‹ Saint Ambroise (340-397)Chapitre 25 sur 27 · I. ThcodoiTt. \ , iC · texte numérisé non relu

I. ThcodoiTt. \ , iC

attitude. Toutes les relations étaient rompues entre rÉglise et le palais. La situation s'aggravait en se prolongeant et, aux approches de la fête de Noël, tout le monde se demandait si, dans ce jour d'allégresse commune, l'Empereur allait être le seul chrétien qui n'aurait pas le droit de prendre part à la joie de l'Eglise, saluant la venue du sauveur du monde.

Lui-même, triste et solitaire au fond de son palais, se faisait cette question avec angoisse. Ce fut dans un de ces moments de réflexion poignante que le préfet du palais, Rufiu. entrant chez lui pour des affaires de son service, le trouva affiussé sur luimême et le visage baigné de larmes. Rufîn passait pour être de tous ses conseillers politiques celui qui l'avait le plus vivement encouragé, sinon à ordonner la terrible exécution elle-même, au moins à maintenir son droit de n'accepter aucun contrôle sur l'exercice de son pouvoir. « Quavez-vous donc? ^^ lui demanda-t-il dun ton qui semblait lui reprocher dédaigneusement sa faiblesse, u Vous riez, Rufin. répondit Théodose, mais vous ne savez pas ce que je souffre. L'Eglise de Dieu est ouverte aux voleurs et aux mendiants, ils v entrent librement pour offrir leur prière à Dieu. Mais l'Eglise est fermée pour moi et avec elle les portes du ciel, car je ne puis oublier cette parole du Seigneur : « Tout ce que <c vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel. » — N'est-ce que cela? reprit Rufm, je vais aller trouver l'évêque, je saurai bien obtenir de lui qu'il vous

délivre de ce lien. — Non, dit l'Empereur, vous ne réussirez pas à adoucir Ambroise, car je sais que sa sentence est juste, et je le connais, toute la puissance impériale ne le décidera pas à violer la loi divine. » Rufin insista et Tliéodose le laissa partir, ayant peut-être quelque espérance que cette démarche d'un magistrat important paraîtrait à Ambroise une satisfaction suffisante, en lui montrant le prix qu'on attachait à son jugement : et il se décida à le suivre lui-même d'assez près pour connaître plus tôt le résultat de l'ambassade.

Mais l'effet fut précisément le contraire de celui dont Rufin s'était flatté. La qualité de ministre habituel des commandements de l'Empereur fit croire à Ambroise qu'il apportait des ordres et qu'il fallait s'attendre à voir forcer l'entrée de l'Eglise. Aussi du plus loin qu'il le vit : « Que venez-vous faire ici, dit-il, et quelle est votre cynique impudence? Ne sait-on pas que vous êtes de ceux qui ont conseillé cet horrible massacre, et ce souvenir ne devrait-il pas vous couvrir de confusion? » Rufin déconcerté se borna à dire : « L'Empereur va venir, veuillez ne pas le repousser. — Qu'il vienne, reprit Ambroise, mais qu'il sache que s'il passe le vestibule de l'Eglise, je l'en expulserai moi-même, et s'il veut faire acte de tyran et non d'Empereur, je m'offrirai de grand cœur à ses coups. »

Rufin, ne songeant plus alors qu'à éviter une rencontre qui ne lui promelUiit rien de favorable, se précipita au-devant de l'Empereur et le trouvant

déjà à moitié chemin de l'Eglise, en pleine place publique, il Tavertit de ne pas passer outre, a Non, dit TEmpereur, j'irai et je subirai Thumiliation que j'ai méritée. » Puis s'approcliant de l'entrée de TEglise, où Ambroise était debout à l'attendre, il le pria de consentir à le relever de son péché.

