‹ Saint Ambroise et la morale chrétienne au IVe siècleChapitre 14 sur 60 · SAINT AMBROISE ET TIIÉODOSH · texte numérisé non relu

SAINT AMBROISE ET TIIÉODOSH

d'aujourd'hui comme ceux de la cour de Théodose. Voih\ donc pour la politi([ue. — Mais si nous séparons, pour la juger, la conduite d'Ambroise de ses conséquences et de ses contrefaçons hislori([ues, nous y trouvons, outre un caractère d'homme capable de concevoir et d'accomplir un tel devoir, et c'est tout dire, cette pensée difficile à contester pour un moraliste, c'est qu'il y a une même loi pour les empereurs et pour les humbles, religieuse ou morale ; c'est aussi que leurs actes publics relèvent de cette loi comme leurs actes privés, et que les crimes d'État sont des crimes. Un autre grand côté de ce drame, c'est que le dernier mot n'y reste pas à la force, ce qui est toujours d'un bon exemple et réconfortant. En voyant comme il finit, nous éprouvons un peu de ce sentiment de sécurité qui dut rentrer dans les âmes des sujets de Théodose, quand ils s'aperçurent qu'il y avait un frein même au pouvoir absolu. Ambroise personnifie à nos yeux, en cette circonstance, non pas seulement l'Kglise catholique, mais la conscience humaine. Il fut à lui seul ce que sont de nos jours la presse, l'opinion et tous ces pouvoirs qui, dans l'Etat même, sont, en une certaine mesure, indépendants de l'Etat. Sa victoire est l'une de celles dont on peut dire que ce sont des victoires de l'humanité. C'est pourquoi nous lui savons gré d'avoir vaincu. — Mais il faut aussi savoir gré à Théodose de s'être laissé vaincre, et, pour le sujet qui nous occupera dans ce livre, il nous faut insister sur cette lutte contre soi-même où pendant huit mois il s'est meurtri, sur cette étroite union du sentiment moral et du sentiment religieux, cette intensité de repentir, ce rachat de la faute par l'humiliation consentie, toutes formes nouvelles de la vie intérieure, si même on peut dire qu'avant elles il y avait une vie intérieure.

Peu après ces événements, Théodose quitta l'Occident. Avant son départ, poussé par Ambroise, il avait réuni un concile à Capoue pour traiter de quelques-unes des questions qui

Univeusitk i)e Lyon. — VIII. A. 3

menaçaient de diviser l'Orient et lOccident. Il semble que prévenir ces divisions et assurer à jamais l'ordre intérieur de l'Eglise ait été une des entreprises les plus chères à Ambroise, mais dont le succès fut le plus douteux. — Puis Théodose avait marqué par de nouvelles lois contre le paganisme, ou simplement contre les abus et les vices de son temps, l'esprit chrétien qui de plus en plus s'était emparé de lui. La loi de 391 est la condamnation définitive de l'ancien culte. Elle défend, d'une manière absolue, de faire des sacrifices, d'entrer dans les temples, d'adorer les statues (1). Elle explique en partie l'elTort désespéré du paganisme auquel nous allons bientôt assister. — Et maintenant Théodose retourne dans l'autre moitié de l'empire travailler à la morne œuvre d'unification religieuse. qui est devenue la seule pensée de son âme repentante.

En s'en allant. Théodose avait confié à Ambroise son ancien persécuteur, l'empereur Yalentinien, dont le trône paraissait maintenant solide. Justine n'existait plus, et une tendresse filiale unissait Ambroise à cet empereur de vingt ans , aux mœurs chastes, à l'àme pieuse. Tout portait à croire que le règne de Gratien allait recommencer. Et ces deux frères devaient en effet se ressembler par le dénouement tragique de leurs courtes destinées. — Un des derniers bons généraux de l'empire, le comte franc Arbogast, fort des services rendus et d'une fidélité vieille pour le temps, car elle datait de Gratien, faisait peser sur Yalentinien une tutelle un peu lourde. Yalentinien n'en commit pas moins l'imprudence daller en Gaule, au milieu des troupes qui étaient toutes dans la main d'Arbogast. C'était se livrer à lui. Comme il gouvernait par trop ostensiblement, le jeune empereur, las du rôle qu'on lui faisait jouer, eut assez d'audace pour révoquer son tout-puissant ministre en plein consistoire, mais n'eut pas

(1) Cod. Théod., XVI, 10, 11 et 12.

