‹ Saint Ambroise (340-397)Chapitre 8 sur 27 · Efist. I, I · texte numérisé non relu

Efist. I, I

LVvèque ne voulant pas venir trouver le prince, ce fut le prince qui vint trouver Tévêque. Dès la fin de cette même année qui suivit son retour en Occident, Gratien arrivait à Milan. De graves intérêts l'appelaient sans doute dans cette grande cité assez bien placée pour être regardée comme le point central de la fraction occidentale de l'Empire : mais on peut croire que le désir de s'entretenir avec Ambroise fut un des motifs principaux qui le portèrent à s'y transporter -ans délai, et il est certain que ce fut l'ascendant qu'Ambroise ne tarda pas à prendre sur son esprit qui devait le décider à V fixer son séjour.

On sait ce que répondit la favorite célèbre d'une reine de France à ceux qui lui demandaient par quel charme elle avait su captiver et dominer sa maîtresse : « Je n'ai fait, dit-elle, qu'user de IVmpire qu'un esprit ferme exerce sur une àme faible. » A une interrogation de cette nature, Ambroise n'aurait certainement pas fait une réponse ainsi mélangée d'un dédain et d'une présomption qui étaient loin de ses sentiments; et cependant, jamais plus juste application n'en eût été faite.

Gratien apportait à Milan toutes les inquiétudes iFune jeunesse sans expérience et d'une conscience timorée. Ambroise, par suite des fonctions qu'il avait remplies, se trouvait joindre à l'autorité sacerdotale une capacité politique éprouvée, union de qualités qui s'est rencontrée depuis lors, plus d'une fois, chez des personnages illustres placés dans

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les rangs les plus élevés de TÉ^^lise, mais dont il donnait le premier exemple. Il ne fallut pas longtemps à Gratien pour reconnaître en lui le conseiller politique le plus expert en même temps que le directeur de conscience le plus éclairé qu'il pût choisir, et il lui témoigna tout de suite une confiance touchante et une déférence affectueuse dont Ambroise n'aurait eu aucune raison légitime de se défendre. La faveur et le crédit lui arrivaient ainsi sans qu'il les eût cherchés et même malgré ses efforts pour s'y soustraire. C'était un appel divin qui le désignait au lendemain des plus grands mallieurs publics pour venir en aide aux intérêts pressants et toujours menacés de l'Église et de l'Etat. L'intimité fut donc bientôt complète entre TEmpèreur et l'évéque, et Gratien ne quittant plus Milan que pour de passagères excursions militaires, le palais impérial fut ouvert familièrement à Ambroise qui n'eut pas besoin d'y être appelé pour être sûr d'v être bien accueilli. Ce fut, en réalité, une sorte de tutelle qu'il exerça et dont les effets furent bientôt sensibles même dans l'ordre des faits purement politiques. La conduite jusque-là débile et hésitante du jeune prince prit une suite, une tenue, une fermeté, dont ses principaux actes législatifs donnent le témoignage. Mais l'action d'Amliroise est surtout visible dans plusieurs mesures qui ont un caractère religieux, et dont le but est, soit d'affranchir l'Église des prescriptions gênantes qui entravaient encore son développement, soit de

faire disparaître des actes officiels tout ce qui portait encore la trace et gardait le souvenir de Tidolâtrie. D'ailleurs qu'il s'agît de religion ou de politique, c'était toujours pour lui même cause à servir et même dessein h poursuivre : car il ne concevait d'autre salut pour l'Empire que dans sa conformité avec les règles de la foi chrétienne. Rendre l'Empire tout à fait chrétien, c'était, à ses veux, en l'appuyant sur le roc où est assise l'Eglise, lui donner le seul soutien qui pût raffermir ses bases ébranlées.