^lais Ambroise se méfiait toujours et croyait que Tordre allait suivre la prière : « Que voulez-vous, lui dit-il, et quelle audace vous pousse à venir fouler aux pieds la loi divine? — Je ne viens rien braver, dit le prince humilié, je viens demander ma délivrance et vous prier, au nom de la clémence de notre Seigneur commun, de ne pas me fermer la porte ouverte ii tous les pécheurs repentants? — Quels signes de votre pénitence avez-vous donnés ? reprit Ambroise, quels sont les remèdes qui ont pansé vos blessures? — C est à vous à me les indiquer, dit l'Empereur, et à moi de les accepter. »

La soumission ne pouvait être plus complète et Ambroise, qui avait tenu à ce qu'elle fût et parût volontaire, ne pouvait exiger et ne désirait même rien de plus. Rien n'était plus loin de sa pensée que de chercher dans cet aveu, victoire de la foi sur l'orgueil et sur la passion, soit un triomphe personnel, soit même une occasion de présenter avec complaisance, par des signes sensibles, le spectacle de la dignité impériale abaissée sous le poids de l'anathème. L'expiation qu'il attendit de l'Empereur repentant, ce fut, au contraire, un acte de son pouvoir rendu dans la forme de ses décrets ordi-

naires, de nature à le relever dans Testime et dans la confiance des peuples, en lui faisant prendre un aspect inaccoutumé de modération et de justice. Une loi dut être rédigée, séance tenante, portant qu'aucune sentence entraînant la confiscation ou la mort ne serait publiée que trente jours après avoir été rendue. A l'expiration de ce délai, la sentence^ serait présentée de nouveau pour être revisée, s'il v avait lieu. Quand l'acte eut été libellé et signé, la barrière du lieu saint fut ouverte, et Tliéodose s'v précipita : se prosternant jusqu'à frapper de son front la terre, il répéta à haute voix ces paroles du psaume : « O Dieu, mon âme s'est attachée au pavé de votre demeure : rendez-moi la vie suivant votre parole. » L'office fut alors célébré comme d'habitude, avec cette seule différence qu'au moment de là communion, Ambroise fit savoir à l'Kmpereur qu'il devait venir v prendre part avec le commun des fidèles, au lieu d'attendre (ju'on la lui portât ;i une place réservée, dans le chœur, comme on lui en avait laissé prendre l'habitude assez peu convenable à Constantinoj)le. Théodose remercia de l'avertissement et s'y conforma sans résistance.

« En vérité, disait-il plus tard lui-même, avec étonnement, en rappelant cette heure si grave de sa vie, je ne connais qu'Ambroise qui m'ait fait voir ce que c'est qu'un évèque. »

Cette pieuse surprise lépondait ;i l'impression générale. Quelque effort qu'eut fait Ambroise pour que la censure spirituelle encourue par le chrétien

ne portât aucune atteinte ni au pouvoir ni à la dignité du souverain, ce n'en était pas moins iVpiscopat et l'empire qui s'étaient trouvés face à lace dans cet entretien solennel, et c'était Tépiscopat qui en sortait grandi, et on oserait même dire, en parlant au point de vue de Thistoire, transformé, car au caractère auguste que lui imprimait l'institution divine, se joignait une mission nouvelle que des épreuves prochaines allaient lui imposer le devoir de remplir. Les peuples n'oublieraient plus désormais où s'était trouvée, dans un jour de terreur générale et sous le poids d'une servitude commune, la seule force qui sût mettre un frein aux caprices d'une volonté arbitraire. Viennent maintenant d'autres périls : viennent les affres de l'invasion et de la conquête, vienne le flot dune barbarie envahissante, qui emportera toutes les digues et où sombreront tous les pouvoirs redoutés la veille, la direction est donnée : on sait d'où peut venir la défense, d'où peut renaître l'espoir et la confiance. Une loi récente du père de Valentinien avait institué, dans chaque cité, un avocat chargé de prendre sa cause contre les exigences du fisc et les vexations du gouverneur : qu'il en porte ou non le titre officiel, le vrai défenseur de la cité, h l'avenir, ce sera l'évêque, et Ambroise. amenant Théodose au pied des autels, a ouvert la voie où, soixante ans après, Léon ira arrêter Attila aux portes de Rome.

