I. Ep. XLI, '^.5, 26, 27, 28. 2t
eût fléchi un instant, en sortait singulièrement accrue. La seule chose qui fût h craindre, c'est que son avantage eût été trop complet et que l'Empereur restât secrètement froissé d'une concession plutôt arrachée qu'obtenue, sorte de capitulation, en réalité, qu'il avait dû subir. 11 ne devait pas manquer alors de courtisans empressés à flatter les susceptibilités du maître, et de fonctionnaires jaloux d'une autorité rivale pour revenir avec insistance sur un thème déjà, on l'a vu, souvent exploité : le danger de laisser l'épiscopat chrétien, dans la personne de son représentant le plus en vue, affecter une véritable prédominance dans l'Etat. Pour Ambroise lui-même, la situation qu'il s'était faite ne serait pas sans péril. Il venait de prendre avec un éclat retentissant la cause de la justice et de la clémence; du moment où il avait pu se faire écouter, il devait s'attendre que dans d'autres circonstances, plus graves peut-être et plus délicates, où son intercession serait réclamée, et où. la parole n'étant pas sans péril, le silence lui serait imputé à faiblesse. Sous un régime d'absolu pouvoir, et avec le meilleur des empereurs, c'était un rôle difficile à jouer et une lourde responsabilité à encourir; on allait voir qu'Ambroise était de force à la porter.
Il était dit, en effet, que tandis que Théodose s'appliquait, avant de quitter Milan, à tout régler pour laisser un pouvoir bien établi l\ son jeune collègue, les affaires de son propre empire ne lui laisseraient pas uu jour de repos. Les désordres passa-
gers auxquels il avait dû pourvoir par les ordres, dont, à la demande d'Ambroise, il venait de tempérer l'exécution, n'étaient rien auprès de la sédition bien autrement sérieuse dont la grande ville de Thessalonique fut le théâtre. Le mal eut cette fois ce caractère particulier de gravité que du plus frivole dos motifs sortirent soudainement d'odieuses et sanglantes conséquences.
Tliessaloni(|ue était la métropole de la province de Macédoine : il semblait qu'on n'y eût à craindre aucune des causes de trouble qui, ailleurs, étaient toujours menaçantes, car la foi catholique y régnait à peu près sans partage et son Eglise tenait à honneurd'avoir été fondée, dès les temps apostoliques, par l'un des premiers et des plus illustres messagers du Christ, saint Paul lui-même. Théodose <jui savait qu'il y était bien vu, y faisait volontiers sa résidence; il en avait confié le gouvernement à un de ses amis personnels, le comte Boiheric. Nulle part sa victoire sur Maxime n'avait été mieux accueillie, aussi Botheric avait-il cru devoir la célébrer par une suite de fêles brillantes où des jeux du cirque, genre de divertissement préféré de toutes les villes d'Orient, furent j)articulièrement remarqués. Un des cochers s'y était distingué par de telles merveilles d'adresse qu'à la fin de chaque épreuve de véritables ovations lui étaient faites. Malheureusement, à l'habileté près, c'était un triste personnage et, à la suite d'actes de débauche infâmes dont il fut convaincu, le gouver-
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nciir dut le faire mettre en prison. La foule réclama il «grands cris qu'on lui rendit son favori : Botheric tint bon el ne consentit pas à le mettre en liberté. De là une explosion d'irritation si générale dans toute la cil' que la résistance de la force armée fut Ijientôt réduite à l'impuissance; Botlieric, qui en avait lui-même le commandement, périt dans la bagarre, ses principaux officiers furent massacrés par une multitude affolée qui déchira leurs corps et en porta les lambeaux en triomphe à travers les rues.
Quand ces scènes d'orgie sanguinaire furent connues h Milan, ce fut d'abord chez Théodose une véritable consternation. Il ne sortit de cette stupeur que par un éclat de colère qui, aux yeux de ceux qui connaissaient son tempérament habituel, eut un caractère vraiment efFravant. 11 proférait les plus sinistres menaces. Le sang de son ami qui criait vengeance, les cadavres de ses serviteurs devenus le jouet de la populace, les signes de l'autorité impériale déchirés et foulés aux pieds, le tout dans une ville chrétienne, pour arracher un vil histrion à une punition méritée! Quel châtiment pouvait être égal à une telle injure ! Une parole entre autres très imprudente lui échappa : « Puisque c'était toute la population qui était complice du forfait, dit-il, c'était aussi la population entière qui en devait porter la peine. "
Ambroise eut-il connaissance de cet état d'esprit, et vint-il au palais pour essayer de le calmer? Un
bioi^raplic contemporain le rapporle el laisse même croire (piaprès cpiel([uos paroles bien reçues comme tout ce (|ui venait de lui, il emporta Tespoir cpie la première irritation une fois passée le lour de Tindulg^ence et de la compassion pourrait venir*.