Ce fut, en particulier, la signification d'un fait éclatant dont le centre même de l'Empire fut le théâtre et qui sembla un arrêt suprême porté par Rome elle-même contre son ancien culte. De temps immémorial, dès les jours même les plus reculés de la république, on avait toujours vu dans la salle des délibérations du sénat un autel élevé à la déesse de la Victoire. Un seul jour seulement on l'avait voilée pendant un passage de l'empereur Constance à Rome, mais on n'avait pas tardé à le faire reparaître et le successeur de Constance, l'apostat Julien, n'aurait pas souffert qu'on v touchât. A dire le vrai, personne ne s'étonnait de voir la Victoire honorée et déifiée dans un sénat. Où eût-il été plus naturel de célébrer ses bienfaits et d'invoquer sa protection que dans le lieu d'où étaient parties les résolutions de cette sage et glorieuse politique que la fortune avait couronnée par la conquête du monde? Aussi le symbole du génie protecteur de Rome était-il

respecté même par les sénateurs chréliens à qui cette tolérance pouvait paraître justifiée par ce que, dans la confusion d'idées qui régnait au sein du polythéisme en déclin, on ne savait jamais bien si les hommages portés au pied d'un autel étaient rendus à une divinité véritable ou à une poétique allé- Scorie*. Mais un jour, en entrant dans la salle, on s'aperçut que Tautel avait disparu. La surprise, puis Témotion furent extrêmes et, par une résolution prise h l'instant, on résolut d'envoyer une députation à l'Empereur pour réclamer contre ce coup d'autorité imprévu. Le mouvement d'irritation était si vif, si entraînant, on avait tellement lieu de craindre qu'il fût appuyé par une émotion populaire, que les sénateurs chrétiens n'osèrent s'y opposer et se renfermèrent dans une abstention silencieuse. Ils se bornèrent à donner avis de l'incident à leur évêque, le pape Damase, en le priant d'en informer l'Empereur et de lui faire connaître les motifs de leur réserve.

Les délégués arrivèrent ainsi à Milan, porteurs d'une délibération qui avait au moins l'apparence de l'unanimité. Mais, h leur grand désappointement, la porte du palais impérial leur fut fermée. Ce furent des méchants, devaient-ils dire plus tard, qui nous firent refuser l'audience. L'un de ces méchants, ou plutôt le seul que tout le monde reconnut, et

I. C'est celle distinction que Symniaquc indiqua plus tard par cette phrase : Reddatur nomini lionor qui nuiniui deuegatus est.

CONSEILLER INTIME DE GRATIEX. il

qui se nommait d'ailleurs lui-même, c'était Ambroise, de qui l'idée première de cette audacieuse résolution était partie. La même influence ne tarda pas à rendre la mesure complète et définitive par la suppression de tous les revenus consacrés à l'entretien de l'autel, comme aux pontifes et aux vestales chargés de le desservir.

Quand le paganisme était ainsi hardiment provoqué derrière le dernier rempart où l'abritaient tant de souvenirs, l'hérésie ne devait pas non plus s'attendre à être ménagée. Ambroise résolut de l'aller chercher, là oîi elle semblait le mieux en mesure de se défendre, à Sirmium, où 1 impératrice Justine s'était retirée, groupant, comme je l'ai dit, autour du jeune Valentinien, une petite cour sourdement opposée à celle de son frère . Il prit pour s'y rendre l'occasion de la nomination d'un évêque, choisi parmi les catholiques, dans leurs rangs, mais dont Justine avait combattu l'élection par tous les moyens eu son pouvoir. Appelé par le nouvel élu, il n'hésita pas à venir le consacrer. Le jour où la cérémonie dut avoir lieu, une foule hostile était ameutée dans l'Église et accueillit Ambroise avec des huées et des menaces. Un groupe de femmes surtout paraissait très animé, et l'une d'elles même porta la main sur lui et le retenant par un pli de son manteau voulut Tempècher de s'asseoir sur le siège qui lui était réservé. « ^e me touchez pas, dit le saint évèque, en se retournant vers elle, je suis prêtre, tout indigne que je sois de l'être, et

vous n'avez pas le droit de niellre la main sur un prêtre ; — prenez garde que Dieu vous punisse et qu'il vous en arrive malheur. » Tout le monde se lut et la consécration s'acheva au milieu d'une crainte silencieuse. Peu de jours après, la femme que le regard d'Ambroise avait frappée de terreur se trouvait atteinte d'une maladie mortelle : ce fut la menace divine qui parut s'accomplir. Sous cette forle impulsion, l'hérésie arienne disparut rapidement de toute la partie deTEglise où s'étendait l'influence d'Ambroise : quelques évèques qui la professaient encore furent déposés par une réunion de toutlépiscopat de la haute Italie qu'Ambroise, avec l'autorisation de Gratien, fit convoquer à Aquilée et dont il diri'^ea les délibérations.

