‹ Saint Ambroise (340-397)Chapitre 4 sur 27 · I . Invasion des Golhs. Bataille d'Andrinople, 376 ap. J,-C · texte numérisé non relu

I . Invasion des Golhs. Bataille d'Andrinople, 376 ap. J,-C

proposaient que de se la laisser imposer par la force. Entre ces deux partis, Valens hésita quelque temps et, comme c'est le propre des esprits faibles, finit par s'arrêtera un moven terme. Il consentità laisser entrer les Goths à deux conditions qu'il crut suffisantes pour être assuré de les tenir en respect. La première fut qu'ils déposeraient leurs armes avant de toucher le sol de l'Empire et la seconde, qui parut lui tenir plus encore au cœur, c'est que ces nouveaux chrétiens adhéreraient à la formule de foi particulièrement chère ii T Empereur et ne viendraient pas grossir le nombre de ceux qui ne consentaient pas à croire comme lui.

De ces deux exigences une seulement (ce fut la seconde) fut acceptée sans résistance et avec d'iiulant moins de peine qu'elle nétait pas de nature à être bien comprise de ceux qui devaient s'y conformer. Les Goths étaient des esprits trop simples pour rien entendre aux maiières théologiques. Ils crovaient sur parole tout ce que leur enseignait leur évéque, et celui-ci, bien quil eût assisté à plusieurs réunions de conciles, s'était tenu, dans la contrée lointaine où il habitait, à l'écart et peu au courant de toutes les discussions. La formule arienne mitigée, dont son inexpérience de la langue grecque lui dissimulait peut-être l'artifice, ne lui parut pas inacceptable : « Toutes ces querelles, dit-il, sont affaire dintrigue et d ambition, je ne vois pas de raison pour ne pas faire ce que lEmpereur demande. »

Mais il en alla tout autrement de la seconde con-

clition, et on vit bientôt que les Gotbs tenaient à leurs armes plus qu'à leurs croyances religieuses. Quand vint le moment d'accomplir la promesse donnée (peut-être on ne leur en avait pas bien expliqué toute la portée;, il n\ eut pas moyen de les décider, encore moins de les contraindre à rexécuter. Ils débarquèrent tout armés des flottilles qu'on avait mises à leur disposition, avec leurs femmes, leurs enfants et leurs bagages, et leur nombre dépassant beaucoup ce qu'on avait prévu, il n'y eut aucun moyen de les établir et de les faire rester dans les limites du territoire qu'on leur avait assigné. Ils se répandirent au liasard comme un flot débordant, faisant fuir devant eux les habitants éperdus, et s'installant à leur place df;ns leurs demeures abandonnées; puis quand la police impériale tenta quelques efforts pour faire cesser cette confusion, ils crièrent à la trahison et se réunissant sous les ordres de leurs chefs, ils se montrèrent prêts à entrer en lutte ouverte avec leurs hôtes épouvantés. La situation devint alors plus critique qu'elle n'avaitétédans les plus mauvaisjours. Jusque-là, en effet, l'agression barbare, toujours redoutée, avait aussi toujours été repoussée et après quelques atteintes passagères promptement réprimées, le territoire sacré de Rome était resté intact; cette fois l'invasion était là, accomplie sans résistance, ayant franchi d'un bond toutes les défenses préparées par la nature ou par Tart pour la contenir, faisant rage au centre, au cœur même de TEmpire, et à la porte

d'inic de ses capitales. Il y allait du salut de la domination romaine tout entière; c'est ce que Valens, éperdu, et sentant tout le poids de sa faute, fit savoir à Gratien, en le conjurant de lai venir en aide dans le péril et le devoir qui leur étaient communs.