Si cel adoucissement d'humeur l'ut réel, ce fut chez Théodose une impression passagère, promptement détruite par les conseillers qui Tentouraient. Il n'est pas même certain que 1 intervention prématurée d'Ambroise n'eût pas contribué à précipiter rhorrible exécution qui se préparait. Quelle occasion plus naturelle, en elïet, pouvait se présenter de faire remarcpier que la religion, ni aucun de ses ministres n'ayant cette fois rien à faire dans ces douloureuses circonstances, et qu'aucun droit, aucun intérêt de l'Eglise n'étant enjeu, l'Eglise n'avait non plus rien à connaître dans le crime qui avait été commis, ni dans le choix qu'on pourrait faire du châtiment. Ambroise ne pouvait donc se trouver offensé d'être tenu à l'écart d'une affaire (|ui, quelque grave qu'elle fût, était éminemment, au plus haut degré, une affaire d'Etat. Puis on rappela à Théodose (|ue lui-même s'était souvent étonné de trouver Ambroise informé avant tout le monde des délibérations du Consistoire, et en avait fait la remarque avec une nuance de mécontentement. H importait
1. Il est à remarquer qu'Ambroisc lui-même n'affirme rien de pareil dans sa lettre à Théodose : il dit, au contraire, qu'il ne peut l'aire révoquer aucun ordre, quoiqu'il l'eiit plusieurs fois demandé : cum loties rogarem.
donc de prendre toutes les précautions pour que rien ne fût porté à sa connaissance et qu'il n'apprit les résolutions prises qu'en même temps que leur exécution. Le secret le plus absolu dut être gardé et ce lut afin de se soustraire h toutes questions importunes de la 'part soit d'Ambroise, soit de tout autre, que Tbéodose prit le parti de quitter Milan pendant le temps nécessaire pour que les ordres expédiés à Thessalonique fussent arrivés à leur destination.
Personne donc, sauf quelques initiés, n'était préparé à l'effroyable nouvelle qui éclata comme un coup de foudre. La dure parole prononcée par Tbéodose fut prise au pied de la lettre et exécutée avec une rigueur impitoyable par les remplaçants de Botbericj très intéressés à faire justice de ses meurtriers. L'attentat ayant été commun à la cité tout entière, commun aussi dut être le cbàtiment, et on chercba même à l'appliquer dans des conditions aussi semblables qu'il fût possible h celles du crime lui-même. \insi, par une détestable raillerie, ce lut dans ce cirque même d'où était parti le signal de la révolte que la population fut convoquée pour assister à des jeux pareils à ceux qui en avaient été le prétexte. Puis, pendant que l'arène se remplissait de spectateurs que rien n'avait mis en défiance, on les entourait de soldats qui, à un moment donné, se précipitèrent sur la multitude surprise, l'épée à la main, et frappèrent sans pitié et sans distinction de sexe ou d'âge tout ce qui tombait sous leur main. Ce fut pendant une durée de plusieurs heures un
massacre qui se renouvela dans tous les quartiers de la ville, où de malheureux fugitifs essayaient de trouver un abri pour sauver leur tète. Les rues et les places furent inondées de sang et jonchées de milliers de cadavres.
Il est difficile de penser que Théodose eût enjoint, ou même prévu un si odieux mélange de ruse et de cruauté ; quelques indices même permettent de penser qu'effrayé d'avance de l'interprétation excessive qui pourrait être donnée à sa pensée, il tenta de l'atténuer par des explications qui vinrent trop tard pour arrêter les ordres déjà partis, mais ces ordres n'en avaient pas moins été signés de sa main, c'était lui qui en devait compte à la conscience publique indignée, c'est contre lui que s'élevait le cri d'horreur qui retentit à l'instant d'un bout de l'empire à l'autre.