Le crédit dont jouissait Ambroise, et dont il faisait un si courageux et si éclatant usage, fut naturellement bientôt assez connu pour que de toutes parts on recourût à sa protection. C'était à qui avait hâte de venir le trouver comme le plus favorable intermédiaire qu'on pût employer pour obtenir les grâces ou les libéralités impériales. Mais il ne fallait lui parler ni d'une nomination, ni d'un avancement à obtenir dans la cour ou dans l'armée. Il s'était fait une règle de s'abstenir de prendre part à tout ce c|ui portait un caractère de faveur ou d'ambition . A cette seule exception près, il ouvrait l'oreille à toutes les demandes, surtout aux plaintes des faibles et des opprimés, qui l'entretenaient soit d'infortune à soulager, soit dun droit lésé à défendre.

CONSEILLER IXTLME DE GRATIEX. 43.

Pour être sûr de iiécarter personne de ceux qui. avaient besoin dun secours ou dun conseil, il laissait sa porte ouverte à toute heure : on entrait, sans prévenir et sans demander à être admis. Ainsi se formait autour de lui une clientèle suppliante ou reconnaissante qui le suivait, l'abordait même dans les lieux publics, à ce point que, plus tard, des courtisans que cette popularité oflPusquait l'accusaient de ne pouvoir faire un pas sans qu'un rassemblement vînt lui faire cortège. Son patronage s'étendait à tous sans distinction de classe ou de culte. Ainsi un chroniqueur nous raconte qu'ayant appris qu'un malheureux païen était condamné à mort pour quelques paroles prononcées contre l'Empereur, et allait être conduit au supplice, il se rendit sur-le-champ au palais pour demander sa grâce. Gratien était absent, venant de partir pour la chasse,, genre de divertissement auquel il s'adonnait volontiers, et dont il avait défendu qu'on vint le déranger. Forçant la consigne et entrant par une porte de derrière h la suite d'un piqueur qui amenait un relais de chiens, lévêque se présenta inopinément devant le prince qui, pour la première fois, témoigna son déplaisir de cette apparition imprévue. Quand il connut le but de la démarche : « Mais cet homme m'a ofïensé, dit-il avec une nuance d'humeur encore plus marquée. — Raison de plus, dit Ambroise, pour l'épargner », et à force d'instances il arracha la faveur qu'il réclamait.

Ce n'étaient pas toujours des gens d'humble con-

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(Jition qui s'adressaient à lui. Ses confrères en épiscopat et ses anciens collègues clans l'aclministraiion venaient le chercher aussi pour hâter rexpédition des alTaires qu'ils désiraient voir réussir. Qu'il s'agît d'intérêts religieux ou civils, sa compétence étant également reconnue, on plaçait la même confiance dans son intervention. C'est ainsi que dans la correspondance du préfet de Rome, Symmaque {qui avait hérité cette haute charge du père dont il portait le nom), on trouve plus d'une lettre adressée à son ancien compagnon de jeunesse, pour le prier de prendre en mains plusieurs causes dont il souhaitait le succès. 11 lui recommande avec chaleur des amis malheureux. « Ne vous étonnez pas, dit-il, si j'insiste, bien que je sache avec quelle fidélité votre amitié s'ac({uitte des commissions dont vous vous chargez, mais quand on est dans la peine, une seule recommandation ne suffit pas. Ceux qui ont besoin de secours implorent Tappui de ceux que tout le monde respecte'. «

D'autres, au lieu de lui écrire, croyaient mieux faire de venir le trouver. Il les recevait alors avec une bienveillante hospitalité, dans sa modeste demeure située le long de l'enceinte des murailles de la ville, au lieu même où s'éleva plus tard la basilique qui lui fut consacrée. Il y vivait en communauté avec les principaux prêtres de son diocèse.

I. Laborantihus una coninirudaiio non sufficit — Opem dpsideiantfs ad sullVagia j)r()l)ala confugiunt. Sjw. Epist., Za, 35.