Une autre considération devait frapper aussi les

esprits réfléchis et ne peut être indifférente à ceux qui aiment à reconnaître, à travers les coups toujours mystérieux de la fortune, des leçons de haute moralité, dans l'histoire. Quelque grand que fût le crime de Théodose, il ne dépassait pas et n'égalait même pas ceux de tant de malfaiteurs couronnés qui l'avaient précédé sur le trône impérial. A ceux-là, aux Tibère, aux Néron, auxCaligula, aux Domitien, aux Héliogabale, ni dieux, ni hommes, ni prêtres, ni philosophes n'auraient demandé compte de leurs monstrueuses folies. Vivants, on leur obéissait sans murmure, morts, on leur décernait les scandaleux honneurs de l'apothéose. Loin qu'aucun temple leur fût fermé, le Panthéon idolâtre leur ouvrait complaisamment ses rangs. Il avail donc fallu que l'Evangile parût pour que réparation fût faite à la sainteté et à la majesté divine, de cette lonjjue série d'outrages. Reg^ardée de l'élévation de ce point de vue, la pénitence de Théodose n'est plus celle d'un Empereur expiant sa faute personnelle, c'est celle de l'Empire tout entier demandant grâce pour trois siècles de forfaits et de sacrilèges. Mais il était trop tard pour l'obtenir. L'heure du châtiment était venue, et les prières d'Ambroise lui-même ne pouvaient réussir à l'arrêter.

L'impression faite sur l'âme de Théodose avait été si profonde que, dès qu'il fut de retour en Orient, (d'où des agitations sans cesse renaissantes ne lui permirent pas de rester plus longtemps éloi-

gné), il y reparut enflammé cFun redoublement de zèle. Il mit tout de suite la main, par de nouvelles lois plus rigoureuses encore que les précédentes, h la double œuvre qu'il avait entreprise, la destruction du paganisme et la répression de Thérésie*.

Ce fut également le caractère des instructions qu'il laisse à son jeune collègue en le plaçant sous la protection paternelle d'Ambroise. L'àme candide de Valentinien très émue du grand spectacle auquel on venait d'assister était toute préparée a s'y conformer. Bien qu'entré déjà dans sa vingtième année, il cet âge où les jeunes gens, et surtout les jeunes souverains ont habituellement le goût de Findépentlance, il se montra disposé à suivre toutes les directions d'Ambroise. En ce qui touchait la religion surtout, portant de ce côté toute la ferveur de son àme juvénile, il acceptait, il dépassait même les recommandations de son maître spirituel : prières, jeûnes, assiduité aux offices, fuite des plaisirs non seulement coupables mais profanes et frivoles, rien ne lui coûtait pour attester l'ardeur et la vivacité de sa foi. Chaste, sobre, austère, il vivait retiré dans un tendre et touchant intérieur de famille, avec ses deux sœurs, Justa et Grata, qu'x\mbroise diri-

I. Deux de ces lois, et ce ue sont pas les moius sévères, datées de Milan, sont adressées au préfet d'Italie. Mais la suite fera voir qu'elles étaient principalement destinées à l'Orient, et que l'application n'en fut pas au moins rigoureusement faite en Occident et en particulier à Rome où le paganisme avait encore trop de racines pour qu'on essayât de donner suite à une interdiction absolue.

geait dans la voit^ de la perfection. Sa dévotion n'avait pourtant rien d'étroit, ni qui le détournât de sa tâche royale. Il s'initiait au détail de toutes les affaires et présidait à tous les conseils, écoutant toutes les réclamations, et l'on ne reconnaissait l'empire de ses convictions chrétiennes que par im esprit de clémence et d'humanité étranger aux ru(h's habitudes du pouvoir absolu. Il manifestait surtout sa répugnance pour les délateurs, cette triste engeance si nombreuse et si facilement écoutée dans ces cours impériales où la méfiance était générale et où le souverain du jour se crovait toujours menacé par les serviteurs même qui l'approchaient. 11 souriait, disait, plus tard Ambroise, quand on lui parlait d'un de ces complots qui ont fait trembhM' même de vaillants empereurs.