Si telle était l'impression commune, quelle ne dut pas être celle d'Ambroise ! La surprise pour lui, comme pour tout le monde, égalait et accroissait l'indignation. Bien qu'il n'eût obtenu aucune promesse formelle de clémence, il s'était flatté de l'espoir d'avoir produit quelque effet sur l'esprit de Théodose, et s'apercevant que son ingérence déplaisait, il s'était tenu prudemment à l'écart. Mais la réalité dépassait toutes ses prévisions et toutes ses craintes. Le jour même où ces affreux détails commencèrent à circuler dans la ville, plusieurs évêques de Gaule de passage à Milan se trouvaient réunis chez lui. Ils revenaient de Rome après avoir
obtenu du pape Sirice la déposition des cvêques courtisans qui étaient accusés d'avoir pris parti, pour plaire à Maxime, au supplice des Priscillanistes. On s'v était naturellement entretenu, avec une juste sévérité, du tort des ministres de l'Eglise qui avaient participé h une condamnation capitale. Le hasard ne pouvait fournir un sujet de conversation qui se trouvât mieux répondre à la circonstance : « Dès que Tincident du jour fut connu, dit Ambroise, il n'y eut personne qui ne gémît, personne qui en parlât de sang-froid; personne ne supposa qu'un tel acte pût être absous et supporté dans la communion d'Ambroise, et je vis que l'odieux en serait même accru et retomberait en partie sur moi, s'il ne se trouvait personne pour aller dire à son auteur qu'il avait à se réconcilier avec la justice divine^ »
Ambroise ne se trompait pas : tous les yeux étaient fixés sur lui, tout le monde savait qu'il était rhôte et le familier du palais ; était-ce à titre de confident et de conseiller qu'il v pénétrait à toute heure ? La renommée le disait ; toutes les apparences le faisaient croire. C'était vrai du temps de Gratien ; pourquoi en eût-il été autrement avec Théodose ? Avait-il donc connu ces ordres impitoyables ? Sans doute on ne supposait pas qu'il y eût adhéré. Mais qu'avait-il fait pour les prévenir?
I. Nemo non ingemuit, nullus mediocriter accepit : non erat facti lui absolutio in communione Ambrosii. In me amplius commissi invidia exaggeraretur, si nemo diceret Dei nostri reconciliationem fore necessariam. Ep. li, 6.
On avait vu qu'il avait au besoin son franc-parler et savait se faire éeouter : un silenee eomplaisant n'était-ce pas une demi-complicité? Supposé au contraire qu'il eût tout ignoré, c'était le cas de parlerhaut pour ne pas se laisser compromettre plus longtemps dans cette solidarité sanglante. Encore, s'il ne se fût agi que de son honneur personnel, il n'est point d'injurieux soupçons que l'humilité chrétienne ne pût se résigmerà soufTrir. Mais c'est l'honneur même de l'Eglise qui était en cause. Une austère discipline dont elle étaitjustemenl fière condamnait encore les pécheurs notoires ii une pénitence publique. Inflexible dans ses rigueurs envers les humbles et les faibles, allait-elle user, envers le monstrueux attentat d'un coupable couronné, d'une indulgence dont le scandale passerait alors celui du crime lui-même? Théodose s'était posé comme le défenseur attitré de la foi du Christ. Etait-ce une raison pour lui en laisser violer impunément tous les préceptes? Fallait-il laisser dire que tout était pardonné d'avance par l'Eglise, dès qu'on défendait ses droits et qu'on la délivrait de ses adversaires? Mais de quoi servirait alors un zèle aussi stérile qu'intéressé? Tout le bienfait de la conversion de l'Empire se trouvait compromis, car à quoi bon fermer les sanctuaires païens, si au pied de l'autel où la croix avait remplacé les idoles pouvaient se présenter sans rougir et la tête haute des Caligulas chrétiens et des Nérons catholiques?