L'ordinaire était des plus simples et toutes les règles du jeûne le plus sévère étaient strictement observées. Mais quand il s'agissait de recevoir des hôtes de distinction, l'ancien patricien (dit avec raison un historien récent], se retrouvait ce jour-là, et il voulait que le service fût lait avec une noble décence. « Exercez l'hospitalité de bon cœur et sans un air contraint », écrivait-il à un nouvel évéque qui lui demandait conseil. « Surtout, disait-il encore, il ne faut rien de vulgaire, rien qui sente le peuple, rien qui rappelle les mœurs et les manières d'une multitude mal apprise ^ »

Il faut ajouter que ce n'était pas seulement pour provoquer des décisions impériales qu'on recourait à l'évêque, comme à une sorte de ministre d'état officieux : c'était souvent aussi pour prononcer luimême, et lui seul, sur des différends dont on lui déférait l'arbitraofe. On connaît le texte fameux de saint Paul reprochant aux chrétiens de Corinthe de faire appel aux tribunaux séculiers pour trancher les litiges qui pouvaient s'élever entre eux : u Estil possible, leur dit l'apôtre, qu'il n'y ait pas parmi vous un homme sage qui puisse être juge entre ses frères ? » Cet homme sage pour la communauté chrétienne parut bientôt tout désigné : ce fut l'évêque. De là l'usage, déjà très répandu, de confier au pre-

I. Hospitem voluntarium magis qiiam in uecessitate esse oportere... nihil in sacerdotibus plebeium requiris. nihil popuîare, nihil commune cum studio atque usu et moribus. incondilœ multitudinis. Ep'ist. xix, G et xwiii. 2.

mier pasteur, eu outre de la directiou spirituelle (ju'il tenait de l'Kglise, une sorte de ma^j^slrature paternelle. Les fidèles le chargeaient de prendre connaissance de leurs intérêts purement humains, afin de maintenir la paix dans les familles et de régler le droit au nom tle la conscience, souvent plus scrupuleuse que les lois civiles. Mais quand cet évêque s'appelait Ambroise et qu'on trouvait en lui un juriste expert et consommé, de qui aurait-on pu attendre une sentence plus propre à concilier la justice et la charité? Aussi les appels à Taudience épiscopale (c'était le nom déjà donné à cette juridiction amicale^ devenaient ii Milan de plus en plus nombreux, et d'après les correspondances que nous avons gardées et où Ambroise examine les ([ueslions à lui soumises par les plaideurs, on voit que ses décisions étaient toujours rendues avec une liante et fine impartialité. II en est même où un iutérèt ecclésiastique pourrait sembler engagé et ou au risque de causer quelque surprise, il n'hésitait pas à en recommander le sacrilice. Ainsi un évèque de sa province voulait donner tout son bien en usufruit i\ sa sœur, à charge après elle d'en laisser le fonds à son Eglise; un autre frère, se jugeant frustré, contesta la validité de la tlonation. Ambroise fut consulté et songeant avant tout à rétablir l'amitié fraternelle, tout en confirmant la jouissance de la sœur, il attribua la nue pro- [)riété au réclamant, et comme on lui disait que c'était l'Eglise cpii perdait tout ii cette transaction :

« L'Église, dit-il, ne perd jamais quand la cliarilé gagne. » C'était aussi parfois avec une sévérité railleuse qu'il faisait durement la leçon h ceux qui, comparaissant devant lui, ne voulaient rien relâcher de la riofueur de leurs droits. Un débiteur était mort insolvable, et ses créanciers se refusaient à le laisser ensevelir, tant que la dette n'était pas intégralement acquittée. Ambroise. à létonnemcnt général, n'hésita pas à leur donner raison : « Puisque ce cadavre vous sert de gage, dit-il, prenez-le donc, emportez-le chez vous, enfermez-le, et cachez-le de peur qu'on ne vous Tenlève. » Devant cette saillie imprévue et la rumeur d'indignation qu'elle causa, les créanciers se désistèrent de leur exigence. Mais Ambroise insista jusqu'au bout, pour que ce fût eux et eux seuls qui rendissent au mort les derniers devoirs, « afin, dit-il, de bien constater qu'on ne les avait pas privés du droit qu'ils réclamaient*. )

Cette action, exercée en dehors du domaine propre à l'Eglise, n'enlevait rien au zèle avec lequel il remplissait tous les devoirs du ministère sacré. Sa prédication était presque quotidienne comme l'attestent les commentaires détaillés que nous avons encore de lui sur les premiers chapitres de la Genèse, sur les Psaumes et l'Évangile selon saint Luc. Autour de sa chaire venaient se presser en même temps qu'une foule populaire tout ce qu'il y avait dans la cité de noble et de distingué. Il présidait aussi lui-

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