Il était pourtant impossible qu'imposant autour de lui la sévérité de mœurs dont il donnait Texemph', s'appliquant à faire prévaloir la justice sur la faveur, il ne fît pas beaucoup de mécontents. Celui qui témoigna le plus tôt et le plus vivement celte impatience d'un régime si nouveau, ce fut le chef principal de l'armée, Arbogast, officier d'origine gothique, comme son nom l'indique, qui avait su gagner la confiance de Théodose par le concours énergique qu'il lui avait prêté dans sa campagne contre Maxime. En récompense, Théodose lui avait remis le commandement général des troupes d'Occident, et l'avait laissé auprès de Valentinien comme une soite de précepteur militaire. On pouvait prévoii*

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que l'influence cl' Ambroise et celle d'Arbogast, bien que portant sur des sujets différents, se trouveraient fréquemment en présence et que de là devait naître une rivalité à peu près inévitable. Ce ne fut pas Ambroise qui la provoqua, ce fut Arbogast, qui avait espéré que par son âge, par son expérience, et grâce à Tappui de Théodose, il exercerait sur Valentinien un empire à peu près absolu. Quand il s'aperçut que le jeune homme avait sa volonté propre et tenait h prendre ses résolutions lui-même, il attribua ce désir d'affranchissement à des conseils dont il crut reconnaître l'origine et qui pouvaient menacer sa position personnelle. Dès ce moment, Valentmien rencontra chez lui un esprit d'opposition systématique à toutes les mesures dont il essayait de prendre l'initiative. Il suffisait qu'il exprimât une volonté pour qu'Arbogast refusât de s'v prêter et que souvent même un ordre contraire fût donné. Il se trouvait d'ailleurs entouré d'officiers, tous placés par Arbogast et choisis parmi ses créatures qui n'osaient faire un pas sans son approbation. C'étaient moins des serviteurs que des surveillants et des ii^ardiens.

L'impatience que causa au jeune prince cette impérieuse inquisition était naturelle. Elle devint surtout très vive quand il dut, sur les conseils et presque par les ordres d' Arbogast, faire une visite aux provinces et aux légions de Gaule : on lui avait représenté que sa présence y était nécessaire, l'autorité impériale ne s'étant plus fait voir ni sentir

clans ces contrées depuis la lébellion do Maxime. Là, Arbogast avait si bien tout disposé d'avance que les honneurs rendus au souverain nominal ne furent qu'un simulacre donl Tapparence ne trompa personne. A Vienne, où il dut faire séjour, Yalentinien fut laissé à peu près seul dans le palais, oh les fonctionnaires eux-mêmes n'osaient le visiter. Il cherchait sans le trouver un regard ami ou bienveillant. Les historiens rapportent qu'il écrivit eu cachette à Théodose pour se plaindre de l'embarras de sa situation, mais Constantinople était bien loin, Théodose bien occupé, les courriers bien lents cl peu sûrs et l'appel resta sans réponse.

Une seule fois cependant il fit acte de volonté, eut Tillusion qu'il pouvait encore être obéi. Ce fut quand il dut recevoir une cléputation des infatigables sénateurs païens qui, le sachant éloigné d'Ambroise, vinrent voir s'il était possible de profiter de son éloignement pour obtenir quelque apparence en faveur du culte dont la destruction leur tenait toujours au cœur. Cette quatrième démarche ne fut pas plus heureuse que les précédentes; Valentinien, qui avait toujours présente à la mémoire la scène touchante de son enfance, et qui d'ailleurs n'hésitait pas quand sa conscience était en éveil, renvoya les sénateurs sans les entendre. «< Et pourtant je n'étais pas là, disait plus tard Ambroise, et je n'avais pas même eu le temps de lui écrire. •

Mais cette fois Arbogast, qui peut-être avait

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laissé venir la dépiitation sénatoriale pour mettre le jeune Empereur dans l'embarras et jouer a Ambroise un tour malicieux, connaissait trop bien les sentiments de Tliéodose pour insister sur un point si délicat, et Valentinien put se croire Empereur ce jour-là.