Le parti fut donc pris aussitôt et sans hésitation
AMBRUISE ET THEUbOSE. 151
par Ambroise d'obtenir à tout prix de Tiiéodose la satisfaction éclatante exigée par la loi divine. Outre les motifs élevés d'intérêt général qui l'y décidaient, une considération, plus pressante encore, lui en faisait un devoir. Pasteur des âmes, il se (levait au salut fût-ce d'une seule d'entre elles. Celle de Théodose lui était chère, il la voyait en péril et lui seul pouvait, en faisant appel îi sa conscience, le dégager de ce que l'Ecriture appelle le filet de l'iniquité. Mais le moven à emplover pour faire arriver cet avertissement solennel à la conscience de l'Empereur demandait quelques réflexions. D'abord il fallait être sûr d'être écouté jusqu'au bout, et la méfiance qu'on lui avait témoignée lui faisait craindre qu'on ne fût résolu d'avance à lui fermer la bouche. Puis il ne s'agissait pas seulement, comme dans la cause de l'évêque de Callénique, d'un ordre secret non encore exécuté et qui pouvait être révoqué sans bruit. Cette fois l'acte était consommé et quel acte, et avec quel éclat!), le mal était irréparable, ou du moins il n'était d'autre réparation possible que l'aveu de la faute et la profession publique du repentir. L'orgueil impérial se résignerait-il à un tel sacrifice et la proposition seule ne paraîtrait-elle pas une offense qui ne serait pas supportée ?
x\ussi, pour ne rien précipiter et ne pas courir audevant d'un accueil qui aurait rendu tout retour impossible, il prit occasion d'une de ces indispositions de santé que l'extrême fatigue des travaux
auxquels il se livrait rendait fréquentes et alla prendre du repos dans la maison de campagne d'un de ses amis. Il se dispensait ainsi de venir trouver tout de suite Tliéodose comme c'était, même après une courte séparation, son affectueuse habitude. Puis quand son absence ayant duré quelques jours, il ne douta plus qu'elle eût été remarquée, il pi il la plume pour en faire connaître le douloureux motif :
« Vous savez, dit-il, le souvenir que je garde et de notre vieille amitié et des bienfaits que j'ai reçus de vous. Vous devez donc penser que ce n'est qu'à regret que je ne suis pas venu saluer i\ votre arrivée, qui en d'autres temps, m'aurait été si bien venue, et j'aurais certainement mieux aimer mourir que d'attendre deux, puis trois jours, sans m'acquitter de ce devoir \ Mais que pouvais-je faire ? »
Il s'était bien aperçu, ajoutait-il, qu'on le tenait à l'écart et qu'on se plaignait qu'il fut trop bien informé de ce qui se passait dans les conseils de l'Empereur. Quelle conduite tenir alors! « Devaisje ne rien entendre et me bouclier les oreilles avec de la cire comme on le rapporte dans certaines fables ? Fallait-il parler? J'avais à craindre de provoquer des ordres rigoureux. Me taire ? C eût été le pire des partis, c'était enchaîner ma conscience; le
I. Emori mnluissem quam advcnium liium duo vel tridu( non expoctarc. Scd qiiid facereiii . non erat, Fjk li, 5.
prêtre qui n'avertit pas celui qui s'égare et le laisse mourir dans son erreur est coupable de ne pas l'avoir éclairé. Laissez-moi vous dire aussi, Empereur auguste, vous craignez Dieu, je le sais, mais vous avez une impétuosité naturelle qui, suivant le langage qu'on lui tient, pour la calmer ou l'irriter, se tourne à la miséricorde, ou s'emporte et ne peut plus se contenir. J'ai donc voulu vous livrer à vousmême pour que vous puissiez vaincre par la force de votre piété l'élan de votre nature. «
Mais du moment qu'il se décide à parler, c'est sans ménagement. — « Ce qui a été fait h Tliessalonique, déclare-t-il hautement, n'a point de pareil dans la mémoire des hommes *. Dès lors, il n'y a plus qu'un seul remède, c'est d'en témoigner son repentir. Pourquoi auriez-vous honte, Empereur, de faire ce qu'a fait le roi David, auteur, suivant la chair, de la descendance du Christ, et de dire comme lui au prophète Nathan: « J'ai péché devant le Seigneur?» — Puis après avoir rappelé d'autres traits pareils d'illustres repentirs dont parle l'Ecriture. « Je ne rappelle point ces exemples, reprend-il, pour vous humilier mais pour que vous effaciez ce péché du souvenir de votre règne, et vous ne l'effacerez qu'en humiliant votre âme devant Dieu : car le péché ne s'efface que par les larmes et la pénitence. Ce n'est ni un ange, ni un archange qui peut