Cet appel désespéré jeta Thonnête jeune homme dans une véritable consternation. Quelle tache lui était imposée! Lui, qui n'avait jamais commandé, se mettre à la tète d'une armée pour la mener au loin combattre des ennemis inconnus dont il n'avait jamais entendu prononcer le nom qu'avec terreur! Autour de lui les conseils de prudence ou même de pusillanimité ne manquaient pas. Pendant qu'il abandonnerait les provinces confiées à ses soins, qui ^garantirait, lui disait-on, leur sécurité? iS"y avait-il pas aussi sur la frontière des Gaules des tribus barbares, toujours menaçantes et le Rhin serait-il contre les Francs une barrière plus solide que le Danube ne l'avait été contre les Goths ? Il y avait là un inconnu bien fait pour épouvanter un esprit faible. Après quelques hésitations cependant, la voix du devoir l'emportant dans son àme sur la crainte, il se décida à envover sur-le-champ quelques reoforts de troupes en Orient, promettant qu'il s'y rendrait lui-même dès les premiers jours du printemps avec le gros des forces dont il pourrait disposer.

Mais ce parti une fois pris, il éprouva un autre genre d'inquiétude qui lui cause peut-être plus de trouble encore. Arrivé en Orient n'allait-il pas se trouver mêlé malgré lui aux débats religieux sus-

cités par ValtMis et dontréclio était parvenu jusijirà lui? Élevé clans la foi calliolique que son père ne laissait pas mettre en cloute devant lui, et qu'il a\ait reçue avec une confiance enfantine, comment pourrait-il se reconnaître dans un conflit d'opinions où Terreur savait si souvent emprunter Tapparence de la vérité? Quel guide pourrait lui indiquer la voie sûre h suivre? Il avait souvent entendu prononcer le nom dWmbroise dont son père avait toujours vanté la capacité et dont les premiers actes venaient d'inspirer confiance à tous les bons catholiques qui l'entouraient. La pensée lui vint qu'il pouvait trouver en lui un conseiller assez éclairé pour le tirer de peine, et par une lettre qu'il adressa directement h l'évèque de Milan, il lui fit demander des instructions qui, faisant la lumière sur les points contestés, fussent de nature h guider et à affermir sa foi.

Rien ne pouvait être plus louchant que cet appel d'une conscience naïve, tourmentée, dans les premiers soucis du pouvoir et à la veille d'un grand combat, par des scrupules d'une nature si délicate, et Ambroise fut d'autant plus empressé d'y répondre que ce qui se passait en Orient lui causait autant de surprise que d'indignation. Le chrétien, en lui, était révolté, autant que le nouvel évéque et l'ancien magistrat. Pour lui, comme pour tous les hommes de son temps, la domination ou, comme on disait, la paix romaine, représentait seule tout cet ensemble de faits et d'idées, tous ces éléments d'ordre, de progrès et de lumière que nous appe-

CONSEILLER INTLME DE GRATIEX. 27

Ions aujourcriiiii la civilisation. En dehors d'elle on ne pouvait concevoir aucune société digne de ce nom : y laisser pénétrer la barbarie, sous les armes et enseignes déplo\ées. c était un scandale sans exem[)le. Dans les récits dont on avait nourri son enfance, aucune offense pareille à la dignité de lEmpire navait été ni prévue, ni même imaginée. Mais la condition mise à cette invasion si lâchement supportée, et qui grossissait d'un seul coup les rangs déjà trop bien remplis de Tliërésie par un renfort de singuliers néophvtes, n'était pas de nature à calmer son émotion. La communication établie entre les Ariens et les Goths c'était le comble mis au désordre matériel par le désordre moral. Ne disait-on pas déjà que, pour se mettre en relations amicales avec les nouveaux venus, des évèques avaient consenti à recevoir d'eux et même u porter des colliers et des bracelets et d'autres insii^nes de distinction? C'est un sacrilège, s'écriait-il. et cela fait horreur au nom romaine

Il ne tarda donc pas à envoyer à Gratien les enseignements qui lui étaient demandés, et sa réponse qu'il devait compléter et développer plus tard, future dans ses œuvres comme un traité en rèo"le où la divinité du Christ est démontrée à la fois, par des raisons philosophiques et par une abondance de textes de Tancien et du nouveau Testament. .Mais à

I. Quod non solum in sacerdote sacrilegium, etiam in quocumque christiano est. et abhorret a nomine romano. Eplsi. X, n" 9.