Fut-ce ce succès apparent qui Tengagea à frapper un coup qui eût été décisif, mais dont il n'avait pas calculé suffisamment la portée. Peu de jours après, se trouvant assis sur son trône devant le Consistoire assemblé, quand Arbogast vint lui présenter, suivant Tusage, un ordre de service tout préparé en lui demandant de le contresigner, il prit la feuille qu'on lui tendait, la mit de coté et en substitua une autre. Arbogast ([ui la reçut y lut avec autant de surprise que de colère un brevet en forme qui lui retirait le commandement des troupes. Il n'bésita pas à paver d'audace : « Ce n'est pas de vous que j'ai reçu ce commandement, et vous n'avez pas le droit de me le retirer. « Puis il déchira le papier et en jeta les fragments à terre. Valentinien porta les veux autour de lui : l'auditoire restait muet et personne ne lui venait en aide. Le jeune homme au désespoir se précipita alors sur le soldat qui était au pied de son trône et chercha à lui prendre son épée. « Que faites-vous, dit Arbogast, en arrêtant son bras, voulez-vous me tuer? — ?son. dit le prince, mais c'est moi qui veux mourir, j'aime mieux ne pas vivre que de régner sans commander. » On se jeta entre les deux adversaires qui

étaient déjà corps à corps, et la séance fut levée dans le trouble.

Tout restait en suspens, les deux partis en présence, peut-être également mal à Taise Tun et l'autre. Valenlinien se refusait à donner auciiiu' signature aux ordres requis pour le service des troupes v'où il soupçonnait toujours quelque piège caché : Arbogast, de son côté, n'était nullement sûr que Théodose, dont il connaissait l'afTection pour sou jeune beau-frère, lui donnât complètement raisoii. Un dénouement violent était donc inévitable , et Valentinien, ne voulant pas l'attendre sur le terrain de la Gaule qui manquait sous ses pas, annonça le projet de retourner en Italie pour aller i) la rencontre d'une attaque de Barbares qui mena çait rillyrie.

Arbogast ne pouvait s'opposer ouvertement i\ un dessein si généreux, mais tous les convois militaires étaient dans sa main ; il fit naître tant (h» difficultés, tant de retards que les jours se passaient sans que le cortège impérial pût se mettrr en route, et le captif vit bien que son geôlier ne voulait pas le laisser échapper. L'angoisse du malheureux jeune homme était extrême, il souffrait surtout de n'avoir pas un ami à qui il pût en faiie confidence. Il nen était qu'un en réalité dont il pût attendre à la fois conseil et consolation, c'était Ambroise; aussi n'hésita-t-il pas à lui faire demander à plusieurs reprises de venir le trouver, en donnant pour prétexte de son insistance le désir

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qu^il avait de recevoir le baptême avant d'aller au combat et de ne tenir que d'une main qui lui était si chère le sacrement qui devrait lui ouvrir les portes du ciel.

Ambroise sest douloureusement excusé d'avoir tardé h répondre à cet appel. D'abord il ne se rendit pas bien compte de la situation , car Valentinien, qui craignait toujours que les communications fussent interceptées, ne s'expliquait qu'avec réserve. Puis il craignit d'offenser ses confrères de Gaule en venant prendre leur place dans la cérémonie solennelle d'un baptême impérial. Enfin le jour où il avait résolu de partir, le bruit se répandit dans Milan que l'Empereur, dont le retour était annoncé, allait arriver, et déjà les préparatifs étaient faits au palais pour le recevoir. Quelques journées furent encore perdues sur ce faux avis, et quand Ambroise se mit enfin en route il était trop tard.

Valentinien l'avait attendu avec une impatience qui croissait d'heure en heure. Il envoyait à sa rencontre messagers sur messagers pour le prier de hâter sa marche. Le dernier qu'il expédia était [)ris dans sa propre garde, qu'on appelait la compagnie ôessilentiaù^es, nom qui aurait dû lui inspirer quelque confiance; et cependant, prévovant que celui-là aussi pouvait être arrêté en route et obligé t!e donner connaissance de sa commission, il avait eu soin d'assurer dans sa lettre que, s'il attendait i'évêque, c'était afin de se servir de lui comme

intermédiaire pour se réconcilier avec Arboj^ast'. Le soir, avant de se coucher, le matin, en s'évelllant, sa question était toujours : « Eh bien, le silcnliaire est-il arrivé? »