I. Factum est iu urbe Tlu-ssalonicrc quod nulla memoria habet. Ep. \i, Ç>.
dire au pécheur : je suis avec vous. Vous èles homme, la tentation est venue sur vous : surmontezlà ; je vous le conseille, je vous en prie, je vous en conjure, car ma douleur est extrême de voir qm^ vous, qui étiez le modèle de la piété, qui vous étiez si souvent signalé par votre clémence, et avez fait tant de fois grâce à des coupables, vous ayez fait périr tant d'innocents. Quelque gloire que vous eussiez acquise, c'est votre piété cependant (jiii en était le couronnement, c'est ce titre d'honneur que le démon a voulu vous enlever. Repoussezle, quand vous avez encore le moyen de le vaincre. Rien ne m'excite contre vous, vous le savez, mais j'ai un grand sujet de crainte. Je n'oserai pas offrir le saint sacrifice si vous vouliez y assister. Je ne le pourrais pas même si c'était le sang d'un seul innocent qui eiit été versé î Le pourrais-je quand un si grand nombre a péri? Je ne le pense pas. Je vous écris ceci de ma propre main pour que vous soyez seul à le lire. »
L'intention d'Ambroise était évidemment de laisser au repentir de Théodose tout le mérite d'une inspiration spontanée dont la générosité aurait eu un caractère de grandeur. Nulle indication du mode d'expiation que lEmpereur devait choisir lui-même. Pas un mot des châtiments spirituels que les prescriptions canoniques devaient imposer, si la pénitence se faisait attendre. Rien absolument qui ressemble au désir que des historiens lui ont souvent prêté de profiter de l'indignation publique pour
élever l'autorité du sacerdoce au-dessus de celle de TEmpire.
Cette réserve ne fut pas comprise. Soit que Théodose eût montré la lettre h des conseillers qui s'appliquèrent à en dénaturer le sens, soit que trop blessé lui-même dans son orgueil pour eu faire la coufidence, il eût résolu de n'en tenir aucun compte, espérant aussi qu'on n'oserait pas le braver en lace, il se présenta à la grande basilique suivant son habitude avec son cortège accoutumé ; mais il était encore daus le vestibule que, sur le seuil de FEglise même, Ambroise était devant lui, revêtu de ses habits sacerdotaux! « Arrêtez, Empereur, lui dit-il, d'une voix grave. Je vois bien que vous ne vous rendez pas compte de la gravité du meurtre que vous avez commis, et même, maintenant que votre colère est apaisée, votre raison ne mesure pas encore l'étendue du crime. C'est sans doute la puissance souveraine qui vous aveugle, et la liberté que vous avez de tout faire obscurcit votre raison. Songez cependant que pour tous la nature humaine est frugile et mortelle et que nous devons tous retourner à la poussière dont nous sommes sortis : que léclat de la pourpre ne vous fasse doncpas illusion sur l'infirmité du corps qu'elle recouvre. Les hommes auxquels vous commandez sont de la même nature que vous, et assujettis ii la même puissance. Car il n'y a pour tous qu'un seul Empereur qui est le créateur de toutes choses. De quels yeux donc allezvous regarder le temple de ce commun maître ?
156 SAliNT AMBROISE.
Comment vos pieds oseront-ils fouler le sol de son sanctuaire? Comment oseiez-vous lever vers lui vos mains sanglantes? Comment ces mains pourront-elles toucher le corps sacré de Jésus-Chrisi ? Comment porterez-vous son sang h ces lèvres qui, par une parole de colère, ont fait répandre celui de tant d'innocents? Retirez-vous donc pour ne pas ajouter un nouveau péché à celui dont vous êtes coupable. Acceptez le lien que le Dieu souverain vous impose, c'est le remède qui rendra la snnté l\ votre àme. »
Ces fortes paroles causaient à Théodose un trouble qui se lisait sur son visage; il les écoutait la tête basse, et à certains moments même, on vit des larmes dans ses yeux, il se retira en silence, sans faire un pas pour franchir le seuil du siinctuaire, car il comprenait, dit le narrateur (jui rapporte cette scène, que le devoir du prêtre nest pas le même que celui des rois'.
Mais si le fond de Tàme était touché, les raisons politiques qui avaient fait effet sur son esprit ne cessaient pas de le disposer à la résistance. La crainte, qu'on lui avait inspirée^^ de voir s'élever une puissance rivale de la sienne, censurant ses actes el prétendant faire exécuter la loi à sa place, étouffiiit ses scrupules et huit longs mois se passèrent sans qu'il fit un pas pour se rapprocher d'Ambroise, qui, de son côté, ne relàchnit rien de la sévérité de sou