SAINT AMimOISE ET TIIKODOSE. 3î;

assez d'aiitorilo pour lui faire accepter cette révocation. Dès lors, la situation fut pour lui intolérable. Il veut retourner en Italie. Arbogast invente mille moyens pour l'en empocher. 11 écrit à ïhéodose qui ne comprend, ni ne répond. H écrit à Ambroise, le suppliant de venir près de lui. Tel est en effet le prestige de notre saint qu'il semble à un empereur que sa présence soit une protection, et suffise à tout remettre en ordre. Mais Ambroise ne comprend pas non plus ces lettres de Yalentinien qui, pouvant être lues en route, ne disaient pas le vrai motif de son appel. Un mot pourtant l'éclairé enfin et il part. Mais Arbogast prévoyant qu'on viendrait tôt ou tard au secours de celui qu'il opprimait, avait jugé plus prudent de se débarrasser de lui. Il l'avait fait assassiner assez habilement pour pouvoir répandre le bruit d'un suicide. Puis il s'était donné un empereur commode dans la personne du rhéteur Eugène.

Ambroise, rentré à Milan, s'y abandonna à sa douleur. Elle lui servit d'attitude et excusa le silence qu'il opposa aux avances qui lui étaient faites par le pouvoir nouveau. L'oraison funèbre de Yalentinien lui fournit l'occasion de réticences respectueuses pour Arbogast et sa créature, — car l'Eglise a pour César, quel qu'il soit, les égards dus à César, — mais qui prouvaient assez qu'il n'était pas leur dupe. Cette oraison funèbre présentait une autre difficulté. Yalentinien n'avait pas été baptisé. Ambroise défend alors cette thèse généreuse — nouvelle dans la doctrine catholique, — que le désir ardent du baptême équivaut au baptrmc lui-même. Et Yalentinien l'avait désiré; et c'était pour le recevoir des mains d'Ambroise que, du fond de la Gaule, il réclamait sa présence. — Notons qu'Ambroise raisonne ici comme un stoïcien. Comme un stoïcien il demande : « Qu'est-ce donc qui dépend de nous, si ce n'est la volonté (1)? » — Mis à

(1) Saint Ambroise, De obilu V'a/en<t?uVna', 'ôi . Dicile mihi (luid nliiid in nobis est nisi voluntas, iiisi pelitio?

l'aise par ce raisonnement, il pleure les espérances de l'Eglise encore une fois envolées, il pleure aussi son propre cœur de père encore une fois brisé. Puis il énumère les coups répétés qui frappent cette famille impériale , et cela avec une nuance d'attachement dynastique qui, elle aussi, était une nouveauté. Ses deux chers morts, Gratien et Valentinien, sont associés dans ses regrets et dans la prière qui achève un beau mouvement oratoire : « Seigneur, je vous demande que là où je serai ils soient aussi, et que je puisse vivre avec eux éternellement, puisque je n'ai pu vivreplus longtemps avec eux ici-bas (1) ! »

Le nouvel empereur comprit qu'il n'avait rien à espérer d'un homme qui portait si ouvertement le deuil de son prédécesseur. Il se retourna du côté des païens que, dès la première heure, il avait ménagés. Le préfet du prétoire, Flavien, était un de leurs chefs. Irrité des dernières lois portées par Théodose, et de l'exécution desquelles on avait eu l'ironie de le charger, il lia partie avec Eugène, et organisa en sa faveur un véritable mouvement de réaction païenne. On vit renaître la question de l'autel de la Victoire. Ambroise fut autorisé, par le tour que prenaient les événements, à sortir d'une réserve qui avait dû lui coûter. Il refusa de se rencontrer avec l'empereur et, pour ne pas s'y exposer, il quitta Milan. Pour répondre à cette démonstration, Arbogast menaça de transformer les églises en écuries. Il n'y avait plus à s'y tromper, une lutte religieuse commençait.

Théodose n'avait encore rien dit de ses intentions depuis que Valentinien était mort. Quand il vit sa religion en danger, il n'hésita plus. Il savait avoir affaire à un redoutable adversaire dans Arbogast. Il partit comme un saint Louis pour une croisade. Il marchait sous le signe de la croix. Sur les drapeaux ennemis était peinte l'image d'Hercule. C'était la guerre des deux religions. La bataille d'Aquiléey mit fm. On y vit Théodose

(1) Saint Ambroise, De obi/u Valentiniani, 80.

