‹ Saint Ambroise et la morale chrétienne au IVe siècleChapitre 13 sur 60 · SAINT AMBROISE ET TIIÉODOSE · texte numérisé non relu

SAINT AMBROISE ET TIIÉODOSE

les condamna à la reconslriiiro à leurs frais, s'élonnant môme que ses magistrats aient eu besoin d'en référer à lui pour faire exécuter ce qui était la loi. Avec nos idées modernes sur le respect mutuel que se doivent les différents cultes, et sur l'impartialité que l'Ktat doit à tous, nous ne pouvons que trouver ce jugement équitable. Mais Ambroise ne saurait admettre cette suprématie d'une loi indifférente. Il intervient auprès de Théodose pour le forcer à se rétracter. Il commence par affirmer le droit du prêtre de dire la vérité à l'empereur. Que parlons-nous même de droit? Lui, évêque, a la responsabilité delà conduite de Théodose devant les autres évêques, et de son àme devant Dieu. Son devoir est de l'avertir. Il n'y a pas de loi civile qui vaille contre une loi religieuse. Or une loi religieuse défend aux chrétiens de Callinique, et plus qu'à tous, à leur évoque, d'élever un temple à l'impiété, qu'il s'agisse ou non du temple qu'eux-mêmes ont détruit. A la loi civile de s'incliner. Et qu'est-ce vraiment (|ue l'intérêt de l'ordre public en face de l'intérêt de la religion? — Ainsi, par la responsabilité morale qu'il s'attribue, l'évêque a le droit de contrôle sur tous les actes de l'empereur, et la loi de l'Etat est subordonnée à la loi religieuse. Telles sont les prétentions d'Ambroise. Quant aux moyens de les faire valoir, il les indique dans la brève menace qui termine une lettre toute pleine de déférence: « Pour le moment je supplie, ne me contraignez pas à parler dans l'église (1). » Il y fut contraint. L'empereur n'avait pas répondu, et il était venu selon sa coutume entendre l'évêque dans la basilique. Celuici prêcha sur le devoir du sacerdoce qui est parfois de reprendre, de corriger. Peu à peu l'allusion devint plus nette, jusqu'à ce que le courageux évêque, supprimant tout artifice, s'adressât directement à l'empereur. Théodosc, aussitôt qu'Ambroisc descendit de sa chaire, voulut s'expliquer avec lui. Il s'excusait

(1) Saint AMimoisi:, Ep., XL.

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d'ailleurs plutôt qu'il no se plaignait. Mais il s'était mis luimême dans une situation embarrassante, en provoquant ce dialogue avec l'évèque, devant le peuple étonné qui ignorait leur dissentiment. Ambroise en profita pour lui arracher une promesse d'amnistie en faveur des chrétiens coupables.

Quelque temps après, une nouvelle édition de la requête de Symmaque que Théodose, peu au courant de l'affaire, avait écoutée avec trop de bienveillance, donna à la rude franchise d'Ambroise une autre occasion de s'exercer (1). Mais ses rapports avec l'empereur sont devenus si affectueux qu'il lui suffit de rester plusieurs jours sans le voir pour venir à bout de sa résistance. ( 2) — On peut se demander si c'est un laïque ou un évêque qui gouverne, tellement toutes les lois de cette époque ont un caractère de piété et d'austérité morale. L'autorité d'Ambroise à laquelle tant de charme s'ajoutait, nous le dirons, a achevé de faire de Théodose, que sa piété y prédisposait, le prince selon le cœur de l'Eglise. Et elle n'avait pas à faire cette fois à l'àme faible d'un Gratien. ?sature emportée pour le bien, comme pour le mal, Théodose est l'exemple d'une àme rude adoucie par l'Evangile (3). C'est un Espagnol, et c'est déjà un Espagnol du moyen âge par un singulier mélange de piété et de férocité. — D'ordinaire la piété l'emportait, mais en un seul jour toute sa férocité éclata. Il nous reste à raconter quel fut dans ce drame le rôle de saint Ambroise, et quelle crise nouvelle traversa l'amitié de ces deux hommes.

La ville de Thessalonique, chère à Théodose par le souvenir de son baptême et de ses premières victoires, s'était éprise d'un cocher et s'était révoltée parce que ce cocher, qui était un

(1) Saint Ambroise, Ep., LVtl, 4. Theodosio corani inlimavi atquc in os dicere non dubilavi.