Il n'arriva pas, Arbo<j^ast v avait mis orcbe. Ambroise une fois annoncé, il aurait fallu Tattendre, et une fois venu, Uii faire accueil. Et dût-il le recevoir à la tète de ses troupes, il ne convenait pas à Arbogast de se trouver face h face avec cet homme qui, tout seul, avait fait à deux reprises, par des réprimandes publiques, reculer Théodose, Et puis Ambroise ne viendrait pas seul, il serait entouré d'une foule empressée de iidèles, et s'il apportait, comme on n'en pouvait douter, des paroles de conciliation et de paix, comment éviter de les entendre? Le plus sûr pour n'avoir rien ii lui refuser, c'était de ne lui laisser rien à demander. Aussi personne ne fut surpris d'apprendre qu'avant qu'Ambroise eût eu le temps d'arriver, Valentinien avait cessé de vivre.

La version officielle, ii la([uelle personne n'ajouta foi, fut qu'il s'élait donné la mort lui-même, dans un accès de fureur pareil à celui auquel on l'avait vu se livrer dans le consistoire et où il avait, en effet, menacé d'attenter à ses jours : mais le secret fut si bien gardé sur le mode de cette cruelle opération c{ue les historiens en ont rapporté diversement

I. Rescriptum accipio ut sine mora pergcnduin putarcin quod vadem fidei haberem apud coraiteni tuum velles. De vbitu Valcntiniani consolatio, 25.

les circonstances. Fut-il étouffé dans son lit par les eunuques du palais, ou, pendant une promenade qu'il faisait sur les bords du Rhône, fut-il assailli par des assassins qui létrnni^dèi'ent et laissèrent son corps pendu à un arbre? Y eut-il même quelques passants qui, nosant lui venir en aide, Tentendirent pourtant s'écrier : « Ah! mes pauvres sœurs! »

Mais bien qu'on ne s'entretînt qu'à voîx basse de ces conjectures, toutes également pénibles, le rej^ret fut i^^énéral, même chez ceux dont le lâche abandon avait laissé le crime saccomplir. Tant de jeunesse, tant de vertus, tant de i^a-àces! et une fin si cruelle! L'horreur et la compassion se lisaient dans tous les regards. Pour mettre fin à ces témoignages contenus mais visibles de la réprobation publique, Arbogast eut hâte de décider que les restes mortels seraient portés sans retard et avec honneur à Milan.

Le cortège funèbre rencontra Ambroise avant qu'il eût franchi les passages des Alpes. Il était parti suivi des vœux de toute la population, et chargé en quelque sorte par les premiers de la cité, par les magistrats eux-mêmes de leur ramener leur empereur; tous comptaient que si quelque résistance s'opposait, comme on commençait à le craindre, à ce retour désiré, ce serait lui qui saurait V mettre fin*.

I. Promiseram me profecturum respondcns vel honoratis petentibus vel praefecto ut tranquillitate Iialiae consuleretur. De ob. Valent., 24.

Il recula d'horreur devant l'effrovable nouvelle et sa rentrée à Milan avec la dépouille chérie lut une scène dont la douleur passa toute expression. Ce fut un concert de ^gémissements et de sang^lots. « Tout le monde pleurait, (lit Ambroise, ceux quino le connaissaient pas, ceux qui le craignaient, ceux qui ne Taimaient pas; les Barbares eux-mêmes et ceux que nous aurions regardés c-omme des ennemis*. » La foule éplorée s'en prenait à Ambroise luimême, à qui on reprochait d'avoir trop attendu. S'il eut été là, disait-on, rien ne serait arrivé. « Mais que pouvais-je donc faire? Etais-je un prophète pour deviner Favenir*. » Et cependant, luimême avait peine i\ ne pas se reprocher de n'avoir pas couru au premier appel pour serrer dans ses bras son enfant bien-aimé.

Avant de procéder aux funérailles, on résohil d'attendre les ordres de Théodose qu'Ambroise lui demanda lui-même dans une lettre où il lui rappelait que c'était à lui qu'il avait dû l'affection filiale de Valentinien. « Il me regardait comme son ennemi dans son enfance, grâce à vous il m'avait appelé son père"\ » Jusqu'à ce que la réponse lut

1. Fient omnes, fient et ignoti. fient et timentes, fleiii et inviii, et bar])ari, fient et qui Aidehanlur inimici. De oh. fiaient., 23.