SAINT AMHROISE ET TIIKODOSE. 37

prier et combattre tour à tour, et dans un moment d'angoisse,

car la bataille fut longtemps indécise, — s'élancer dans lamrlée en criant: «Où est le Dieu deïhéodose(l)? » Quand, à la fin de la journée, on lui amena Eugène, avant de le laisser tuer, il lui recommanda ironiquement d'invoquer Hercule. C'est qu'en effet Hercule était, aussi bien qu'Eugène, le vaincu du jour. Cette fois le paganisme était bien mort. Pour que cette victoire eût un caractère plus vraiment chrétien encore, Ambroise obtint de Théodose qu'il en usât avec miséricorde.

L'empire n'avait plus qu'un empereur, et cet empereur était un fils soumis de l'Eglise. L'unitépolitique et religieuse du monde romain semblait chose faite. Nous sommes au point culminant de la carrière d'Ambroise, lorsque tout à coup Théodose meurt. Toutétait compromis. Ambroise eut encore à prononcer l'oraison funèbre de ce prince auquel il portait une affection différente de celle qui l'unissait à Gratien et à Valentinien, mais qui, lui aussi, lui était cher. Dans cette oraison funèbre, qui est un vrai discours politique, il s'efforce de consolider le pouvoir fragile des deux fils de Théodose, que leur père mourant avait mis sous sa protection. Mais cet effort même marque son inquiétude. Puis revenant à Théodose, il oublie ses vertus politiques et guerrières pour ne rappeler que sa charité chrétienne. 11 y a là un pressentiment de l'éloquence religieuse de Bossuet. Mais Bossuet, si grand qu'ait été, à lui aussi, son autorité personnelle, eût-il osé dire, comme Ambroise de son héros : « J'ai aimé cethomme,» sûr que des mérites même d'un empereur il ne pouvait y avoir, pour ceux qui l'écoutaient, déplus probant témoignage?

Ambroise survécut deux ans à Théodose. Dans ses dernières années, traversées par la souffrance physique, il fut encore le protecteur des faibles, pauvres que l'on dépossède, accusés qu'on veut livrer aux bêtes. Mais son rôle politique étaitfîni. Il meurt

(1) Saim Ambroise, De obitu Théodosii, 1.

entouré du respectet de la piété de tous. La cour lui avait demandé de prier lui-même pour que ses jours fussent prolongés. Stilicon craignait que la disparition 'd'un tel homme ne fût le dernier coup pour l'Italie (I). A ces sollicitations il avait fait celte belle réponse admirée par saint Augustin : « Je n'ai pas vécu parmi vous de telle sorte que j'aie honte de vivre ; mais je ne crains pas non plus de mourir parce que nous avons un bon Maître (2). »

Saint Ambroise type de l'évêque chrétien du IV' siècle.

Si nous cherchions quelle image d'Ambroise se dégage du long récit, quoique écourté, que nous venons de faire, la netteté de conception, l'énergie dans l'action et dans la résistance, l'esprit de domination, qualités vraiment romaines mises au service de l'Évangile, nous en apparaîtraient comme les traits saillants. D'autres qualités toutefois se sont déjà laissé deviner. Ce fort fut un doux, et sa force donna plus de charme à sa tendresse. Il ne se borne pas à aimer des empereurs, quoiqu'il ait bien aimé ceux qu'il a aimés. Il ne se borne pas non plus à embrasser dans sa sollicitude d'évèque tous les pauvres et les opprimés, ou à pleurer avec ses pénitents sur leurs fautes, comme si lui-même les avait commises(3). 11 connaît les affections humaines plus étroites et s'y complaît. Il avait, nous l'avons dit, une sœur, la vierge Marcelline, et un frère, Satyre. Ils vinrent vivre avec lui à Milan, et rien n'est touchant comme ce que nous savons par Ambroise lui-môme de leur vie commune : Marcelline, l'aînée, vénérée par ses deux frères, consultée

(i) Pailin, Vie ifAmbi'oise, 4ii.

(2) Jd.

(3)Id.,39.