(2) Id.

(3) Jd., Ll. Quod habeas fidei studium, non po^^sum negare; quod Dei tiinorem, non diiliteor; sed liabes uaturic impetuni....

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mauvais sujet, avait été emprisonné. Le gouverneur avait été blessé à mort, plusieurs magistrats frappés ou lapidés. Ambroise s'attendait si bien à une explosion de colère de l'empereur qu'il s'efforça de la prévenir, et alla le supplier de mùler quelque pitié à sa justice. Théodose promit d'une façon évusive. i\[ais le maître des offices, Rufin, ne tarda pas à lui faire remarquer que cette fois l'évèquc intervenait dans une alTaire purement civile, et que c'était le cas ou jamais de secouer son autorité légèrement indiscrète. Un châtiment exemplaire fut donc résolu ; et Théodose, de peur de revenir sur sa décision, quitta Milan. EtTrayé cependant de l'ordre qu'il venait de donner, il voulut le révoquer, mais trop tard. Le crime était consommé. Le peuple de Thessalonique avait été attiré dans un cirque comme pour une réjouissance, puis brusquement assailli par des soldats qui, frappant à tort et à travers, avaient fait sept mille morts.

Ce fut un frémissement de douleur dans tout l'empire et surtout dans la résidence impériale de Milan. On semblait demander compte à Ambroise, d'ordinaire mieux écouté, de ce qu'il n'avait pas réussi à empêcher (1) ; et quelque chose rejaillissait même sur l'Eglise de l'odieux qui s'attachait à cet excès de cruauté venant du plus chrétien des empereurs. L'Eglise se devait de dégager sa responsabilité. Au-dessus de ces considérations enfin son devoir de pasteur apparaissait à Ambroise impérieux. Soit politique, soit tendresse pour l'auguste coupable, il n'en vint pas d'abord aux grands moyens. Il s'abstint de le voir, puis lui écrivit les raisons, qu'il n^ignorait pas, de cette réserve. Il les lui écrivit de sa propre main, pour que personne que l'empereur et lui n'eût connaissance de ce qui se passait entre eux. Mais toutes ces précautions ne servaient qu'à amener cette dure sentence : Tant que vous ne vous serez pas humilié

(1) Saint Ambroisf:, Ep., I^I, G.

devant Dieu, je ne pourrai pas olTrir en votre présence le sacrifice divin. Ambroise excommuniait Tliéodose.

Théodose voulut passer outre, et se présenta un jour, avec toute sa suite, comme si rien ne s'était passé, à l'entrée de la basilique. 11 trouva devant lui l'évêque revêtu de ses habits sacerdotaux qui lui en barra l'accès. Comme il était nourri des saints oracles, dit l'historien (1), il céda et retourna pleurer dans son palais. Huit mois s'écoulèrent toutefois sans qu'il pût résoudre son âme orgueilleuse à cet acte d'humilité qui devait lui rouvrir TEglise. Mais sa piété soutTrait. Rufin, qui voyait son maître attristé, lui demanda un jour de le laisser arranger l'affaire avec l'évoque. « Vous ne le connaissez pas, répondit Théodose, jamais par crainte il ne violera la loi divine. » Rufin alla tout de même trouver Ambroise. Il fut mal reçu, d'autant plus mal qu'Ambroise voyait en lui le mauvais génie de son prince, le conseiller du massacre de Thessalonique. Théodose, qui n'y tenait plus, avait suivi deprès son maître des offices, et Ambroise l'apercevant allait le repousser à son tour, lorsqu'il lui dit qu'il n'était pas venu pour braver, mais pour demander sa pénitence. Alors, pour le punir par où il avait péché, et pour prévenir le retour de pareils malheurs, l'évêque lui imposa de rédiger une loi d'après laquelle tout arrêt entraînant la mort ou la confiscation des biens ne serait promulgué que trente jours après avoir été rendu. Puis l'on vit l'empereur se prosterner dans l'église, pleurant et s'arracliant les cheveux.

Deux ordres de sentiments nous agitent quand nous assistons à cet émouvant spectacle de l'empereur humilié. Nous n'avons pas de peine à prévoir après coup que le pouvoir devant lequel il a plié est d'un maniement délicat, et qu'on en peut abuser. Et cette immixtion de l'évêque dans les affaires de la justice séculière et du gouvernement scandalise les politiques

(1) TllÉODORET, liisl. E.cL, \, 18.

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