CHAPITRE II
Nous avons dit qu'Ambroise, aussitôt ([u"il fut évèque, chercha pour renseignement qu'il avait à donner des maîtres et des modèles. Et cela est encore un ti-ait bien romain de son caractère. Quand les Romains voulurent philosopher, ils se demandèrent ce qu'on avait pensé en Grèce, et se contentèrent de traduire, ou, si l'on veut, de transposer. Ils étaient nés disciples. Mais certaines doctrines, en passant par leurs mains, prirent plus de fixité et de précision pratique. C'est ainsi que le stoïcisme romain risque de nous faire oublier quelle est la vraie patrie du stoïcisme. Aux Grecs d'inventer, aux Romains de faire durer. Il en fut de la théologie comme de la philosophie. Et ce qui n'était qu'instinct devint méthode. Nés disciples, les Romains étaient nés orthodoxes.
Mais la tradition qui se fixe pour le dogme est encore indécise en morale. Les grands moralistes latins n'ont pas encore écrit, puisque nous en sommes aux débuts de saint Ambroise, et que saint Ambroise est le maître de saint Augustin. De la lecture des Pères apostoliques, que l'on faisait à l'église (1), ressortaient des règles canoniques et aussi des préceptes moraux. Mais ces préceptes donnés sous forme impérative, sans commentaire, ne constituaient pas un enseignement. Ce fui donc vers l'Orient qu'Ambroise tourna les yeux. A Alexandrie une école
(1) Voir Saint .Fkkùmi;, De virlsiltustribiis, X; Sozomem:, îlif^l. Errl., \l . l'.i Umversité de Lyo.n. — VIII. A. 4
de philosopliie chrétienne s'était fondée, où furent agités tous les problèmes qui devaient préoccuper tant de siècles. Origène en fut le plus fécond ouvrier d'idées. Cette école avait un ancêtre, Philon le Juif. Philon et Origène devinrent les maîtres de saint Ambroise (1). — Nous voici donc amenés à remonter au delà du Christ môme pour trouver les sources où notre saint a puisé, et pour étudier les influences avec lesquelles l'influence de Cicéron s'est rencontrée. Sans vouloir étendre démesurément notre sujet, et substituer à l'histoire de la pensée d' Ambroise celle de la morale chrétienne elle-même, comment ne pas ajouter cette remarque qu'il y a quelque parallélisme entre ces deux histoires, et que nous allons retrouver une des directions que la morale chrétienne eût pu prendre, si elle n'avait eu en elle-même les principes d'une évolution différente et si Rome,^ une fois déplus, n'avait vaincu l'Orient. Mais elle ne l'a vaincu qu'en sassimilant le meilleur de sa pensée, de sorte que l'école d'Alexandrie non seulement marque un moment de la morale chrétienne, mais eut sur la constitution définitive de cette morale, et sur l'idéal dont nous vivons, sa part réelle d'influence.
(1) Saint Ambroise a imitt', dans son De Paradisio, le traité des Allégories des Lois, et le traité De la Création du monde de Philon ; dans son De Caïn et Ahel, le traité Des Chérubins et de Cain du même auteur; dans son de Noe et Ai'ca, le traité De V Agriculture ; dans son De Abraham, le livre de Philon qui porte le même titre; dans son De Jacob et vita tieata, le traité intitulé : Que tout homme de bien est libre. D'autres imitations de détail sont à signaler. Voir en particulier De Tobia, 20 ; et Episl. XXVII, 2.
Saint Ambroise s'inspire toujours d'Origène dans l'interprétation des Écritures. D'après saint Jérôme, il a imité Origène dans son Hexœmeron. 11 sufht de rapprocher les Commentaires des Psaumes XXXVI, XXXVII et XXX Vlll des deux auteurs pour que les emprunts de saint Ambroise ressortent avec évidence. Saint Ambroise a encore imité Origène [Homil. in Luc), dans son Expositio Ecangelii secundum Lucam. Il est plus que probable enfin qu'il a eu entre les mains le Commentaire du Cantique des Cantiques d'Origène, et s'en est servi dans son De Isaac et Anima.