SAINT A.MriROISl- TYPE UK L'ÉVÉQUE CHRÉTIEN. 39

en tout, môme par celui qui est évèque, discutant avec lui sur des questions de foi, jus(juà ce qu'ils en appellent au jugement de Satyre, qui avait Fart de contenter tout le monde sans dommai^epourla vérité (i); Satyre, chaste et beau jeune homme, nature droite et dévouée, qui paya peut-être de sa vie la hàle avec laquelle, mal guéri des suites d'un naufrage, il voulut accourir auprès des siens que les Goths menaçaient (2), Satyre dont la perte arracha à son frère des sanglots si éloquents. C'était l'homme d'aflaires de la famille, et le lien de cette pieuse maison avec le monde. Si Ambroise construit une basilique, c'est lui qui en vérifie les plans (3). S'il y a quelque affaire au loin, c'est Satyre qui va la traiter. Ce fut même d'un voyage en Afrique qu'il revint mourant. Les deux frères avaient craint de ne pas se revoir. Ils se revirent, mais pour peu de temps. Et Ambroise, privé de cette collaboration fraternelle, se compare au bœuf qui cherche son compagnon ; quelque chose de luimême lui manque, et on l'entend gémir, parce qu'il n'a plus à son cùté celui qui labourait sous le même joug (4).

Ambroise eut aussi des amis. C'est Priscus, ami d'enfance qu'il retrouve plus tard avec émotion (5). C'est l'évêque Aschole. Ambroise et lui s'aimaient sans s'être jamais vus. Lorsqu'ils se rencontrent à Rome, ils se jettent dans les bras l'un de l'autre, et leurs larmes coulent sur leurs vêtements, pendant qu'ils se tiennent embrassés, s'abandonnant à la joie d'une rencontre si longtemps désirée (6). C'est son maître Simplicien, dont nous avons déjà parlé, auquel le grand évêque laissait encore sur ses œuvres un droit de correction, et qui en usait (7). Ce

(1) Saint Ambroise, De excessu Satyri, il.

(4) Id.,8.

(b) Saint Ambroise, Ep., XVr.Vl cl XC.VIII.

(7) M., XXWII, .{.

sont bien d'autres enfin. Mais c'est surtout Eusèbe de Bologne, dans la maison duquel, pendant qu'il fuyait la présence d'Eugène, il devait trouver riiospitalito. Il avait élevé lui-même les petits-enfants de son ami, Faustin, Ambroise et Ambrosie, et pour eux s'était fait grand-père. Il s'occupe des accès de toux du petit Faustin et s'entend si bien à les soigner que l'enfant le croit un peu médecin (1).

Sa délicate bonté se révèle dans cent autres traits. Pour un autre tout jeune enfant, auquel il était attaché, il écrit un livre d'instruction morale, de la même main qui avait écrit un Traité de la Foi pour un empereur (2). Quand il travaille la nuit, il ne prend pas de secrétaire, parce qu'il ne veut pas être pour autrui la cause d'une fatigue et d'un ennui (3). Il réconcilie les enfants avec les parents. Sisinius ne veut pas recevoir son fils qui s'est marié sans son assentiment. Ambroise intervient avec une douce bonhomie, et tient le discours qui suit à ce père irrité : « Vous aviez le droit de choisir, mais vous pouviez mal choisir. Si la femme de votre fils est bonne, c'est donc autant de gagné pour vous. Mais si votre fils s'est trompé, recevez-les tout de môme, vous les rendrez meilleurs ; en les rejetant vous les rendriez pires (4). » La charité lui paraît dans tous les cas la plus féconde des justices. Un juge scrupuleux, sur le point d'appliquer la peine de mort le consulte. Il commence par mettre sa conscience à l'aise et maintient son droit. Mais comme il bénit ses scrupules et avec quelle chaleur d'illusion il compte sur le pardon, suivi du baptême, pour amender tous les coupables (5) ! Elle est de lui enfin cette exquise remarque que pardonner est la jouissance de Dieu. C'estlorsqu'ilcommente

(1) Saint Ambroise, £p., LIV, 2.

(2) Paulin, Vie dWmhroise, 28.

(3) Saint Ambroise, Ep., XLVII, 1.

(4)7d.,LXXXIII,2.

(5) hl, XXV.

SAINT AMBROISE TYPE DE L'fiVÉQUE CHRÉTIEN. 41

l'œuvre des sept jours. Il se demande pourquoi Dieu se repose le septième jour. C'est qu'ayant fait l'homme, répond-il, il avait à qui pardonner (1).