2. Omnes absentiam meam causam tupe mortis appellant.... Non sum Elias, non sum proplieta ut poluerim fnturum cognoscere. De oh. fiaient., 20.

3. Ut quem adversariurn repellebat nuuc ut parenteni putaret. £/>. lui, 2.

revenue, le corps du prince fut déposé dans une urne de porphyre, auprès de laquelle ses deux sœurs tout en larmes veillaient jour et nuit.

L'appel d'AmbroiseàThéodose avait évidemment, dans sa pensée, un autre but que celui de le consulter sur l'ordonnance d'une cérémonie funéraire. C'était une manière de lui faire sentir que tout désormais dépendait de lui et que, dans la crise terrible qui s'ouvrait de nouveau, c'était à lui de pourvoir au salut de TEmpire et de l'Eglise.

Celui qui aurait dû surtout être pressé de provoquer et de recevoir les ordres de Théodose c'était Arbogast, puisque, investi du commandement rég-ulier des troupes, c'était à lui à rendre compte de l'événement soi-disant fortuit et naturel qui le laissait seul à leur tête en Gaule : mais toute son audace n'alla pas jusqu'à jouer jusqu'au bout une comédie dont il pensa, non sans raison, que Théodose ne voudrait pas paraître dupe. Il n'osa pas non plus emplover ce qui eût été le vrai moyen pour s'affranchir de toute dépendance, il hésita à prendre luimême la dignité impériale à l'exemple de Maxime, bien qu'il eût probablement pu sans doute obtenir qu'elle lui fût décernée par ses troupes; mais faire tout de suite tourner le meurtre à son profit, c'eût été désigner trop ouvertement qu'il était le meurtrier. Quel effet, d'ailleurs, aurait produit à Rome, au Sénat et dans tous les grands centres attachés aux souvenirs du passé, un nom de forme exotique et barbare comme le sien, inscrit sur la

liste des empereurs à la suite des Trajan, des Dioclétien, des Constantin et des Théodose? Il prit vin moyen terme qui lui parut propre à lui réserver en réalité tous les fruits de son erime en sauvant seulement les apparences : ce fut de créer un Empereur de son choix qu'il pût tenir dans sa «lépendance et qui le laisserait régner sous son nom. Pour être sûr de n'avoir pas à craindre que ce prcte-nom se prît au sérieux, il eut soin de le chercher en dehors de toute attache militaire, dans une profession qui n'eût aucun rapport avec celle des armes. Ce fut un rhéteur obscur du nom d'Eugène, qui avait dû à son habileté de plume un emploi élevé dans l'administration. Il le fit proclamer par les procédés qui assuraient habituellement Tobéissance des troupes et il obtint ainsi, sans résistance, la soumission des populations accoutumées depuis longtemps à s'incliner devant un fuit consommé. Une députai ion dut être envovée à Théotlose pour lui notifier cet événement inattendu, et lui demander en faveur de ce nouveau collès^ue, au moins la tolérance qu'il avait quel([ue temps accordée à Maxime. On savait d'ailleurs que le vaillant empereur, bien qu'encore dans la force de Tage, sentait le besoin de repos. On put espérer qu'il hésiterait à courir tout le ris({ue toujours grave d'une expédition lointaine à porter en Occident.

Pendant que cette délégation étrangement composée d'un rhéteur païen, ami d'Eugène et d'évèques de Gaule ralliés au pouvoir naissant, faisait route

