé qu'ambitieux, de tirer de sa crédulité un avantage inespéré. Il eut l'idée de se faire ouvrir par son entremise les portes de 1 Italie et de se dispenser ainsi de la peine de les forcer. Avant de le laisser partir, il voulut avoir avec le vieux courtisan une conférence intime, dans laquelle il se déclara prêt à offrir h Valentinien son concours pour
lutter en commun contre les dangers toujours imminents des incursions l^arbares, dont la Pannoiiie paraissait en ce moment plus que jamais menacée. Bien (|ue cette province ne fût pas de celles qui lui étaient soumises, il y avait à la préserver de ce péril un intérêt commun aux deux empereurs, également dévoués à la patrie romaine, qui devait leur faire oublier leurs rivalités particulières.
Puis, pour donner spontanément ce bon exemple, il proposa à Domnin de lui confier à lui-même quelques-unes des meilleureslégions dcGaule, qui, conduites par lui, iraient grossir Tarmée de Valentinien et lui permettraient de porter, à d'éternels ennemis du nom romain, un coup décisif.
On conçoit à la rigueur que Domnin, flatté du rôle principal cpii lui était olfert, se soit fait illusion sur les dangers d'une [)roposition dont Toiigine était suspecte et dont le moindre inconvénient était évidemment de donner lieu à un passage continu il travers les Alpes de trou[)es et de convois militaires. On comprend moins facilement que Justine et ses conseillers n'aient pas aperçu le piège assez grossier qu'on leur tendait. On peut supposer pourtant (]ue, voulant opposer à Maxime ruse pour ruse et finesse pour finesse, ils espéraienl qu'une fois ayant mis les troupes qu'il leur prétait sous leur dépendance, il leur serait possible de ne plus les lui renvoyer, et même moyennant (juelques largesses faites h propos de les faire retourner contre lui. Quoi qu'il en soit, la proposition fut
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ngrëée, Domnin rentra en Italie, amenant avec lui les légions de Maxime , et leur faisant traverser tout à leur aise, devant des garnisons qui les laissèrent faire, des défilés de montagnes dont le moindre bien défendu les eut arrêtés plusieurs fois.
Mais Maxime n'eut pas plus tôt été informé que le pas était franchi, que, sans laisser le temps aux populations et aux commandants de place de se reconnaître, il se mit en marche lui-même avec ce qui lui restait de forces disponibles. Il rejoignit Domnin à vingt milles de Milan et lui enleva, sans daigner même le prévenir, le commandement dont il l'avait un moment investi. C'était lui et lui seul qui allait marcher en armes sur la ville impériale dans des intentions qui n'étaient plus douteuses.
Ce fut alors une panique générale à la cour comme dans la cité. Ce fut à qui se hâterait de mettre sa tête à l'abri. Personne ne songea à une résistance tardive devenue impossible. Abandonnés de tous, Justine et ses conseillers s'abandonnèrent eux-mêmes : impératrice, empereur, magistrats, tous jusqu'au préfet d'Italie. Probus, l'ami et l'ancien protecteur d'Ambroise, prirent précipitamment la fuite, et ne s'arrêtèrent qu'à Aquilée, où, après quelques jours d'attente, Justine ne se trouva pas suffisamment en sûreté. Elle vint s'embarquer avec ses enfants dans un port obscur de Dalmatie, et fit voile, en doublant la péninsule de Grèce,
vers niessalonique afin de s'y placer sous la protection de Tliéodose.
L'Italie était ouverte à Tenvahisseur etAmbroise (^ui venait de Toflenser la veille restait seul à 1 attendre tranquillement à ^lilan.