A une volonté si puissante est donc associée une àme ardente. Nous savons déjà que le regret de sa vie est d'avoir échappé au martyre : « Dieu sans doute, dit-il plus tard, Dieu, qui est le bon médecin, savait mieux que moi ce qui convenait h ma faiblesse (2). » Du moins ne s'épargne-t-il ni jeûne ni mortification (3). Il enseigne qu'on doit se lever au milieu de la nuit pour prier. « La nuit est le moment de la tentation... Qu'elle soit celui de la pénitence... (4). » Et nous savons par son biographe Paulin qu'Ambroise joignait l'exemple au précepte. Sa prière est souvent baignée de larmes (o). Il parle delà communion en termes enflammés. Elle est pour lui « le baiser de Jésus-Christ » (6). Le rêve, et comme la tentation de cet homme, sur lequel tant d'intérêts reposaient, semble avoir été d'en secouer le fardeau, et de ne plus vivre que dans un doux commerce avec Dieu. Dès son élection il voulut, nous nous en souvenons, échapper aux honneurs de l'épiscopat par la vie monastique. Et il eut de tout temps pour les solitaires une tendresse mêlée d'envie, comme pour des privilégiés de la vie religieuse. Il fut, nous le verrons, un des apôtres àt des patrons de la virginité au iv^ siècle. Et dans sa vie si agitée il s'efforça de réaliser cette vie des vierges et des solitaires, tout entiers à l'amour de Dieu. Dans ses lettres à Irénée, vraies lettres de direction religieuse, il parle de cet amour de Dieu avec des élans,

(1) Saint Ambroisk, Hexœm., \l, cap. x, 76, ot tune iiMiuiescit, habens

cui peccata diniiUeret.

(2) Saint A.>ibroisk, Ep., XXXVI, 4.

(3) Paulin, Vie dWmbroise, 38.

(4) Saint Amuroise, In Psalmum CXVIll, serino viii, i8-i}2.

(5) Saint Ambroisk, De Penitentia, II, 07.

(6) Saint Ambroisk, Ep., XLI, 15. Osculamurergo Clirislum communionis osculo.

et môme des raffinements Je dévotion, comme en parlera l'auteur de Ylmilation (1). Ce soldat toujours sur la brèche, cet évoque liomme d'Klat est tout près d'être un mystique.

Cet union de la vie active et contemplative est d'ailleurs le caractère commun de tous les grands évêques, et presque la définition de leur genre de vertu. Définition qu'Ambroisc nous a donnée lui-même à propos d'un de ses aînés dans l'épiscopat, Eusèbe de Yerceil, dont il nous apprend qu'il conciliait les obligations du sacerdoce avec la règle monastique, qu'il avait une vie publique, et une vie cachée (2). Grégoire de jNaziance avait dit la môme chose dans les mêmes termes d'Athanase (3\ Et elle est longue la liste de ceux dont la vie répond à cette double exigence de leurs fonctions et de leur piété. — Or Ambroise est le type accompli de l'évêque, par une vocation de sa nature, et par l'harmonie en lui des qualités diverses que nous lui avons reconnues. Sa sœur se plaisait à lui rappeler que tout enfant il jouait à l'évêque. Et, quand il le fut pour de bon, il entra si bien dans ce rôle, qu'on lui avait imposé, qu'il mérita ce bel éloge de Théodose (ne l'avons-nous pas déjà cité?) qu'avant de le connaître il ne savait pas ce que c'était qu'un évêque.

Il faut ajouter que c'est un évêque du iv* siècle. A cette époque, où l'Eglise grandit, pendant que tout déchoit autour d'elle, dans les mains de l'évêque se réunissent peu à peu des attributions multiples. Il baptise, il prêche, il confesse, il dirige son clergé. Cela est de tous les temps. Mais comme la victoire du christianisme, et surtout celle de l'orthodoxie, n'est pas achevée, il a des luttes à soutenir, des conversions à opérer. Héritier des apôtres, il est encore un apôtre. Puis il s'agit de faire l'éducation de ces nouvelles recrues de la foi. Et cela est encore l'affaire de l'évêque. Ajoutons qu'il construit des basi-

(1) Voir surtout Ep., XXIX, iO.

(2) Saint Ambroise, £p., LXlil, 71.