PIIILON.
Philon.
Philon a été malicieusement appelé le premier des Pères de l'Église (i). Mais l'Eglise, ne réussissant pas à démontrer que Philon s'est converti (2), hésite à reconnaître ce qu'elle doit à un Juif. D'autre part les rabbins le renient. Pris entre ces deux ingratitudes, Philon n'est plus d'aucun parti, d'aucune religion, et sa gloire en a souffert. Il semble que les premiers chrétiens aient eu à son endroit moins de scrupules. Nous allons dire bientôt que Clément et Origène furent ses disciples. Et, si ce sont là des suspects, ajoutons que Justin (3) s'est servi d(3 lui, et aussi Cyrille. Or Justin et Cyrille sont des saints. Eusèbe vante la richesse, la fécondité, Télévation de son style et la profondeur de ses pensées (4). Saint Jérôme qualifie ses ouvrages de remarquables (o). Enfin nous ne nous occupons de lui ici que parce que saint Ambroise n'a pas dédaigné de l'imiter. — On trouve enlui, qu'elles soientdelui, ou qu'il faille plutôt en reculer très loin l'origine, des idées qui sont devenues chrétiennes en métaphysique et en morale. Il nous intéresse au moins comme le représentant de tout un passé gros d'avenir, et l'héritier de doctrines que nous ne connaissons pas. Il représente aussi, en même temps que l'union des Juifs et des Grecs dans cette Alexandrie bâtie tout exprès pourla fusion des races et des idées, l'union de la
l'I) H.WET, le Christ iaimtne et ses origines, t. III, p. 388.
(2) Cette démonstration a été tentée parle P. B. de Montfaucon, Traduction de la vie contemplative, Paris, 1 709.
(3) Voir surtout Saim Justin, ApoL, I, 59, GO.
(4) ErsKiiK, Hist. EccL, II.
(o) Saint Jkhùme, Calai, soijit. ceci. : « opéra prœclara. »
foi et de la philosophie. Et par là encore il est un ancêtre. La religion juive ne fut qu'une religion. La philosophie grecque ne fut qu'une philosophie. Chez Philon nous trouvons les deux choses à la fois, comme nous trouvons les façons de penser de rOrient et de l'Occident si étroitement associées et confondues qu'on est souvent embarrassé pour faire dans ses écrits la part des unes et des autres.
A cette harmonie de la foi et de la philosophie deux théories viennent en aide, et qui toutes deux firent fortune, la théorie des emprunts et celle des allégories. Si nous trouvons dans Platon des idées conformes à celles de la Bible, c'est que Platon avait connu la Bible. Ambroise abusera de cette explication commode. Et plus tard il faudra aussi que Sénèque ait connu saint Paul. Il est vrai qu'avec un esprit d'équité, qui aura moins d'imitateurs, Philon imagine, dans sa Vie de Moïse^ que Moïse à son tour aurait bien pu connaître Platon. Car la fille du Pharaon fit si bien les choses pour son protégé qu'elle appela des maîtres grecs, malgré la dépense, etilnecessaitplustardd'étudier leurs doctrines (1). Peu importent les contradictions et les anachronismes. Ou plutôt il y faut voir un témoignage de plus de l'intention de l'auteur qui ne recule pas devant l'invraisemblable. Ces emprunts réciproques expliquent que certains dogmes religieux soient aussi des dogmes philosophiques. — Quand il y a, au contraire, répugnance entre la raison et la foi, c'est à l'allégorie qu'on a recours. Philon n'est pas l'inventeur de cette méthode. Les kabbalistes avaient déjà comparé les récits de la loi au vêtement de la loi, et avaient traité d'insensés ceux qui s'en tiennent au vêtement (2). Quand les Juifs se trouvèrent en présence de Grecs railleurs à convertir, ou tout au moins à désarmer, ils appelèrent vêtement de la loi tout ce
(1) Philo.n, Vie de Moïse, édition ^Mangey, t. II, p. 83 et 815. Nous citerons toujours Philon dans cette édition.
(2) ZouAH, cité par A. Imiank, la Kabbale.