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tout moment, à travers des dissertations savamment déduites, perce l'état agité de son âme. C'est une exhortation ardente, adressée au jeune ij^uerrier pour Ten^aifer h entrer sans crainte dans la lice où il doit défendre l'Empiie et la loi, et où il sera tout ensemble le vengeur de Rome et du Christ. C'est un chant de guerre à la fois pieux et patriotique. On dirait par moments un nouveau Tvrtée envoyant au combat des milices sacrées.

Dans la peinture qu'il fait des maux que Gratien va combattre, il mêle, il confond, avec un degré d'indignation à peu près égal, les outrages faits jiar les Barbares à la majesté romaine et ceux dont un lâche souverain s'est rendu coupable envers la sainteté de la religion. C'est l'erreur (pii est pour lui la cause principal*' du malheur encouru : < Je ne veux pas, dît-il (en envovant à Gratien la partie de son écrit (|ui fut prête à temps pour lui être remise avant son départ), te retarder plus longtemps quand tu es pressé d'aller recueillir sur les Barbares ces trophées qui t'attendent. Va donc, pieux Empereur, défendu par le l)ouclier de la foi et armé de l'esprit de force. Le mal nous est venu par une perfidie : la fermeté de ta foi apportera \c secours, car c'est évidemment la colère divine (jui a voulu que la foi dans l'Empire fût ébranlée aux lieux mêmes où \i\ foi envers Dieu avait été violée'.

1. Ihi primum fîdos roniano iniporio frang«Mrtiir iilii fracta est Dco.

De Fille, c. wi. i '>(') ri sin\ .

CONSEILLER IXTLME DE GRATIEN. l9

Est-il besoin de rappeler ici la mort, les supplices, Texil, subis par tant de confesseurs de la foi.' Estce que nous ne savons pas que la Dacie, la Mysie, la Pannonie, toutes les frontières de la Tlirace entendent aujourd'bui retentir, avec une égale horreur, des prières sacrilèges et les clameurs tumultueuses des Barbares?^ Que pouvait-il nous venir de bon de ce funeste mélange et comment le salut de Rome [i^es Romcuia] eût-il été en sûreté, confié à de tels gardiens?. . . .Mais c'est assez avoir fait voir qu'il n'y a point de sécurité là où la foi est atteinte. Levez-vous maintenant, Seigneur, et déployez votre étendard! Ce ne sont pas, cette fois, les aigles militaires qui vont guider les armées, ce n'est pas le vol des oiseaux qui les dirige : c'est votre nom. Seigneur Jésus, qu'elles invoquent et votre croix cjui marche devant elles. La terre qu'elles vont défendre n'e'^st point une région infidèle : c'est l'Italie d'où sont sortis tant de confesseurs, lltalie tant de fois menacée, mais qui n"a jamais fléchi : vous l'avez toujours défendue contre l'ennemi barbare : vengezla aujourd hui. »

Il n'entrait pas dans les vues de la Providence d'exaucer les vœux d'Ambroise. Gratien se mit bien en campagne à l'heure annoncée, mais sa marche fut retardée par lincursion de quelques partis de Francs qu'il fallut repousser en franchissant le

I. Totum illum limitera sacrilegio pariter vocibiis et Barbaricis motibus aiidivimus inhorrenteiii.

De Fide, \. IL c. wi, i 3o et siiiv.

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llliiii, et avant qu il lut arrivé au lieu où Valons devait l'attendre, un désastre sans pareil était venu fondre sur T Empire*.