vers Constantinople,la réponse de Théodose à Ambroise arrivait à Milan et il n'y eut plus de prétexte pour retarder la cérémonie de la sépulture qui était d'autant plus impatiemment attendue qu'on ne doutait pas qu'Ambroise dût v prendre la parole. Qu'allait-il dire? et comment s'y prendrait-il pour trouver un langag-e qui répondit non seulement à la douleur, mais aussi à lindij^nation publique (deux sentiments qu'il éprouvait certainement plus que tout autre) sans se prononcer pourtant, avant que Théodose eût parlé, sur le caractère d'une révolution que son coupable auteur voulait couvrir encore d'un masque de régularité et de décence. Comment plaindre assez l'infortunée victime sans prendre à partie, sans désigner trop clairement celui dont la main l'avait frappée dans l'ombre? .Jamais l'art oratoire ne fut mis à épreuve plus délicate et n'en sortit plus beureusement. Pendant une heure entière, où toute une foule anxieuse était suspendue à ses lèvres, Ambroi se sut être tour à tour et tout ensemble ému, entraînant, mesuré, hardi, à certains moments, politique et pathétique à la fois. Pas un mot qui ne fût en accord avec l'horrible pensée présente à l'esprit de tous : mais pas un mot qui fît prendre i\ la voix du prêtre le ton de l'accusateur. Le soupçon, partout indiqué, est laissé à l'auditeur qui le complète et qui l'achève. Quelle adresse par exemple, et quelle éloquence dans ce début : « Valentinien nous arrive, mais non pas tel que nous nous étions promis de le voir. Lui pourtant avait

voulu tenir sa promesse quand il avait entendu dire que les Alpes qui défendent l'Italie étaient menacées par un ennemi barbare, il a voulu se mettrt» en danger lui-même en quittant la Gaule pour venir partager nos périls! Voilà donc le crime d'un Empereur! C'est d'avoir voulu sauver TEmpire de Rome! » Mais qui donc lui avait fait un crime de ce généreux dessein ? Ambroise semble l'ignorer, et ne fait pas la question parce que la réponse est déjà sur toutes les lèvres. Ailleurs, l'insinuation est d'autant plus claire qu'un effort apparent est fait pour la détourner : « Ainsi, il meurt dès ses premiers pas dans la vie : je parle de la promptitude et non du genre de sa mort, car je pleure et n'accuse pas^ ».

Ailleurs encore, en assurant que s'il était arrivé à temps il aurait tout fait pour rétablir la paix et la concorde en Gaule, il rappelle les ambassades bien différentes qu'il avait remplies en Gaule aussi auprès de Maxime. « Ah ! qu'il vaut mieux, s'écrie-t-il, pour les évêques être persécutés qu'aimés par les Empereurs ! Que j'étais plus heureux quand c'était moi qui risquais ma vie pour toi, qu'aujourd'hui que j'ai à pleurer ta mort. »

Le nom de Maxime n'était pas ramené sans intention non plus que celui de Gratien qui revient à peu près à toutes les lignes, car c'était évoquer le sou-

1. De ccleritate non de génère moriis loquor : non cnim accusationis voce ulorsed doloris. /?<> oh. Valent.. 33.

venir d'un crime et d'un malheur tout pareils; mais ceux-là, du moins, on pouvait les qualifier en liberté, car ils avaient été vengés avec éclat.

En réalité, ce n'est pas à Valentinien seul que ce discours mémorable est consacré, c'est aux deux frères, l'un et l'autre si tendrement aimés et qui avaient marché sous sa direction, dans la voie où il désirait voir entrer l'Empire. Rien de plus fin et de plus délicatement nuancé que les deux portraits qu il trace. Il y a quelque chose de plus viril et de plus fortement dessiné dans lestraits de celui qui au moins a assez vécu pour régner, mais Valentinien est l'enfant chéri dont il se plaît à peindre même la beauté juvénile. « O Valentinien, mon bel adolescent, au visage candide et rosé, portant sur ses traits l'image du Christ^ » Je ne crois pas quil y ait nulle part une peinture plus touchante que celle de la rencontre des deux frères dans le séjour de la béatitude éternelle. L'orateur emprunte pour parer cette scène tous les trésors de poésie répandus dans les livres mystiques de l'Ecriture Sainte. « Au-des^ant de cette àme qui monte, je vois Gratien qui arrive et qui l'embrasse : «Viens, lui dit-il, frère, (^//o/w dans les « champs et reposons-nous à l'abri des châteaux '^de- « main avant le jour ^ nous parcourrons les vignes^\ « allons dans les champs où le travail n'est point sté^ « rile et où fleurit une abondante moisson de grains.

1. Valentinianus meus, juvenis et candidus et rubeus, babens in ore imaginem Christi. De oh. raient.. 5.

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