(3) Grkg. Naz,, (h^at., XXI, 20.

SAINT AMltllÛlSt: TVl'l- 1)1^ L'KVÈQUE CIIRÉTIEN. 43

li(iues, fonde des hôpitaux, nourrit une armée de pauvres. H est le directeur de l'assistance publi(iue de son diocèse. 11 en est aussi le juge de paix, en donnant à cette belle expression tout son sens. On le consulte, sur toutes sortes d'affaires, afiaires d'intdrôt et de famille, comme affaires de conscience. Il est en outre le défenseur naturel des faibles contre les forts, des individus, des villes contre l'Etat, exercjant, selon la forte expression de M. Villemain, un vrai tribunal religieux (l). Il arriva môme que cette intervenlion officieuse de Téveque se transforma, du moins pour les contlits des particuliers entre eux, en une forme nouvelle, mais régulière de la justice, et qui fut vite préférée à la justice administrative d'alors. C'est ce qu'on appela l'audience épiscopale. Cette justice paternelle de l'évoque eut à son tour l'inlluence salutaire d'un bon exemple sur la justice officielle du gouverneur, et nous comprenons maintenant tout le sens de ce mot de Probus à Ambroise : « Agis non comme un juge, mais comme un évêque. »

Prêtre, apôtre, administrateur, tribun, magistrat, voilà donc ce qu'est un évêque. Quand cet évêque est saint Ambroise, son action^ même religieuse, dépasse les limites de son diocèse. Nous l'avons vu réunir des conciles et travailler à fortifier dans l'Eglise l'esprit d'unité et de gouvernement. Mais, en dehors de ces occasions officielles, il est en constante relation avec ses collègues de l'épiscopat, qui le consultent par exemple sur le sens de tel ou tel passage de l'Ecriture (2;. La reine des ^rarcomanslui demande une sorte de catéchisme à son usage (3). Paulin de ?sole veut être attaché à son clergé (4). Partout où il y a un devoir difficile à remplir, on appelle Ambroise et il accourt. Pendant la lutte contre l'arianisme, du vivant de

(1) ViM.r.MAiN, Tdhleau de l'éloquence chrétienne au i\' siècle, p. ii2ii. (2)Voir surtoul Ep., Vlll.

(3) Paulin, Vie d'Ambroise, 3G.

(4) Paulin, ex Epist. ad Alypium qu.i' osl apnd An,i.ni-t.. xmv alias xxxv.

Justine, il va sacrer un évoque au foyer même de l'hérdsie, à Sirmium. ïln pleine réaction païenne, il fait la dédicace de basilique? à Bologne et à Florence. Puis ce même homme, qu'occupent les affaires de la chrétienté entière, appartient aussi bien au plus humble qui a besoin de lui. Sa porte est ouverte. On le trouve travaillant. Et, par respect pour ces heures d'étude si péniblement disputées à tant de soins, on hésite parfois, et Ton se retire (I). — Ainsi du moins faisait saint Augustin.

Le giand saint que nous venons de nommer est le plus illustre des catéchumènes d'Ambroise. La conquête qu'il fit de cette àme pour la foi est la dernière preuve de son ascendant, et le dernier de ses titres de gloire que nous voulions mentionner. Nous sommes habitués à considérer la conversion d'Augustin comme le dénouement d'un drame tout intérieur. Les Confessions sont cependant pleines de la reconnaissance d'Augustin pour Ambroise. Il bénit Dieu qui l'a conduit à Milan, vers celui qui devait le conduire à Dieu (2). Il raconte cette première entrevue d'un évêque et d'un professeur de rhétorique. « L'homme de Dieu me reçut comme un père (3). » Cette instinctive sympathie fut le commencement de tout. Augustin allait écouter Ambroise, et peu à peu se laissait prendre au charme (4) de sa parole, plus attentif cependant encore à la forme qu'au fond. Ce qui nous plaît le moins aujourd'hui dans Ambroise, l'abus de l'allégorie dans l'explication de l'Ecriture, était ce qui séduisait Augustin, comme beaucoup d'esprits philosophiques d'alors, en leur fournissant un biais pour croire. On a remarqué que, par une heureuse

(1) Saint Augustin, Conf., VI, 3.

(2) Id., V, 13. Ad eum ducebar a le nesciens, ut per eum ad le ducerer.

(3) Id.

(4) Id.

Page 1