Attaqués imprudemment dans les plaines d'Audrinoj)lc, les Goths avaient mis en déroule les armées romaines, l ne elreonstanee particulière où ll()])inion populaire vit un signe éclatant de la justice divine, vint accroître Thorreurde cette journée néfaste. Sûrs de la victoire par la supériorité de leurs forces, les Goths eurent, à la dernière heure, la pensée de mettre le feu à des hroussailles ([ui Couvraient le champ de bataille, de sorte que les lé^àons, déjîj enveloppées par la masse des condjatlants, sévirent tout d'un coup cernées par une ceinture de Hammes. La panique fut alors générale. Chacun ne pensa plus ([u'à sa propre sûreté, cavaliers, fantassins, ofliciers, généraux, fuyaient ou succomhaientpèle-mèle. Yalens, atteint d'une flèche, au (h'hut de la bataille, avait été transpoité dans une cabane où il recevait les premieis soins; on

I abandoinia sur la cimche où il avait été déposé et qui devint comme son bûcher. Ses restes consumés ne furent point retrouvés.

Depuis la journée de Cannes, dit l'historien Ammien Marcellin, la républicjue n'avaitjamaissubi d'atteinte pareille. Ce lut 1 imj)ression commune.

II sembla (jue le coup était mortel et (pie les jours de Rome élaienl comptés. La roule de lUzancc

CONSEILLER IXTLME DE GRAÏIEX. 31

était ouverte et jiisquà ses portes les campai^Des étaient ravag^ées. C'était partout le pillage suivi cle la famine et de la peste. L'Italie se crut menacée du même sort, et, attendant l'ennemi d'heure en heure, elle se défendait précipitamment par des remparts de terre ou des ahatis d'arbres jetés au hasard dans les gorges du Tyrol. Des fuvards arrivaient par bandes annonçant que le nombre des morts et des prisoîîiiiers faits par les Barbares était immense.

Ambroise était navré de douleur; à ses veux, les jours étaient venus de l'abomination de la désolation prédits par l'Ecriture : « Qui pourrait mieux que nous, disait-il, attester la vérité de ces paroles divmes puisqu'il semble que nous sovons arrivés aux derniers jours du monde. Vit-on jamais confusion pareillePLes Huns se lèvent contre les Alains. les Alains contre les Goths. C'est l'exil des uns qui a causé la fuite des autres. Le monde incline à son couchant et nous vovons les signes précurseurs de son agonie*. » Mais retrouvant bientôt le calme qui con\ient à l'àme chrétienne, il ajoutait que si c'était le déluge il fallait faire comme Noé et se construire un abri d'où l'on pût regarder en paix les révolutions du monde.

C'eût été peu de gémir sur tant de maux si on n'eût cherché et trouvé quelque moyen de les

les sumus qiios mundi finis invenit : iu occasu sumus, praecedunt quaedam signa aegritudinis mundi. Exp. in Lucam, x, de Noc et arca, 1, I. lo.

soulager. Les malheureux qui avaient réussi à l'uir étaient plongés dans la misère, la charité cFAmbroise leur vint en aide avec une libéralité sans mesure. Mais le sort de ceux qui étaient restés entre les mains des vainqueurs était pire encore. Ils élaient traités en véritables esclaves, on ne respectait ni la faiblesse de l'enfance, ni la pudeur des femmes. La cupidité seule tempérait la violence et on sut bientôt qu'il y avait des marcliés où les captifs chargés de chaînes étaient vendus à Tencan. Où trouver l'argent pour les racheter? Ambroise ayant épuisé ses propres ressources ne savait comment se le procurer. 11 prit alors un parti dont la générosité ne manquait pas d'audace. Son église possédait des vases d'or et de métaux précieux dont l'avaient enl'ichie les dons des fidèles. Choisissant ceux qui n'avaient pas encore été consacrés aux offices divins, il les fit briser et réduire en lingots et acquit avec cette monnaie la rançon de plus d'une vie et d'une âme iiumaine. Quand, plus tard, on lui reprocha d'avoir dépassé son droit en sacrifiant les biens appartenant aux églises, il repoussa ce reproche avec indignation : ^ Fallait-il, disait-il, perdre les Limes pour garder un peu d'or? Si l'Eglise a de l'or, ce n'est pas pour le conserver, mais pour venir en aide aux besoins des pauvres. Les apôtres n'avaient pas d'or quand Jésus les envoya : et ce n'est pas avec de l'or qu'il a fondé ses églises \ »

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